“Nous ne nous méfierons jamais assez des faux prophètes, ni des faux Messies…”

Interview : Yvan Martial – Journaliste

“Le meilleur de l’Histoire des Mauriciens est à venir car ce sont les enfants de nos enfants qui l’écriront. Ils sauront mener notre pays Maurice à bon port…”

“Pourquoi vouloir changer à tout prix tout ce qui a si bien marché jusqu’ici ? Pourquoi surtout vouloir opposer l’ethnicité, cette partie de notre personnalité, de notre esprit, de notre âme, à l’idéologie qui peut être une chose tellement étrangère à nous, de tellement superficielle ?…”

Indépendance : Mot magique qui symbolise l’affranchissement, l’autonomie, la souveraineté, mais qui révèle aussi toutes les difficultés d’un peuple libre depuis 46 ans qui doit encore se trouver, se retrouver et se positionner au 21e siècle – l’ère de la modernité – et surtout s’affirmer en tant que République multilingue et multiculturelle dans un contexte économique difficile. Cette semaine, Yvan Martial, nous livre ses impressions sur les heurs et malheurs de sa patrie.

Mauritius Times : L’occasion nous est donnée en ce jour de l’Indépendance de réfléchir sur le chemin parcouru, des avancées obtenues et de nous projeter vers un avenir meilleur. Quels sont vos sentiments personnels en ce 12 mars 2014?

Yvan Martial : Il est donné à certains d’entre nous, de grosses légumes en particulier, de participer activement à l’une ou l’autre célébration officielle de notre Fête nationale.

J’espère que ceux, qui doivent s’y coltiner, le font avec tout le respect et la considération dus à des cérémonies aussi prestigieuses. Elles attirent un certain nombre de participants, sinon de simples spectateurs. Ces derniers ont droit à notre gratitude la plus grande car leur présence en de telles occasions est un exemple de gratuité du meilleur aloi. Ils offrent, à leur patrie, sans rien attendre en retour, du moins nous l’espérons, quelques minutes, quelques heures, de ce que nous avons de plus précieux sur terre : notre temps libre. Il est trop rare pour que nous en gaspillons, ne serait-ce qu’une seconde.

Je regrette que nos lieux de culte n’organisent pas davantage de cérémonies d’actions de grâce, le jour de notre Fête nationale, pour remercier Celui à qui nous devons tout bienfait, toute grâce, tout secours. Lui dire merci de toute la bénédiction qu’Il accorde à notre pays Maurice bien-aimé. Mais qu’on ne s’y trompe pas à mon égard, à ce sujet. Quand je réclame davantage de remerciements religieux, à l’occasion de notre Fête nationale, il n’est pas dit que je ferai moi-même l’effort individuel d’y assister et d’y participer. Bel exemple du « fais-ce que je te dis mais ne fais pas ce que je fais ou plutôt ne fais pas ».

Maurice Rault avait vraiment raison. Ce qui nous fait le plus défaut à Maurice, c’est un public plus talentueux, capable en tout cas d’exiger des meilleurs d’entre nous de se surpasser en toute occasion mais davantage encore dans les grandes.

Je ne fais rien de spécial en tout 12-mars, sinon ce que je fais tous les jours de l’année, tous les jours de ma vie : découvrir et apprécier toute nouvelle trace, toute nouvelle illustration de l’extraordinaire richesse humaine de l’Histoire des Mauriciens, des faits et gestes, même les plus anecdotiques des plus petits d’entre nous, qui embellissent et anoblissent tellement notre vivre en commun, exemplaire à tant d’égards.

Chaque 12-mars demeure donc essentiellement pour moi, comme chaque nouveau jour de l’année, une journée de travail comme une autre, bénie entre toutes les autres, car aussi prometteuse que les autres. Chaque heure qui passe, chaque minute qui passe, me fournit gracieusement l’occasion de mieux connaître l’Histoire de mon pays, de mes compatriotes, ceux d’hier, d’aujourd’hui et même de demain. Quoi demander de plus et de mieux ?

Chaque 12-mars m’apprend surtout à davantage faire confiance à mes frères et sœurs mauriciens, surtout s’ils n’appartiennent pas à ma communauté ethnique, surtout s’ils ne partagent pas mes convictions religieuses et culturelles.

