J. Jeeroburkhan

Le pouvoir et la presse : un lien à soigner, mais à démystifier aussi

 

JOONEED JEEROBURKHAN  

 

Une belle expression de foi journalistique au sein de la démocratie parlementaire se dessine ces jours-ci à Maurice sur la crise dans les relations entre le nouveau gouvernement et l’entreprise de presse La Sentinelle.

 

 

La solidarité n’est pas autant à géométrie variable qu’elle l’était —  il n’y a pas si longtemps. On se souvient de la polémique entre Jean Claude de l’Estrac et Gilbert Ahnee, où celui-ci avait versifié sa riposte à la Cyrano. C’est vrai qu’ils coursent désormais pour la même écurie.

 

 

Cette solidarité, que RV a renforcée dans le Mauritius Times, a fait défaut en 2005, nous rappelle éloquemment Kiran Ramsahaye, quand Le Matinal fut victime du boycottage du gouvernement Bérenger-Jugnauth sur fond de rumeurs malveillantes véhiculées dans d’autres médias.

 

Dans Le Défi, Subash Gobine suggère que le ressentiment anti-BBR du patron de La Sentinelle est dirigé davantage contre le MSM des Jugnauth que contre Navin Ramgoolam lui-même. Et il déplore les relations incestueuses entre la presse et le pouvoir, relations dont le patron de La Sentinelle incarne chez nous un symbole sans pareil.

 

Presse privée et non presse « libre »

 

C’est dire que les contradictions persistent malgré tout. Car les différents médias restent des concurrents, souvent au service d’intérêts divergents, sinon opposés. Ils sont comme des partis politiques qui se battraient contre un renvoi des élections sans pour autant cesser de se combattre entre eux – bien au contraire.

 

Cela m’amène à relever que si l’on parle volontiers de « liberté de presse », on traduit erronément ce concept quand on l’étire pour parler de « presse libre ».

 

En démocratie parlementaire, le système politique qui va de pair avec une économie de marché appelée « libre entreprise », les mots « liberté » et « libres » ont une forte connotation idéologique dirigée contre toute intervention de l’État pour promouvoir plus de justice sociale – un but que certains médias peuvent aussi poursuivre, soit dit en passant.

 

Mais il n’existe pas de presse « libre » ni même de presse « indépendante » (de quoi et de qui?, il faudrait le préciser). Il existe par contre une presse « privée », car elle relève du « secteur privé » – et La Sentinelle peut à juste titre dire ces jours-ci qu’elle est « privée » de fonds publics!

 

Idéologie et propagande

 

Cette presse privée, que j’ai servie pendant 40 ans au Canada, est très friande des mots « liberté » et « vérité », des mots qui me font tiquer justement à cause de leur charge idéologique, de leur saveur propagandiste et moralisatrice, voire de leur incitation au conformisme. Je préfère ainsi dire « information factuelle, honnête et équilibrée » au lieu de dire « vérité » et « objectivité » absolues.

 

Dans le cadre de la démocratie parlementaire, l’évocation de la « liberté de presse », la « liberté d’expression » et de la publication de « la vérité » dans des polémiques contre l’intervention de l’État est aussi un outil de la wedge politics — qui consiste à enfoncer un coin provocateur dans l’opinion publique pour polariser les citoyens, en période électorale surtout, et pour les contraindre à se ranger dans un camp ou dans l’autre.

 

Navin Ramgoolam n’a pas agi différemment en évoquant le retour de la peine de mort et en menaçant La Sentinelle durant la campagne. Lui aussi reprochait à L’Express et consorts de manipuler « la vérité ».

 

Information et désinformation

 

Cela dit, aucune société de droit citoyenne ne saurait tolérer que le pouvoir ferme la porte aux médias, surtout quand il s’agit de conférences, de presses ou autres, destinées à éclairer le peuple sur ses intentions.

 

Le droit du public à l’information est un article fondamental du tandem « démocratie parlementaire/économie de marché » – même si le public y est, trop souvent, mal informé, et même, de plus en plus, désinformé.

 

La propagande (mensonges, demi-vérités, choix arbitraires de sujets, de faits et d’images) est inséparable de la vie collective. « Truth is the first casualty in war », dit-on depuis Eschyle et Sun Tzu. Comment oublier les mensonges de Bush et Blair sur l’Irak, qui ont tant discrédité les grands médias privés, et complaisants, comme le New York Times et la BBC, tout comme ils ont sapé le discours officiel de ces porte-parole autoproclamés de la soi-disant « communauté internationale » ?

 

Les médias dits « dominants (mainstream) le sont parce qu’ils s’emploient, de tout temps, à défendre et à renforcer le statu quo, les intérêts dominants et l’Establishment. Le « war » d’Eschyle et de Sun Tzu est en fait pour eux une guerre permanente financée par la publicité et la consommation. Noam Chomsky et Edward Herman ont très bien décortiqué ce phénomène dans Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media (1988).

 

« Domination civilisatrice »

 

Les médias occidentaux ont ainsi diffusé la propagande Bush-Blair sur l’Irak (et l’Afghanistan) parce que le gros secteur privé (pétrole, gaz, complexe militaro-industriel) y trouvait son compte, même si c’était aux dépens de l’intérêt général (6000+ soldats tués et près de un billion de $ dépensés depuis 2001– soit mille milliards). Et l’idéologie de domination continuait de s’imposer.

 

À Maurice, toutes proportions gardées bien sûr, La Sentinelle, après avoir soutenu la lutte pour l’indépendance, s’est rangée du côté du gros secteur privé, traditionnel et nouveau. Du coup, elle a renoué avec l’idéologie de la domination « civilisatrice » – pourfendant Mugabe, appuyant Rajoelina, ignorant l’excision de Mayotte, se méfiant de l’Inde et de la Chine, et vantant l’expansion du capital mauricien au Mozambique et à Madagascar.

 

Mais Subash Gobine a fait œuvre utile en exhortant le gouvernement BBR fraîchement élu à la maturité – et, du coup, en y conviant les médias aussi. Et RV fait bien de souligner que « at best,  la censure des médias est futile et contre-productive ».

 

La liberté d’expression n’est ni un concept neutre ni une abstraction. Elle met en scène des intérêts qui s’opposent, des idées et des personnes aussi. C’est dans la pratique qu’elle s’épanouit et se maîtrise, une pratique lucide qui chercherait à « former » en « informant », et non pas à endoctriner et à droguer bassement l’opinion publique.  

 

JOONEED JEEROBURKHAN

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