Interview

Interview: Dr Satish Boolell

 

« Une certaine violence s’infiltre dans nos mœurs…
… les morts d’hommes ne sont que le sommet de l’iceberg »

 

* « Alors que la violence est intense et immédiate, la justice ne l’est pas. Elle est lente et insidieuse »

 

Dr Satish Boolell, médecin légiste et ancien président de MACOSS propose une nouvelle approche des problèmes de société. Des solutions envisageables seraient la formation des détenus, leur insertion dans des petits métiers où des carences se font sentir; des mesures de prévention plutôt que des sanctions à court ou long terme. Comme toute société criminogène, notre société n’échappe pas aux critiques qui sont constructives. Aux concernés de prendre le taureau par les cornes…   

 

 

Mauritius Times : Selon les médias, beaucoup de nos concitoyens sont de plus en plus souvent victimes des actes de délinquance. Vols de téléphones portables et de sacs à main, agressions verbales ou physiques, viols, mais aussi tentatives de meurtre ou même meurtres : l’intensité de la violence est montée d’un cran, semble-t-il. Au-delà de l’examen des cadavres des victimes de divers crimes, à titre de médecin-legiste faites-vous une autre analyse de la situation de la criminalité à Maurice?

Dr Satish Boolell : C’est évident qu’une certaine violence s’infiltre dans nos mœurs et que les morts d’hommes ne sont que le sommet de l’iceberg. Je n’ai pas le monopole du savoir mais force est de constater que nous ne vivons plus les uns à côté des autres mais plutôt les uns aux dépens des autres. Il y a une course effrénée vers les richesses, les gains matériels et un luxe illusoire. Et pourtant nous prêchons l’amour du prochain et ne ratons jamais une occasion pour proclamer notre foi. La majorité de criminels que je côtoie sont des gens pieux à leurs heures de loisir. Je répète ce que j’ai dit dans le passé : nous sommes tous coupables de la dégradation de nos mœurs. Il y a des parents qui n’assument pas leur responsabilité en tant que tels. Nos religieux gagneraient  à s’occuper du réel au lieu de harceler l’éternel tout en politisant les prières. Les médias ont leur part de responsabilité en négligeant l’aspect social, en promouvant le sensationnel. Un code de conduite s’impose pour éviter que des délits ne prennent l’ampleur d’épidémies à travers des reportages irresponsables!

