« Nous avons les journaux que nous méritons »

Interview : Yvan Martial, Journaliste

“Liberté n’est jamais licence d’écrire n’importe quoi, y compris des mensonges, des calomnies, des médisances, des diffamations”

La presse d’opinion fait partie d’une famille de presse à part entière, avec ses objectifs et son identité propre. Tel est le cas de l’hebdomadaire Mauritius Times qui célèbre son 60e anniversaire cette semaine. Si la presse d’opinion existe pour éclairer le citoyen et provoquer le débat, qu’en est-il du paysage médiatique mauricien en général ? Il va sans dire que les médias influencent les lecteurs ou les auditeurs d’une manière ou d’une autre. De quelle manière s’étend leur influence dans la société mauricienne, en tenant compte des progrès technologiques du 21e siècle ? Notre invité, journaliste de profession, Yvan Martial, répond à nos questions.

Mauritius Times : Alors qu’on célèbre cette semaine le 60e anniversaire de Mauritius Times, l’occasion se prête pour mener une réflexion sur le paysage médiatique à Maurice. Comment se porte, à votre avis, la presse mauricienne en 2014 ?

Yvan Martial : Cette question appelle une réponse à deux volets, selon qu’on se situe comme lecteur-consommateur de nos journaux ou comme journaliste-opérateur. Il est, par ailleurs, difficile de porter un jugement sur la presse mauricienne 2014. Cela suppose un regard global sur une perception personnelle subjective, se confirmant ou s’infirmant, au jour le jour, sur ce qu’elle nous offre en lecture.

Je suis également mauvais juge car pour des raisons journalistiques et professionnelles, je suis obligé de lire et de relire l’actualité mauricienne, rapportée par nos journaux, sur trois périodes différentes : 1947 (Notre histoire selon le journal Advance , pour le compte de la MBC Radio), 1989 (« Il y a 25 ans », pour le compte de L’express ), 2014 pour mon information personnelle.

Le contenu de la presse de 1947 est révélation de faits et événements inédits et déjà historiques. C’est donc du pain béni. Dans celle plus complète de 1989, je peux séparer ce que je sais déjà et ce que je sais être mineur de ce que je redécouvre avec délectation.

De savoir que je suis déjà passé comme un pourceau devant ces pierres précieuses informatives sans les estimer à leur juste valeur ne peut que m’inciter à ne pas récidiver. Non seulement je les redécouvre mais je prends soin de classer mes redécouvertes dans ma collection personnelle d’événements majeurs. Ainsi, je peux les retrouver rapidement et renouveler cette félicité que d’aucuns disent évangélique de pouvoir retrouver ce qu’on croyait perdu à jamais.

Avec l’actualité de 1989, j’ai aussi l’avantage de savoir comment tel ou tel événement se termine. Je peux alors m’intéresser davantage à certains détails sans me préoccuper outre-mesure du comment de la fin de l’histoire. Avec celle de 2014, on est réduit à des conjectures qui s’avèrent ou qui s’anéantissent. Prenons l’exemple du fameux « coze cozé ». Ce misérable feuilleton commence bien avant les Législatives du 5 mai 2010 quand, sur l’ordre de qui on sait, le PTr rompt brutalement avec le MMM pour conclure une brève alliance avec le MSM des Jugnauth. Cela invite à une répétition de ce concubinage, autrement dit à une nouvelle éphémère alliance électorale du même PTr avec ce même MSM, juste avant les Législatives de 2015, pour faire plaisir à qui l’on sait, en attendant une prochaine rupture du style « MedPoint ». C’est donc couru d’avance mais on marche à tout coup.

Des journalistes aguerris courent devant nous, pour se faire de nouveau berner. Notre histoire politique est là pourtant pour nous rappeler que si le PTr vous embrasse, il vous inflige le baiser de la mort. Il ne manque que le Jardin des Oliviers. Son tableau de chasse est pourtant des plus éloquents : le PTr du trio Curé-Anquetil-Rozemont, le C.A.M. d’Abdool Razack Mohamed, l’I.F.B des Bissoondoyal, le PMSD des Duval.

