Jeunes et Adultes : Responsabilité partagée

Il est temps qu’on se ressaisisse tous, ce qui demande un gros effort et un investissement afin de retrouver le sens de la vie. Et nous n’avons pas beaucoup de temps

Il fut un temps où on parlait de l’âge de la raison. Il correspondait plus ou moins au milieu de l’adolescence, c’est-à-dire vers 14/15 ans. Avec la scolarisation et l’éducation à cette époque suivie de près par les parents, (même si eux n’avaient pas reçu d’éducation formelle) et qui exerçaient fermement leur droit de regard, petit à petit, les jeunes atteignaient un stade de maturité en gestation. La stabilité affective du cocon familial et l’autorité morale tant des parents que des ‘miss’ et ‘sir’ – et du maître d’école aussi d’ailleurs – étaient renforcées par le biais d’une complicité entre eux. En effet, les parents exigeaient que les enfants accordent le même respect à ces derniers.

Effectivement, l’école et les enseignants agissaient comme une extension de la famille. Les enfants le savaient intuitivement. Ils comprenaient qu’ils allaient évoluer dans un espace où régnaient des paramètres définis. En sus de la rigueur, de l’ordre et la discipline qui les imprégnaient subtilement, ils faisaient confiance à ce cadre de respect et de soutien mutuels. Arrivés à la fin de leurs études scolaires, ils parvenaient – au seuil de l’âge adulte – équipés d’une certaine confiance en leurs capacités, accompagnée d’un sens de direction peut-être nébuleux mais qui allait quand même se préciser sans trop tarder.

Depuis quelque temps, on assiste impuissamment à l’écroulement de ce socle et, las, on doit conclure à l’évidence que ce temps est révolu. Il n’y a plus de raison : il n’y a que la déraison. Et elle débute au commencement – peut-être même avant – l’adolescence.

Ni les jeunes qui en ont conscience ni les adultes (leurs parents et autres), ne savent à quel saint se vouer pour freiner cette déroute vertigineuse. Plus on essaie de comprendre, moins on y arrive – et encore plus compliquée est la tâche de trouver une quelconque solution.

Les raisons sont sans doute multiples et complexes. Mais on peut certes identifier quelques causes indéniables. Il y a le culte d’un individualisme presque extrémiste, qui est fondé sur les prémisses des droits humains, s’étendant par la suite aux droits de l’enfant, et sans contrepartie de responsabilités qui y sont étroitement associées. Il ne fait pas de doute que ces droits se devraient d’être universels, mais leur application certainement doit tenir compte du contexte.

Citons un exemple. Cette maman dont le fils, en HSC, avait menacé de la rapporter à la police – citant, s’il vous plait, les droits de l’enfant ! – parce qu’elle lui avait demandé de ranger sa chambre qui était dans un état disons… second ! Un sermon et une bonne claque aux fesses aurait ramené à ses sens le récalcitrant. Dans la foulée, il aurait eu à présenter ses excuses sous peine de se voir priver de son dîner. Cela aurait fait partie des prérogatives et de l’autorité de la maman car, dans ce genre de cas, la loi a des limites, on conviendra.

On n’a qu’à écouter les propos de certains enseignants et on appréciera vite que leurs doléances quant au comportement des élèves sont symptomatiques d’un mal généralisé. Ils n’ont pas de pouvoir pour sanctionner les écarts verbaux et physiques de ces derniers, pour lesquels la liberté totale de faire ce qu’ils veulent en classe ou en dehors est devenu une licence, même un droit acquis. Sans compter qu’ici-bas il y aussi le facteur d’ingérence politique, qui nuit au maintien de la discipline…

L’avènement des dispositifs électroniques (tels que les smartphones, les tablettes, et ainsi de suite, qui sont à la portée de tous – de surcroît de plus en plus miniaturisés et donc faciles à cacher) est certes venu compliquer les choses. Combien d’incidents sont liés à ces instruments en milieu scolaire ? Est-il impossible d’exercer un contrôle ?

Il y a plusieurs années, j’avais lu un article du célèbre généticien français – Albert Jacquard, qui parlait des effets pervers de la science. Maintenant je comprends mieux – s’il y a un exemple qui illustre cette perversion très bien, cela doit être les dispositifs électroniques mis à la portée de ceux qui ne respectent aucune limite !

Ce n’est pas aujourd’hui que la cigarette, l’alcool et la drogue ont pénétré l’école, outre les comportements sexuels précoces à risque. Au fil des années, chaque sondage effectué par l’OMS – les ‘Global School Health Surveys’ – démontrait une détérioration dans chacun de ces variables. Comme quoi, l’éducation ne sert à rien. En effet, ces jeunes ne sont nullement intéressés à prêter attention aux conseils qu’on ne cesse de leur prodiguer sur la santé et des conséquences à long terme sur leur vie.

