Réflexions sur le Régime Présidentiel

Le régime présidentiel va accroître la désunion, silencieuse et tolérante, du peuple mauricien et devenir un obstacle supplémentaire à la formation de la nation mauricienne

Faut-il s’abstenir d’interpeller les partis politiques, le Parti Travailliste, le MMM, le MSM, et le PMSD, et leur dire qu’ils ne font pas leur devoir vis-à-vis de la population mauricienne ?

Certains disent qu’on a les dirigeants et les partis qu’on mérite. Hélas! Aux yeux des électeurs et surtout de ceux qui sont appelés à voter pour la toute première fois de leur vie, après le budget, l’année prochaine, les politiciens paraissent de moins en moins dignes de confiance et de respect.

Donc, je suis en train de dire que les partis politiques devraient être à la pointe de la réflexion, à discuter des grands problèmes de notre société. Les thèmes ne manquent pas. Il y a, par exemple, la mainmise sur le Morne, les passages pour public entre les chassés privées, les bordures des rivières, et autres terres de l’Etat, par des individus ; et aussi la fermeture des routes côtières aux citoyens pour en faire des hôtels, le salaire minimum garanti pour les laissés-pour-compte de notre société, la position nationale à adopter vis-à-vis des Etats-Unis et de la Grande Bretagne sur les Chagos. On attend des Partis qu’ils fonctionnent comme un laboratoire de réflexion collective, qui apporte des idées pour éclairer la population et, aussi, faire des propositions pour la conduite des affaires de l’Etat.

En ce moment, la population mauricienne assiste, impuissante et dégoûtée, comme à un spectacle indécent de larrons qui se partagent le butin avant le crime. Et de quoi consiste ce butin ? On devine, à partir des demi-mots, qui cachent la vérité, qu’il s’agit d’une réforme constitutionnelle en profondeur : Une Deuxième République.

Encore une fois, tout le monde en parle, la presse, les commentateurs politiques, mais personne ne sait de quoi il s’agit exactement. Et les premiers concernés se gardent bien de donner des explications, comme si le peuple mauricien ne valait que le mépris : ce ne sont que des sots incapables de comprendre.

Mais faisons remarquer ceci tout de suite : grâce à l’éducation gratuite, il n’y a plus d’illettrés à Maurice, et dans chaque famille soit urbaine ou campagnarde ou de laboureurs, il y a des intellectuels, des diplômés, qui pensent, réfléchissent, et même s’ils ne disent rien, pour le moment, s’apprêtent à agir le moment venu ! Donc, c’est dire : Gare à vous !

Venons-en à cette mystérieuse Deuxième République. Qui la veut ? Le peuple ? Personne n’a jusqu’ici entendu dire que ce sera une bonne chose pour les Mauriciens qui jouiront d’une meilleure gouvernance de leur pays. En ce moment, la Deuxième République sert de toile de fond pour les discussions, qui ont lieu dans la plus profonde opacité, et qui tournent autour d’un partage de pouvoirs entre les Président et Premier ministre d’un futur régime présidentiel.

Président ou Premier ministre ?

Il a aussi été question qu’un Premier ministre se rendant à une conférence internationale ou en visite d’Etat, n’a ni le traitement, ni le prestige réservé au responsable d’un autre Etat qui porterait, lui, le titre de Président. Il refuse d’être traité en inférieur. C’est comme si on disait que Narendra Modi se sentirait inférieur en présence du Xi Jingping, parce que l’un porte le titre de Premier ministre et l’autre, celui de Président. Le Premier ministre Cameron se sentirait inférieur au Président Hollande ?

Allons ! C’est l’homme qui fait l’Homme, et non le titre ! Passer au statut de Président pour une raison aussi banale, cela fait sourire…

Plus de pouvoirs pour le Premier ministre ?

Il a été dit ou chuchoté que le Premier ministre a besoin de plus de pouvoirs. Pourquoi faire ? Que voudrait-il faire qu’il ne puisse faire avec ses pouvoirs présents ? Que voudrait-il faire de plus avec des pouvoirs accrus ?

Ces questions sont d’une importance capitale, pas seulement pour aujourd’hui, mais parce qu’il y va de l’avenir du pays et concerne tous les citoyens.

Ces questions fondamentales méritent des réponses claires et précises. Il n’y a pas que le peuple d’aujourd’hui qui se sente concerné, il y a aussi les futures générations de Mauriciens qui seront affectées positivement ou négativement par les décisions que nous prenons aujourd’hui. Donc, on ne peut pas traiter ces questions à la légère.

Poussons plus loin la réflexion. Comme simple citoyen du pays, je dis que le poste de Premier ministre confère au titulaire déjà trop de pouvoirs. Attention! Je n’en fais pas une question de personne, car, dès 1991, j’ai attiré l’attention de mes compatriotes sur les pouvoirs immenses dont dispose un Premier ministre et qui en font presque un monarque.