Le MMM de Bérenger comme le MSM des Jugnauth sont déjà l’ombre de ce qu’ils furent dans leurs jours de gloire. Ils sont déjà des culs de jatte en quête de providentielles béquilles travaillistes. Ils sont déjà mendiants. Des langues cravates. C’est généralement ce qui se passe quand au lieu de réapprendre à nager (restructurer et renforcer le parti), on se raccroche désespérément à la bouée-canard que le PTr de Navin Ramgoolam pourrait leur tendre ou leur refuser. Pour en revenir à notre travail de journaliste, tout cela nous invite, nous incite, à ne s’intéresser qu’à ce qui est mémorable.

Lecteur-consommateur de nos journaux de 2014, je me dois de savoir trier le bon grain de l’ivraie ainsi livrée. Vivement 2039 afin que je puisse relire nos journaux de 2014 et corriger ce que je laisse en ce moment de côté parce que je demeure un mauvais lecteur. Trop amnésique. Pas assez intelligent. Journaliste free lance et donc producteur, sinon de nouvelles, du moins d’articles de presse, je sais ne pas être à la hauteur des attentes de mes lecteurs s’ils existent.

On me supporte dans la profession. J’en profite. En bon parasite pour ne pas changer. J’en profite surtout pour dire tout le bien que je peux des Mauriciens qui ont œuvré sur la terre mauricienne et pour lesquels j’éprouve l’estime et l’admiration les plus grandes. J’invite confrères et consœurs à privilégier cet aspect, le plus noble de notre valeureuse profession : mettre en exergue ce qui se fait de bien, de bon, de vrai, de juste, de beau, d’utile, autour de nous, par des frères et sœurs mauriciens.

* Au-delà des relations médias-pouvoir souvent conflictuelles, quel que soit le régime en place, pensez-vous que la presse mauricienne a été généralement responsable au fil des années ?

Notre presse, surtout écrite, ne peut pas ne pas être responsable. Le sens aigu de ses responsabilités est pour elle une question de vie et de mort. Le journal irresponsable perd vite ses lecteurs et ne peut guère, par exemple, marcher sur la corde raide financière pendant six décennies, à l’instar de Mauritius Times qui demeure l’exemple à suivre d’un journal vraiment indépendant.

Nous avons connu des publications, heureusement, éphémères qui ont incité à la haine raciale et religieuse. Le lectorat-consommateur n’a pas succombé à la tentation de leurs sirènes toxiques. Elles ont rapidement disparu de la circulation ne laissant aucun regret derrière elles. On ne peut pas dire autant de notre classe politique.

Nous, journalistes, n’avons malheureusement pas le temps d’inventorier régulièrement, systématiquement, les squelettes encombrant directement ou indirectement les placards ministériels. L’investigation passe forcément après les … points de presse (effrayant néant journalistique) du samedi matin, avec désormais des séances supplémentaires en cours de semaine, pour ne pas mentionner des fonctions publiques, y compris religieuses, quand l’accolade hypocrite précède de quelques secondes une nouvelle bordée d’insultes, heureusement insignifiantes, car la vérité politique d’aujourd’hui est rarement celle de demain.

Un journal plus intelligent que les autres aurait fait systématiquement une revue exhaustive de l’actualité de l’année précédente, en se contentant de percer le mystère suivant : « Pourquoi n’a-t-on pas mis en pratique les mesures disciplinaires qui s’imposaient sur un plan strictement, moralement, sanitaire, après la révélation de tel ou tel scandale ? » Il mettrait ainsi à nu le vertige intolérable d’un an passé, d’un an perdu, sans que rien n’ait été fait pour mettre hors d’état de nuire des êtres malfaisants ayant pourtant pignon sur rue, ayant pourtant leurs grandes et petites entrées en haut lieu. Les méchants nous ont à l’usure.

* On entend de moins en moins de plaintes pour diffamation logées contre les entreprises de presse ces temps-ci alors qu’il me semble que tel n’était pas le cas dans un passé pas trop lointain. Les rédacteurs ont-ils été amenés à adopter des approches plus responsables du fait qu’ils opèrent aujourd’hui au sein de boites « commerciales » et ont, par conséquent, des comptes à rendre tant aux financiers qu’aux directeurs financiers, ou est-ce le signe d’une société beaucoup plus décontractée ?