Nous sommes dans la logique de la consommation à outrance, de la jouissance matérielle illimitée – et ce avec des moyens dont on dispose assez facilement, vu la trop grande générosité de plusieurs parents vis-à-vis de leurs enfants. Au cas contraire, il n’y a aucune gêne à s’en procurer illégalement de ce dont on a besoin, si nécessaire, en ayant recours à la violence.

Tout est jetable (‘disposable’) – la vie aussi. C’est une des raisons pour lesquelles les drogues synthétiques font des ravages. On n’apprend plus que la vie est précieuse, sacrée, qu’en tant qu’humain on a un devoir non seulement de ne pas faire du mal à soi-même, mais de ne pas non plus causer du tort à autrui.

Et, une fois hors de l’école, ces dévoyés adoptent cette même attitude dans la société. Témoins d’actes d’impolitesse et d’absence de sens de civisme : de nombreux incidents quotidiens rapportent que des jeunes, par exemple,

  • obstruent les passages publiques en jouant au football ou simplement en s’agglomérant ici et là ;
  • ils répondent à une requête des conducteurs ou des piétons de libérer le passage par des invectives et même de la violence, dirigés contre les personnes et les véhicules.

Les dysfonctionnements dans le milieu scolaire qui, éventuellement débordent dans les lieux publics, sont le reflet de notre société en dérive morale et en proie à l’avidité. Comme a dit le fameux philosophe anglais Bertrand Russell, l’accroissement de la connaissance matérielle (et par extension, de l’accumulation d’objets matériels) n’ont pas été accompagnés d’une augmentation similaire de la sagesse chez les humains.

Mais qui se soucie de paroles des sages de nos jours ? La littérature et la poésie, qu’on étudiait jusqu’à la « Form V » obligatoirement en mon temps, nous initiait à la compréhension et à l’appréciation de notre humanité, de ses forces et de ses faiblesses, de ses beaux aspects mais aussi de ses laideurs, de tout ce qui est positif mais aussi de tout ce qui est négatif et qu’il fallait éviter – quelque chose qu’on imbibait sans même en être explicitement instruit.

De nos jours, vu que l’éducation ne vise que des fins utilitaires avec des choix de sujets à ce but, on a négligé l’enseignement des connaissances qui aideraient à notre épanouissement équilibré en tant qu’humains.

Ceci dit, c’est un fait que les jeunes ont tendance à imiter les adultes – et donc l’exemple vient – devrait venir d’en haut, c’est-à-dire des adultes, mais impérativement de ceux qui sont dans l’espace public. Or, que voyons-nous ?

Une parade, voire une explosion de manquements, d’errements et de frasques à tous les échelons de la hiérarchie sociale, à commencer par la présidence du pays, dont les excès concernent non seulement des roupies en millions, mais plus grave encore la possibilité de travers vis-à-vis de la Constitution du pays présentement sous investigation par une commission d’enquête…

Politiciens véreux, nexus dits mafia – par ceux qui en connaissent plus – entre politiciens, marchands et passeurs de la drogue, hommes de loi presque littéralement en ‘liasse’ avec ces derniers d’après la Commission Lam Shang Leen, des membres des forces de l’ordre ou de la brigade anti-drogue qui seraient eux-mêmes impliqués dans le trafic – qu’arrivera-t-il à notre pays ? à la collectivité ?

Les mêmes adultes – qui sont supposés protéger les enfants – leur monnayent de la drogue, leur font subir des sévices sexuels et les emmènent dans des réseaux de prostitution… Ils se servent de toutes sortes d’astuces pour les tenter. Par exemple, la tentation au moyen des boissons alcoolisées telles que la vodka et visant en particulier les jeunes. Qui invente ces méthodes de marketing sinon les adultes ?

A l’échelle mondiale, le déferlement depuis des années des délits de pédophilie au sein du clergé Catholique a dû sortir le Pape de sa sérénité pour les commenter douloureusement. A tout cela s’ajoutent depuis le début de l’année les cas de harcèlement sexuel qui a couté cher à un grand de Hollywood et qui a donné naissance au mouvement #MeToo dans plusieurs pays. Mais, sans grande surprise, cela a dépassé les bornes de Hollywood pour s’étendre aux autres secteurs tels que le business, la finance, la politique (on dirait presque naturellement) !

Alors, au vu et au su de tout ce dévergondage, est-il surprenant que les jeunes n’ont plus de repères fiables, plus de ‘role models’ dignes de ce nom qu’ils peuvent émuler ?

Il est temps qu’on se ressaisisse tous, ce qui demande un gros effort et un investissement afin de retrouver le sens de la vie. Et nous n’avons pas beaucoup de temps, malheureusement…


* Published in print edition on 5 October 2018

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