Dans deux articles : Anerood Jugnauth et l’Exercice du Pouvoir et Anerood Jugnauth contre la Constitution, j’ai dénoncé, dans un journal, la concentration d’une multitude de pouvoirs entre les mains d’une seule personne. Ainsi, avec ces pouvoirs, le Premier ministre peut favoriser ou terroriser des individus, bâtir ou détruire des fortunes, ou favoriser des individus, ou les enrichir, du jour au lendemain.

Parmi ces pouvoirs, citons l’attribution des titres, distinctions et honneurs, sans garantie que seuls ceux qui les méritent les obtiennent et que ceux qui ne les méritent pas ne les obtiennent pas ; l’attribution de la nationalité mauricienne aux étrangers, pour s’assurer que pas les seuls milliardaires qui peuvent investir l’obtiennent à une vitesse inégalée ; la distribution des terres de l’Etat aux individus pour des raisons inconnues ou inavouables ; la distribution des postes d’ambassadeurs sans l’existence d’une commission bipartite, comme aux EU, pour s’assurer que les nominés sont bien compétents, honorables, dignes et capables de défendre les intérêts du pays, et non pas des protégés, rodère-boutte, placés pour vivre aux crochets de l’Etat.

La solution à l’abus ou passe-droits, dans ces secteurs, ce serait de passer par des Commissions de recommandation ou de contrôle, où siègent des hommes intègres et au-dessus de tout soupçon. Il y a tant de compatriotes admirables, qui sont privés de ces distinctions qu’ils méritent, mais ils ne les obtiennent pas, tout simplement parce qu’ils sont dignes et non-demandeurs… Où est notre politique de méritocratie tant vantée ?

Il y a lieu, à ce stade, d’interpeller les partis et les Députés, tout aussi indifférents envers leur devoir qu’envers leurs électeurs. Ont-ils le courage de venir de l’avant pour expliquer au peuple mauricien la nature des pouvoirs supplémentaires qu’ils veulent donner au Premier ministre ou à un Président d’un régime présidentiel, encore fantôme ?

C’est plus grave que la question du statut de PM à donner au Président, qui fait sourire… Non! Les députés doivent faire bien attention ! Plus de pouvoirs risque de conduire le pays vers plus de perte de contrôle populaire et certainement vers la dictature ! Le fait même de ne rien dire au peuple par rapport à ce qui les concerne aujourd’hui est déjà de la dictature par les partis, ou plus précisément, par des chefs de partis !

Non, mes arguments contre le statut du Régime présidentiel pour Maurice sont d’un autre ordre.

Disons-le, sans passer par quatre chemins. Le régime présidentiel va accroître la désunion, silencieuse et tolérante, du peuple mauricien et devenir un obstacle supplémentaire à la formation de la nation mauricienne. Pourquoi?

D’abord Maurice n’est pas un Etat-nation. Les Etats nations, comme l’Italie et l’Allemagne sont apparus vers le milieu du 19e siècle. Garibaldi et Mazzini ont pris les différents pays ou régions qui parlaient l’Italien et les a réunis en un seul Etat. De son coté, Bismarck a réuni les länder germanophones et, ainsi, il a constitué l’Allemagne. Il n’a pas eu le temps d’adjoindre l’Autriche, ce que Hitler a voulu faire, sans succès.Par conséquent, l’Etat-nation réunit des peuples parlant la même langue et partageant la même culture.

Ainsi donc, il est évident que Maurice n’est pas un Etat-Nation, avec toutes ses ethnies, venues de toutes les parties du monde, parlant une dizaine de langues, traversée par plusieurs cultures et célébrant des fêtes religieuses de l’Europe, de l’Asie et de l’Occident. Bien sûr, avec ces données incontournables, Maurice n’est pas un Etat-Nation d’où nos casse-tête et nos problèmes de représentation au Parlement, mais il s’agit là d’un autre sujet.

Maintenant voyons ce que le Régime présidentiel a fait dans ces états nation, monolingues et mono-culturels. Dans l’histoire de l’Occident, ce sont des individus et des groupes de réflexion qui se sont levés pour s’opposer au Pape et à l’Empereur par rapport au contrôle de l’Occident depuis 476 AD à la chute de l’Empire romain ; d’où la naissance de l’Opposition, sous des formes différentes : religieuse, philosophique, politique, et économique, qui a fini par remporter une grande victoire en 1789 pour les Droits de l’Homme. Mais il y a l’Eglise et la noblesse qui résistaient aux grignotements de leurs pouvoirs, d’où l’émergence en Occident de groupes, de partis pour la défense des intérêts des laissés-pour-compte, des sans-voix. Et donc, il y a création de la possibilité pour les autres, les minorités et les opposants, de se faire entendre d’où la naissance des partis, dont l’existence dans les pays occidentaux sont les illustrations de la démocratie.