Un pourcentage élevé des procès en diffamation intentés à nos journaux, surtout financièrement rentables, est l’œuvre de politiciens honteusement démasqués. Ceux-ci sont en quête de moyens de sauver la face après avoir été pris la main dans le sac, en flagrant délit , en quête surtout de moyens de museler un journal capable d’offrir en pâture à une opinion publique, il est vrai expéditive, les méfaits dont il se rend coupable. Ils espèrent ainsi que cela ne sera pas porté à la connaissance de tous.

Il y a aussi maints journaux qui ont été poursuivis simplement pour avoir rapporté ce que le politicien X a médit du politicien Y, en attendant leurs prochains « coze cozé ». Il y a pire encore. Juché sur sa caisse de savon, X médit avec gourmandise d’Y, devant une poignée de personnes et autant de gabelous. Le journaliste Z, que son rédacteur en chef a sommé de couvrir ce ridicule meeting de peur de rater un …scoop, rend compte des médisances ainsi proférées. S’ensuit un procès en diffamation assez sérieux pour aller jusqu’à son terme.

Entre politiciens-larrons, on s’entend toujours pour parvenir à un accord à l’amiable du style « je te passe la rhubarbe, tu me passes la séné », pour mieux tomber à bras raccourcis sur le journal ayant rendu compte de cette diatribe.

Si condamnation il y a, les dommages pour le politicien-médisant, premier coupable pourtant, se restreindront à la cinquantaine de badauds présents. Il en va autrement pour le journal. On tient compte alors de sa diffusion, de son influence, de l’impact de sa prose, de son tirage qu’on multiplie par cinq ou davantage à raison de cinq ou plus de lecteurs par exemplaire acheté. On tient pareillement compte du dicton voulant que la parole s’envole tandis que l’écrit s’inscrit, se grave même sur les colonnes indélébiles de la presse écrite.

L’absence ou la raréfaction des procès en diffamation peut aussi trouver son explication par une presse écrite mauricienne pratiquant moins l’investigation. Si cela s’avère, il y a matière à un inéluctable examen de conscience, sinon autocritique, des plus pénibles à pratiquer. Quand le « sub judice » devient un moyen de museler un journal pour l’empêcher de mettre en pratique son devoir d’informer une opinion publique qui compte sur lui, on peut se demander si notre Justice sert encore la Vérité et le Droit sacré de tous à l’Information… Passe encore que la Justice demande à la presse quelques jours de répit, le temps pour elle de voir de quoi il en retourne exactement. Quelques jours d’accord, mais pas quelques semaines, pas quelques mois, pas quelques années.

Légalement parlant, je suis toujours, en tant que rédacteur en chef de « L’express » de 1984 à 1995, poursuivi pour diffamation pour des articles, ayant déplu, parus lors d’un précédent siècle, lors même d’un précédent millénaire.

* Le média de l’instantané avec l’arrivée dans le paysage médiatique mauricien des radios privées et la course à la primeur de l’information ou le scoop, comporte parfois des risques – autant la diffamation que la poursuite du sensationnel… Avez-vous l’impression que certaines radios font parfois preuve de parti pris de façon outrageuse ?

Heureusement pour moi, j’ai mieux à faire que d’écouter nos radios locales à longueur de journée. Mêmes les informations me parvenant à travers la presse écrite, passent par le filtre de ce que je juge raisonnablement et logiquement possible, sensé.

Il faut dire que je ne suis pas maladivement curieux. Gros handicap professionnel pour un journaliste. Une indécrottable foi dans l’homme mauricien compense, heureusement et je l’espère avantageusement, ce manque coupable de curiosité, sinon cet angélisme ou naïveté. Il va de soi que lorsque je dis l’« homme », j’embrasse toutes les femmes.

Je suis encore réfractaire à l’Internet par peur de m’éloigner dangereusement de l’impression papier qui m’a si fidèlement, si fructueusement, servi depuis mon enfance. Radio, journaux, télévision ou livres importent peu finalement. Seule compte la délectation d’apprendre quelque chose de nouveau, de réparer une ignorance que j’ignorais précédemment. C’est dire si la qualité de l’information doit toujours l’emporter sur la quantité. Le bon article, la bonne information, c’est ce que nous pouvons relire dix, quinze, vingt fois ou davantage avec un plaisir renouvelé.