* On peut dire que globalement Maurice a accompli de grands progrès durant ces 46 dernières années sur différents plans. Il y a eu sans doute des occasions ratées, mais à la fin de la journée on peut affirmer que la Démocratie a survécu. Il fait toujours bon vivre dans ce pays malgré une croissance économique stagnante (et le coût de la vie qui grimpe d’année en année) et l’insécurité que la criminalité suscite. Qu’en pensez-vous ?

Où, sur Terre, se sentir autant dans un paradis terrestre que dans notre pays Maurice ? Nous y vivons à l’aise, dans une sécurité que la plupart des autres pays peuvent nous envier. J’en veux pour preuve l’extrême facilité avec laquelle notre Premier ministre, notre Président de la République, n’importe quel ministre, n’importe quel haut fonctionnaire, peut se mêler à n’importe quelle foule, se prêter à n’importe quel bain de foule. Je regrette que notre Chef de l’Opposition n’accompagne pas plus souvent notre Premier ministre, dans ses plus importants déplacements à l’étranger, afin que le monde entier puisse être témoin de l’extraordinaire fraternité qui les unit profondément, sincèrement, (qui unit ces deux partis politiques de notre admirable population mauricienne), malgré tout ce qui peut les séparer bien temporairement, bien superficiellement, et donner ce témoignage vivant de notre Démocratie mauricienne, de notre Unité nationale, exemplaires à tant d’égards car aussi faites de respect mutuel et de la tolérance la plus grande.

Il me suffit de voir la tristesse qui assombrit le visage de tant et tant de ceux et celles que j’ai accompagnés à l’aéroport de Plaisance, avant leur départ, pour reprendre conscience, en plénitude, de notre inestimable bonheur de pouvoir vivre en permanence dans ce paradis terrestre qu’est notre pays Maurice, non pas parce qu’il serait le plus beau au monde mais simplement parce qu’il est notre pays. Nul besoin de chercher ailleurs d’autre raison de chérir notre pays, comme nous adorons les membres de notre famille et que nous sommes prêts à donner notre vie si c’est le prix à payer pour assurer leur bonheur terrestre à Maurice.

* Quelle opinion faites-vous de la nature et de l’intensité des relations sociales qui existent dans notre société ? Peut-on dire que nous n’avons pas démérité sur ce plan-là et sur celui de l’harmonie sociale malgré nos différences sur différents plans et en dépit de quelques débordements durant ces dernières années ?

Ce paradis terrestre qu’est notre pays, encore une fois, simplement parce qu’il est notre pays, n’est pas parfait. Notre Créateur n’a pas voulu faire tout le boulot. Il nous fait suffisamment confiance pour nous laisser un peu de travail à faire : ne serait-ce cueillir, ici et là, tout ce qui est nécessaire à l’amélioration de notre bien-être. Nous ne voulons quand même pas qu’Il mâche la nourriture terrestre à notre place. « Bon Dié massé et banne dimounes manzé ! » Nous ne sommes plus des enfants, que diable !

Il respecte donc une certaine délégation de ses pouvoirs divins et créateurs, en notre faveur. Cela est tout à notre honneur. Il arrive donc à certains mécréants, à commencer par moi, de gâcher le travail que nous devons accomplir pour parfaire encore le travail du Bon Dieu sur cette partie de la planète Terre et que nous revendiquons fièrement comme notre pays Maurice. Tout n’est pas parfait mais nul d’entre nous n’est obligé de s’attarder maladivement sur ce qui ne fonctionne pas correctement alors qu’il y a tant et tant de choses merveilleuses qui s’accomplissent, jour après jour, heure après heure, seconde après seconde, dans notre beau pays Maurice. Ne dit-on pas : « Qui regarde le soleil ne voit jamais les ombres. » Soyons positifs, que diable ! N’oublions jamais que nous avons la chance de vivre dans ce paradis terrestre qu’est notre pays Maurice.

Certains sont malheureux comme des pierres dans notre paradis terrestre. Nous devons d’abord nous assurer qu’ils ont toujours fait ce qu’il faut pour que leur existence et celle des leurs soient paradisiaques même modestes. Nous ne pouvons nous offrir le luxe de soutirer infiniment des paresseux, des fainéants, des alcooliques, des toxicomanes, ceux qui refusent de gagner honnêtement leur vie pour assurer l’existence la plus heureuse des leurs sur la terre des vivants. Le faire, leur donner raison, pour mieux embarrasser nos autorités, notre gouvernement, serait faire preuve de la pire des démagogies.