* Il n’y a pas que l’augmentation des cas de violence qui interpelle, mais la nature de cette violence intense et immédiate. Celle violence ne choque-t-elle pas de plus en plus?
Alors que la violence est intense et immédiate, la justice ne l’est pas. Elle est lente et insidieuse. Si on en a les moyens, c’est beaucoup plus facile de se faire libérer que de se faire arrêter. Les agresseurs ont des droits inébranlables avec une protection sans faille au niveau des droits humains. Les victimes elles, n’ont pas cette même protection et deviennent très vite un fait divers sans lendemain. Il semblerait des fois qu’on ne peut compter que sur la justice divine pour une autosatisfaction! Pour revenir à votre question, rien ne me choque plus! Nous dépassons des fois le seuil de l’horreur à l’image de Madame Milazar. Et nous réagissons en nous donnant bonne conscience en tenant une veillée sans lendemain avec des bougies!
* Pouvez-vous comprendre  ce type de comportement, qui des fois frôle le sadisme, dans les ménages, autour des maisons de jeu ou des discothèques et sur nos routes? D’où vient cette agressivité?
Je ne suis pas sociologue mais nous voyons bien que certains de nos décideurs ne le sont pas non plus. Nous avons désespérément besoin d’un service conseil au niveau des écoles, un service similaire au niveau de l’emploi et de la famille. Il faut faire quelque chose au niveau du harcèlement que ce soit au niveau de l’emploi ou au niveau de la femme. Un ‘Counselling Service’ efficace aiderait à diminuer le nombre de suicides. Notre service après-vente de gestion des problèmes sociaux laisse à désirer et fonctionne à la mesure de l’effet d’annonce qui l’a créé! Il faut voir venir les problèmes. N’oublions pas les morts de France Telecom. Une étude s’impose sur les vraies causes du suicide, les relations entre le suicide et le jeu, entre le jeu et le crime. Connaît-on les causes contributaires des accidents? Il nous faut étudier l’influence de l’alcool au niveau de la violence familiale! La rage de la route doit être sanctionnée de façon exemplaire. Nous voulons tout avoir, tout dominer, tout dépasser, toujours être parmi les premiers, même si nous ne le méritons pas.
* Si beaucoup sont influencés par les médias, surtout les films violents — ils reproduisent ce qu’ils y voient –, les parents seraient aussi à blâmer, soutiennent les psychologues, car ils ne s’occupent plus de leurs enfants, ils ne leur inculquent pas le respect envers les autres et ils ne sont pas assez stricts. Votre opinion?
Il n’y a pas de mauvais enfants, il y a de mauvais parents. La responsabilité parentale n’est pas donnée à tout le monde. Si nous ne l’avons pas, mieux vaut apprendre à le devenir. La télévision baby-sitter n’est pas une solution de même que les films sans supervision parentale. Il y a aussi des cartes de crédit dans des mains inappropriées. Nous essayons trop souvent de donner à nos enfants tout ce que nous n’avons pas eu dans notre jeunesse sans réaliser le tort qu’on leur fait en ce faisant.
* D’aucuns diront que trop de jeunes s’enterrent dans leur coin, et pensent qu’ils n’en sortiront jamais — ils n’ont donc rien à perdre –, et ne connaissent aucune limite, ce que sont censés poser les parents, l’école et la société. Mais faute de statistiques viables il ne semble pas que les actes criminels ne soient le fait que des gens pauvres sans aucun moyen de s’en sortir. Qu’en pensez-vous?
La pauvreté ne doit pas être associée au crime. C’est vrai que des fois des gens moins aisés que d’autres se laissent tenter par l’appât du gain facile. Mais le meurtre à Maurice est souvent le résultat de problèmes sociaux, de problèmes familiaux, de rixes entre voisins et n’est pas limité par la classe sociale de la victime. La pauvreté trouvera ses solutions au niveau de l’éducation qui me semble être le seul moyen de s’en sortir. Elle ne puise pas heureusement dans le monde du crime.
C’est pourquoi qu’il nous faut une étude sur le crime, sur chaque homicide, essayer d’en trouver les causes et réagir en conséquence au lieu d’exprimer notre désarroi à chaque fois qu’il y a mort suspecte.
* Les récents actes de violence impliquant des agents de sécurité et des ‘bouncers’ laissent voir que ces suspects ne respectent plus rien, n’en font qu’à leur tête, et que c’est la loi du plus fort qui a de plus en plus droit de cité… Comment en est-on arrivé là, selon vous?
Le ‘bouncer syndrome’ est un nouveau phénomène qui afflige notre société et qui fait peur. Il fonctionne selon le concept de milices populaires. Trop souvent et ce depuis un certain temps, des gros bras sont employés pour résoudre certains problèmes de sécurité surtout au niveau des maisons de jeux et des discothèques. Si on ne peut dans une démocratie éliminer des services de sécurité privés, au moins qu’on participe à leur formation en tant qu’agents de sécurité et qu’on les responsabilise vis-à-vis de la société. 
* Certaines lois jugées trop laxistes mais aussi l’application des lois en général sont de plus en plus pointées du doigt par bon nombre de nos concitoyens et plus particulièrement par les proches des victimes. Pensez-vous qu’il existe en effet une “causal relationship” entre cet état de choses par rapport à nos lois et l’accroissement de la criminalité à Maurice?
Il y a trop de lois à Maurice. Nous sommes un musée de bonnes intentions. Nous avons des lois pour tout ce qui bouge et, tel Lucky Luke, nous tirons plus vite que notre ombre. Ce ne sont pas nos lois qui sont laxistes. C’est notre système de justice qui l’est. Un système qui consomme des milliers d’heures de travail. Vous connaissez le nombre de cas qui attendent d’être appelés en Ccour et le nombre de renvois? Je compare les gens dans une cour de justice à un chômage forcé. Vous attendez des heures à ne rien faire en attendant que votre cas soit renvoyé. On vous demande sans ambages de revenir sans même vous demander votre disponibilité pour la nouvelle session.
L
es proches des victimes ne voient rien venir pendant longtemps. Les agresseurs sont souvent libérés sous caution sous les provisions de la Bail Act et peuvent même récidiver. Je me rappelle être dans la queue d’un fast food renommé avec pour suiveur immédiat un monsieur, tueur d’un enfant dont j’avais pratiqué l’autopsie. Il m’a même demandé de mes nouvelles!