Un journaliste incapable de se relire, après quelques décennies, toujours satisfait de sa production antérieure, doit remettre en question le journalisme qu’il pratique. Nous devons tendre à rédiger des articles de référence, des articles mémorables car faisant autorité. Nous ne pouvons pas nous contenter de noircir du papier journal surtout en noircissant exagérément une actualité déjà trop sombre par moments. Sachons toujours voir les possibles éclaircies et ne les minimisons jamais.

Radio, journaux, télévision, livres, exigent pareillement un minimum de rentabilité financière pour survivre. La rentabilité, c’est aussi de ne pas vivre au-dessus de ses moyens. C’est se contenter de ses revenus assurés. Nous nous gargarisons volontiers de la liberté de la presse mais nous, journalistes, sommes les premiers à l’assassiner en devenant dépendants de méga presse offset, pouvant publier davantage de pages couleurs que la concurrence.

Mais comment remplissons-nous cette pléthore de pages couleurs ? En mitraillant photographiquement des starlettes callipyges sous toutes les coutures. Nous essayons piteusement de nous rattraper en répétant un énième dossier sur la criminalité sexuelle envahissant notre société. Nous assassinons la liberté de la presse parce qu’il n’est pas dit que nous laisserons demain un autre Rémy Ollier créer une nouvelle Sentinelle . Et Dieu sait que nous en avons pourtant immédiatement besoin. Nous pourrions même le trouver trop illettré sur le plan de l’informatique. Il ne sait pas surfer sur l’Internet… Donc bon pour la casse. Que dire alors de ceux qui prennent la place des autres en prétendant mieux faire que leurs prédécesseurs ?

* Comme partout ailleurs, à Maurice, il existe des titres de presse qui ne cachent pas leur attachement à certains courants ou autres formations politiques, et il y a aussi l’autre section de la presse – celle qui s’autoproclame en tant que « presse nationale ». Ce qualificatif apparaît toutefois comme un leurre puisque cette « presse nationale » est parfois tout autant partisane que la presse partisane elle-même. Qu’en pensez-vous ?

J’ai une trop noble conception de la « res publica », de la chose publique ou république pour médire de la presse partisane, capable du meilleur comme du pire. D’ailleurs, je ne connais pas la presse. Je ne l’ai jamais rencontrée. Je connais des journaux, des médias, des journalistes. Je les juge sur leurs fruits, sur ce qu’ils produisent, chaque jour ou chaque semaine, sur leur utilité publique. Impossible ici de porter un jugement au cas par cas. Cela nous entraînerait trop loin.

J’ai connu d’excellents journalistes de la presse partisane, ayant assez d’humour pour cligner de l’œil en nous faisant comprendre qu’ils sont les premiers à ne pas croire les sornettes qu’ils sont obligés de pondre pour satisfaire leurs employeurs et surtout ne pas perdre leur gagne-pain. J’en ai connu d’autres assez fats pour se prendre au sérieux et être incapables de rire d’eux-mêmes comme de leurs poutous journalistiques. Le manque d’humour, voilà ce qui tue à jamais l’idéologie surtout stalinienne.

En 1975, quand j’ai fait mes premiers pas dans le journalisme, on pouvait compter sur les doigts d’une main, les journalistes, mêmes ceux œuvrant dans des journaux travaillistes ou conservateurs, à ne pas être de connivence, sinon d’obédience MMM. Ce parti a pourtant perdu, les uns après les autres, ces journalistes acquis au départ à la cause de ce parti. Il a souverainement méprisé ces journalistes ne demandant pas mieux de le montrer sous son jour le plus favorable. Il y aurait certains partis qui ne sont pas dignes de la possible affection que nous pouvons leur porter…

Sir Seewoosagur Ramgoolam savait avoir affaire à des journalistes qui portaient davantage dans leur cœur ses adversaires politiques mais il a toujours vu dans le moindre d’entre eux le journaliste qu’il avait été également à Londres, parallèlement à ses études médicales, quand il militait dans les rangs du mouvement fabianiste anglais des années 1920. Il les a toujours pris au sérieux et ne ratait jamais l’occasion d’un petit bavardage improvisé avec eux.