D’autres ne sont jamais satisfaits de leur sort. Ils veulent avoir davantage que leurs voisins, que leurs collègues. Pour cela, ils sont prêts à sacrifier au Démon de l’argent facile à gagner, même sale, même malhonnête. Ils sont le cancer qui mine dangereusement leur existence terrestre. En revanche, s’ils sont dans la plus grande des misères pour des raisons absolument indépendantes de leur volonté, nous devons voler à leurs secours et ne laisser aucune pierre sans la retourner avant qu’ils retrouvent les moyens de se remettre en selle et accomplir la part de travail et de responsabilité qui leur revient de droit.

A mes sœurs qui souffrent continuellement, quotidiennement, de violences physiques et conjugales, je dis : « Pourquoi vous embarrassez-vous d’un mari, d’un conjoint, pire encore d’un concubin, absolument incapable de vous donner, ainsi qu’à vos enfants, de quoi mener une vie normale, une vie heureuse. Débarrassez-vous de lui au plus vite s’il est davantage un inconvénient majeur plutôt qu’une quelconque aide. Délivrez-vous du mâle. »

Tout policier, toute autorité policière, toute autorité ministérielle et gouvernementale, qui tolère la moindre violence physique infligée à une Mauricienne par un homme est indigne des fonctions qu’il occupe.

* On ne le dit pas suffisamment peut-être : les Mauriciens ont appris à vivre ensemble, mais faut-il aussi reconnaître qu’en général les institutions du pays comme le Judiciaire, la Police tout comme la classe politique et aussi la Presse ont toutes parfois contribué à cela, malgré quelques manquements. Votre opinion ?

Pour notre Judiciaire et pour notre Police, je répondrai encore ceci : « Regardons le soleil et nous ne verrons pas les ombres. » Pour la presse je serai plus sévère, pour deux raisons. D’abord, il s’agit d’un secteur que je me vante de connaître un tant soit peu. Ensuite, je crois en son importance tellement grande qu’on peut lui attribuer en grande partie, tout ce qui a été fait de Bien, de Bon, de Beau, de Vrai, de Juste, sur la terre des Mauriciens.

Non pas que nos journalistes, ceux d’hier, comme ceux d’aujourd’hui, comme ceux de demain, peuvent se prévaloir de tous ces bienfaits. Mais c’est en grande partie grâce à leur travail rédactionnel et à leur capacité de communicants que nous pouvons être au courant de toutes les merveilles humaines réalisées sur cette partie de la Planète Terre que nous revendiquons comme nôtre. C’est seulement rappeler, à toutes mes consœurs, à tous mes confères, que l’aspect le plus noble de notre mission journalistique et médiatique est de mettre en exergue tout ce qui se fait de bénéfique et de positif par l’un ou l’autre de nos sœurs et frères mauriciens qui comptent absolument sur nous, journalistes, pour que leurs modestes efforts et contributions au Bien Commun parviennent à la connaissance de tous, à titre informatif ou motivateur.

A nos politiciennes et politiciens, je leur demande simplement d’être d’authentiques serviteurs de leurs sœurs et frères mauriciens, d’accepter d’être à leur service, sans chercher à les utiliser d’une quelconque manière à leur profit personnel.

* Ce qui peut surprendre toutefois malgré le vivre-ensemble généralement harmonieux dans le pays, c’est le comportement de l’électorat chaque cinq ans. Rama Sithanen qui a étudié toutes les élections depuis 1959 pour comprendre les motivations derrière le choix des électeurs sur les 12 dernières élections générales – « en profondeur et circonscription par circonscription » dit-il -, affirme que le facteur déterminant ne relève pas de l’arithmétique électorale, l’économie ou le projet politique. « La motivation principale, c’est l’ethnicité et de très loin. » Qu’est-ce qui expliquerait cela ?

Je ne crois pas me tromper beaucoup en affirmant faire partie d’une minorité ethnique, les Mauriciens aux origines plutôt métisses, pour ne pas dire autre chose. Dans d’autres pays, anciennes colonies européennes, comme mon pays, les membres de certaines minorités ethniques ont été brutalement et injustement exilés.