L’envers de cette démocratie, c’est qu’elle permet aux partis en collusion, de se constituer comme une classe à part, et de s’entendre entre eux, sur le dos du peuple, se comportant comme une clique toute puissante, qui partage les richesses du pays entre ses membres, ainsi donc de constituer la partocratie.

Avec le temps, les positions se figent et l’on se trouve dans la plupart des pays, face à des contestations infinies. La société reste divisée en deux groupes, parties, ou partis, irréconciliables ; mais ceux-ci ne se lanceront pas dans des guerres fratricides qui auraient pour cause les différences de cultures ou de langues, comme dans les pays à cultures, langues et groupes ethniques différents, à l’intérieur de leurs frontières.

Revenons-en à la société mauricienne. Nous avons eu, depuis l’indépendance, un système électoral dont j’ai archi-démontré les faiblesses et dont je tiens pour responsable du maintien et de la constitutionnalisation du communautarisme, notre « communalisme ». En effet, les pères de notre Constitution avaient vu le danger d’un 60-0 et n’avaient jamais cru que cela pouvait arriver. On connaît la suite, le dérapage, qui a amené le viol de la démocratie et des droits de l’homme par le Parlement mauricien en 1982.

Puis, nous sommes devenus une République avec un Président qui a remplacé le Gouverneur, qui reste un symbole et n’a pas les pouvoirs d’un Président de régime présidentiel, élu par la population. Ce Président est désigné, il est au-dessus des partis, de la mêlée ; il est un symbole, gardien des institutions et garant de la stabilité des institutions de la République et du pays !

On chuchote que dans le régime présidentiel en discussion, le Président de Maurice serait élu par la population. Cela veut dire que ce Président élu du pays serait un homme politique, homme d’un parti, dont les premiers devoirs seront envers ses partisans, les votants de son parti. Le pays est donc divisé entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le Président. J’ai démontré plus haut que dans le système bipartite, il n’y a jamais de réconciliation, toujours des couteaux tirés, des haines et des règlements de compte, des violences à n’en pas finir…

Dans ce contexte, où n’importe quel sujet touchant aux ethnies, aux langues et aux cultures, peut facilement mal tourner et enflammer les esprits, est-ce que ceux qui n’auront pas voté pour ce Président élu lui feront confiance pour apaiser les esprits ? Cela serait possible dans un Etat-nation avec une seule langue et une seule culture, mais certainement pas dans un pays multiethnique et multiculturel comme Maurice. On n’a qu’à regarder les autres pays à deux ou plusieurs ethnies pour comprendre le mal que fait un Président élu dans ce genre de contexte : je cite le Liban et le Sri Lanka, entre autres.

Donc, dans ce genre de contexte, il faut que les ethnies et/ou les opposants qui n’auront pas voté pour ce Président élu puissent avoir quelqu’un vers qui se tourner : un Homme digne de confiance, au-dessus de tout soupçon, un patriote non-communaliste, non-sectaire, homme d’aucun parti, un homme symbole qui seul pourra être le garant de la paix, de la stabilité et de l’harmonie dans notre pays. Il est de notre devoir à tous de bien réfléchir avant de nous précipiter dans ce qui serait peut-être un gouffre. Et alors, il sera trop tard.

Déjà, au cours de ces discussions qui transpirent au sujet de notre régime présidentiel, nous savons que les discussions sont âpres car les appétits des uns et des autres sont féroces. Dans ce contexte, permettez que j’évoque un seul thème, parmi tant d’autres, qui menace de déstabiliser le pays : Dans ce régime présidentiel, qui décidera de la politique extérieure du pays, le Président ou le Premier ministre ? La réponse n’est pas aussi simple qu’on le pense. Essayer d’y répondre, c’est déjà prendre conscience des risques de déstabilisation que pourrait causer une seule pomme de discorde…

Peut-on dans ces circonstances s’attendre à donner au peuple mauricien qui le mérite une Constitution qui lui garantisse la paix dans ce pays ?

Je m’arrête ici et je conclus. Seul un Président, qui n’est pas Chef de parti, pourra avoir la confiance de tous les Mauriciens, toutes ethnies confondues. Eloigné et au-dessus des querelles politiciennes, il pourra inspirer la confiance et le sentiment de sécurité à tous. Le Président de Maurice doit, comme le Président de l’Inde, rester un Symbole. C’est la seule manière de garantir l’Harmonie et la Paix dans notre pays.


* Published in print edition on 5 September 2014

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