* En d’autres mots, est-ce l’absence de l’élément du “certainty of punishment” qui fait que certains ont de plus en plus recours aux coups et aux armes pour régler les conflits avec autrui?
« Certainty of punishment », dites-vous ? Il n’y a rien de plus incertain! Notre système de justice consiste d’un ‘adversarial system’ où deux avocats s’affrontent en Cour devant un magistrat ou juge. Le ‘trial by jury’ en cour d’assise me semble plus attrayant pour avoir une justice. J’ai été un témoin privilégié de nos Cours de justice pendant plus de 25 ans et, croyez-moi, je sais de quoi je parle.
Cependant ce n’est pas une raison de se doter de moyens personnels pour régler ses comptes. Car en fin de compte, le principe de la loi du talion, oeil pour oeil, dent pour dent ne peut q’engendrer encore plus de souffrances.
* Estimez-vous que nos services pénitentiaires – qui font l’objet de plus en plus de critiques en raison du « service 5 étoiles » réservé aux détenuset notre police ne sont pas suffisamment encadrés et équipés pour faire face au problème de la violence dans notre société?
Nos services pénitentiaires ne sont pas un service de luxe. Il y a quand même une restriction de liberté dans un logement assez exigu et surpeuplé de gens que vous n’inviteriez pas chez vous. Il faut évidemment des réformes dans ce secteur qui doivent forcément inclure un programme de réhabilitation associé à une remise de peine et des logements appropriés. J’y ai rencontré des gens bien, qui l’espace d’un moment de folie ont pété les plombs mais qui ont de bien meilleurs sentiments que certains cadres des services publics et privés qui exploitent leurs subordonnés. Cependant on ne peut négliger le fait qu’il y a là-bas un vaste réservoir de ressources humaines qui demandent à  être encadrées et formées. Et il faut faire ces gens travailler moyennant un salaire bien sûr. Priver quelqu’un de sa liberté ne veut pas dire le priver de son droit au travail. Associé  à une formation serait le meilleur moyen de réformer.
Il faudrait aussi des ‘half-way houses’ entre la liberté et la prison. Un abri de nuit  où celui qui est rejeté par la famille trouve un gîte pour la nuit et un repas jusqu’à ce qu’il puisse se retrouver, projet très applicable aux femmes.
* Le traitement d’un condamné a pour but sa resocialisation. Erving Goffman, sociologue et linguiste américain, soutient que, au contraire, les services pénitentiaires loin de resocialiser les individus, peuvent provoquer chez eux une déculturation entraînant leur incapacité à se réadapter à la société. Qu’en est-il de nos prisons ?
Le sociologue a totalement raison. J’ai connu quelqu’un qui a tué pour retourner en prison. C’est un pauvre innocent qui revenait d’un temple qui en a fait les frais. Dans nos prisons, c’est la même situation de déculturation. Quand on n’a rien à perdre on devient très vite un animal sans foi ni loi. Ajouter à cela une dose de maladie incurable et infectieuse et vous avez toute la recette pour un règlement de comptes avec la société.
* Être plus strict envers les délinquants et autres condamnés ne rimerait à rien, soutiennent les promoteurs des ‘prison rehabilitation programmes,’ car ils ont le réflexe de réagir contre toute forme d’autorité. Qu’en pensez-vous?
Le programme de réhabilitation en soi ne peut être efficient sauf s’il est associé  à un programme de rémission des peines et de réinsertion à la liberté du détenu. Je connais pas mal de gens qui peuvent reformater tel un ordinateur, les réfractaires. Il y a certes des cas psychiatriques à l’image de Hannibal Lecter du ‘Silence des agneaux’. N’allons pas réinventer la roue. Il y des programmes à succès en Scandinavie, par exemple. D’autres envoient leurs détenus pêcher en haute mer, non?
* L’Attorney General a fait l’objet de beaucoup de critiques dans un récent passé pour ses interventions alléguées dans des enquêtes policières, mais aussi pour ses idées, bien particulières à lui, concernant la dépénalisation du gandia et de la sodomie (et de la prostitution?). Pensez-vous que la société mauricienne a été injuste envers Rama Valayden concernant ses propositions concernant la dépénalisation du gandia, de la sodomie et de la prostitution?
Je n’ai pas de commentaires sur les réactions de la société mauricienne envers Monsieur Valayden. Cependant en tant que médecin, je rejette totalement la dépénalisation du gandia. Dans un monde où le tabac lui-même est rejeté par la majorité des gens, on ne peut donner des lettres de noblesse à une drogue si douce soit-elle. La dépénalisation reconnaît le droit de consommer. Vous voyez votre fils ou votre fille fumant un joint chez vous en toute impunité?
En matière de sodomie on ne peut revoir le délit sexuel que dans le cadre d’une révision globale de tous nos délits sexuels tel l’âge de consentement aux relations sexuelles qui se situe à 16 ans. Les filles sont autorisées d’aller travailler à l’age de 15 ans avec des risques accrus de relations sexuelles en tant que jeunes adultes. Il y a d’autres lacunes dans nos lois sexuelles qui méritent d’être revues.
Quant à la prostitution je ne connais pas ses idées là-dessus. Ce que je recommande, par contre, c’est un suivi médical et un carnet de santé pour ces travailleurs hommes ou femmes. Ce n’est pas Maurice qui va éliminer la plus vieille profession du monde. Si la légalisation de la prostitution n’est pas pour demain, ce serait souhaitable de soutenir médicalement toutes celles qui le voudraient sans avoir peur de représailles. Il y a un lien avec la consommation de drogue qui n’est pas à  écarter et bien sûr le VIH-Sida connection.
* Au bout du compte, il semblerait que les remèdes propres à endiguer la montée de la violence ne proviendront ni de nos politiciens ni de nos institutions. Quelles seraient les solution/s ?
Ne me dites pas que dans ce pays, on ne peut pas trouver une dizaine de têtes pensantes pour réfléchir sur les problèmes sociaux de l’heure sans exiger pour le faire une grosse berline de fonction! Mais de grâce assez de projets avec simple effet d’annonce seulement !