Comment voulez-vous que je puisse avoir l’audace de me plaindre de l’ethnicité, pouvant guider les choix électoraux même d’une majorité de Mauriciens, en supposant que l’assertion contenue dans cette question soit exacte. Notre électorat mauricien serait-il trop « koon ké koon » ? Qui peut l’affirmer?

Le MMM est le premier à reconnaître que tous les hindous ne votent pas pour le Parti travailliste de Navin Ramgoolam. Ces derniers savent parfaitement que tous les créoles ne votent pas forcément pour le MMM de Paul Bérenger. Jusqu’à preuve du contraire, tout vote à Maurice se déroule, à 99%, dans le secret le plus absolu de l’isoloir. Mon épouse ne sait pas que j’ai toujours voté MMM et pourtant Navin Ramgoolam me demande personnellement de contribuer à son « Advance » dont la tenue journalistique fait mon admiration d’une livraison à l’autre.

Je vote MMM mais je donne entièrement raison à Satcam Boolell quand il disait, avec la sagesse qui l’a toujours caractérisé : « Tant que notre pays Maurice sera gouverné par un Hindou, ses coreligionnaires se tiendront tranquilles ». Je voterai, peut-être MMM aux prochaines Législatives, mais je sais et j’affirme que j’ai plus à perdre qu’à gagner financièrement, si ce parti parvenait, en 2015, au Pouvoir gouvernemental.

Vous dites que Rama Sithanen « a étudié toutes les élections législatives depuis 1959 », comme j’aurais aimé pouvoir partager même modestement sa connaissance exhaustive de la chose publique dans mon pays et les réactions politiques et civiques de mes compatriotes. Il est peut-être le plus heureux de nous tous.

* ‘In Mauritius, the politics of identity and presence is much more important than the politics of substance and ideas,’ ajoute Sithanen. Peut-être que ce n’est pas tout à fait surprenant au regard des blessures du passé. Mais êtes-vous quand même optimiste que nous allons pouvoir renverser cette équation ? Ça va prendre le temps que ça va prendre ?

Pourquoi vouloir changer à tout prix ce qui a si bien marché depuis 1959, sinon 1948, sinon 1885, sinon 1850, sinon les premières élections au Comité Colonial des années 1790 ? Pourquoi vouloir changer à tout prix tout ce qui a si bien marché jusqu’ici ? Pourquoi surtout vouloir opposer l’ethnicité, cette partie de notre personnalité, de notre esprit, de notre âme, à l’idéologie qui peut être une chose tellement étrangère à nous, de tellement superficielle ?

Nos principaux politiciens n’ont pourtant pas cessé d’adorer ce(ceux) qu’ils ont brûlé(s) et d’adorer ce(ceux) qu’ils ont brûlé(s). Et vous voulez que notre admirable Peuple mauricien s’attache aveuglément à leurs coustics ? Saluons plutôt leur fidélité à eux-mêmes, sans trop nous émouvoir si elle est teintée d’ethnicité excessive. Demander à un Mauricien de renoncer à son ethnicité ancestrale, c’est lui demander de renoncer à lui-même, c’est le traiter comme un esclave.

Sachons donner du temps au temps et aux Mauriciens de procéder à des changements d’orientation décisifs, au moment voulu et à bon escient. Plutôt que de vouloir tout changer à tout moment, à tout prix, pour le simple plaisir de changer, comme si nous étions une nation de girouettes et de cerfs-volants débridés, sachons apprécier en profondeur ce que nous avons la chance d’expérimenter présentement. Nous ne nous méfierons jamais assez des faux prophètes, ni des faux Messies.

* Qu’en est-il du « unfinished business » de la République de Maurice indépendante et souveraine ?

Sachons faire confiance aux Mauriciens de demain. Je le répète : « Mes enfants seront moins racistes que moi parce que je suis moins raciste que mes parents ». Soyons assez sages pour juger correctement l’immense progrès qui s’accomplit, dans le moindre secteur, d’une génération de Mauriciens à une autre. Le meilleur de l’Histoire des Mauriciens est à venir car ce sont les enfants de nos enfants qui l’écriront. Ils sauront mener notre pays Maurice à bon port. Ils sauront lui éviter tout naufrage.

 


* Published in print edition on 15 March 2014

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