« Je n’ai pas de commentaires sur les réactions de la société mauricienne envers Monsieur Valayden. Cependant en tant que médecin, je rejette totalement la dépénalisation du gandia. Dans un monde où le tabac lui-même est rejeté par la majorité des gens, on ne peut donner des lettres de noblesse à une drogue si douce soit-elle. La dépénalisation reconnaît le droit de consommer. Vous voyez votre fils ou votre fille fumant un joint chez vous en toute impunité?… »


« J’ai connu quelqu’un qui a tué pour retourner en prison. C’est un pauvre innocent qui revenait d’un temple qui en a fait les frais. Dans nos prisons, c’est la même situation de déculturation. Quand on n’a rien à perdre on devient très vite un animal sans foi ni loi. Ajouter à cela une dose de maladie incurable et infectieuse et vous avez toute la recette pour un règlement de comptes avec la société… »


« Ce ne sont pas nos lois qui sont laxistes. C’est notre système de justice qui l’est. Un système qui consomme des milliers d’heures de travail. Vous connaissez le nombre de cas qui attendent d’être appelés en Ccour et le nombre de renvois? Je compare les gens dans une cour de justice à un chômage forcé. Vous attendez des heures à

ne rien faire en attendant que votre cas soit renvoyé. On vous demande sans ambages de revenir sans même vous demander votre disponibilité pour la nouvelle session… »

 

« La pauvreté ne doit pas être associée au crime. C’est vrai que des fois des gens moins aisés que d’autres se laissent tenter par l’appât du gain facile. Mais le meurtre à Maurice est souvent le résultat de problèmes sociaux, de problèmes familiaux, de rixes entre voisins et n’est pas limité par la classe sociale de la victime. La pauvreté trouvera ses solutions au niveau de l’éducation qui me semble être le seul moyen de s’en sortir. Elle ne puise pas heureusement dans le monde du crime… »


 

« Nos services pénitentiaires ne sont pas un service de luxe. Il y a quand même une restriction de liberté dans un logement assez exigu et surpeuplé de gens que vous n’inviteriez pas chez vous. Il faut évidemment des réformes dans ce secteur qui doivent forcément inclure un programme de réhabilitation associé à

une remise de peine et des logements appropriés. J’y ai rencontré des gens bien, qui l’espace d’un moment de folie ont pété les plombs mais qui ont de bien meilleurs sentiments que certains cadres des services publics et privés… »

 

« Une étude s’impose sur les vraies causes du suicide, les relations entre le suicide et le jeu, entre le jeu et le crime. Connaît-on les causes contributaires des accidents? Il nous faut étudier l’influence de l’alcool au niveau de la violence familiale! La rage de la route doit être sanctionnée de façon exemplaire. Nous voulons tout avoir, tout dominer, tout dépasser, toujours être parmi les premiers, même si nous ne le méritons pas… »


 

 

 

 

 « Les agresseurs ont des droits inébranlables avec une protection sans faille au niveau des droits humains. Les victimes elles, n’ont pas cette même protection et deviennent très vite un fait divers sans lendemain. Il semblerait des fois qu’on ne peut compter que sur la justice divine pour une autosatisfaction! Rien ne me choque plus! Nous dépassons des fois le seuil de l’horreur à l’image de Madame Milazar. Et nous réagissons en nous donnant bonne conscience en tenant une veillée sans lendemain avec des bougies!… »


« Je répète ce que j’ai dit dans le passé : nous sommes tous coupables de la dégradation de nos mœurs. Il y a des parents qui n’assument pas leur responsabilité en tant que tels. Nos religieux gagneraient  à s’occuper du réel au lieu de harceler l’éternel tout en politisant les prières. Les médias ont leur part de responsabilité en négligeant l’aspect social, en promouvant le sensationnel. Un code de conduite s’impose pour éviter que des délits ne prennent l’ampleur d’épidémies à travers des reportages irresponsables!… »

Add a Comment

Your email address will not be published.