Vous parlez à juste titre d’auto-proclamation de presse « nationale » ou encore « indépendante ». Cela ne sert à rien, en effet. C’est le public-lecteur qui décide si un journal, un journaliste, est lié ou non à tel ou tel parti ou s’il carbure en toute liberté. Il y a des journalistes objectifs qui travaillent au sein de journaux partisans comme il y a des journalistes partisans, embusqués ou pas, qui travaillent dans des journaux dits indépendants. Il y a des journalistes dits indépendants qui ont été asservis comme attachés de presse d’un ministre et qui ont retrouvé leur job dans un journal dit indépendant à la fin de leur mandat. Il y a d’anciens politiciens, d’anciens ministres mêmes, qui ont retrouvé leur place dans la presse dite indépendante. Comprenne qui pourra.

Le journaliste est réellement objectif quand il ne prend aucun ordre d’aucun politicien. Mais il agit en toute circonstance, en toute situation, librement en son âme et conscience. Aurais-je jamais reçu un ordre d’un quelconque politicien que j’aurais pris un malin plaisir de faire le contraire de ce qui m’aurait été ordonné et surtout de le faire savoir.

Les politiciens, hormis quelques plus teigneux que les autres, acceptent aisément qu’un journaliste puisse refuser de se laisser inféoder par eux. Ils ne peuvent toutefois tolérer que ce refus de toute inféodation s’accompagne d’un asservissement à un adversaire politique. Autrement dit, il accepte que je refuse de rouler pour eux mais à la condition expresse que je refuse tout autant de rouler pour leurs adversaires politiques. En supposant qu’on puisse encore parler d’adversaires politiques à Maurice à l’ère du « coze cozé ». Un journaliste sait être indépendant d’esprit quand il est cordialement détesté par plusieurs dirigeants politiques. Cela dit je n’arrive vraiment pas à me défaire de l’amitié dont m’honore tant de politiciens. Ils ne doivent pas lire mes articles.

* La presse et le pouvoir n’ont pas pu jusqu’ici se mettre d’accord sur le principe d’établir un « Conseil de presse ». Il n’est pas évident non plus que les journalistes mauriciens parviennent éventuellement à se mettre d’accord sur la composition d’un tel ‘Press Council’. La liberté de la presse, c’est un principe fondamental, mais il y a aussi ses limites. Auriez-vous soutenu le principe de régulation de la presse par un tel « Conseil de presse » ?

Je suis un fervent adepte de l’autocensure la plus stricte. Un journaliste doit être toujours capable d’écrire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, du moins ce qu’il croit sincèrement être la vérité quand il prend la plume ou s’attable devant son ordinateur.

Des journalistes qui réclament bruyamment un « Conseil de Presse » me font penser au bouledogue qui porte sa laisse, sinon sa muselière, à son maître pour être mis hors d’état d’exercer ce pour quoi il vit.

On m’a dit : « Si tu ne crées pas ton Conseil de Presse, tu cours le risque que le gouvernement en place, le Pouvoir politique, t’impose son Conseil de Presse ». J’assume volontiers ce risque de refuser toute laisse, toute muselière de mon cru. Si des politiciens veulent museler nos meilleurs journalistes, il leur faudra assumer les conséquences d’un tel méfait, d’un tel crime liberticide.

Mais liberté n’est jamais licence d’écrire n’importe quoi, y compris des mensonges, des calomnies, des médisances, des diffamations. Tout journaliste doit être prêt à assumer, même financièrement, les dommages que l’un de ses articles pourrait entraîner. Cela dit, il ne faut pas exagérer le montant de ces dommages.

Il m’est arrivé une fois d’être publiquement accusé, et pas par n’importe qui, d’être un raciste puant. Je mentirai si j’affirme m’être senti blessé par une telle remarque. Je donne des coups. Il est normal qu’on me rende les coups que je porte à autrui. Je critique. J’ai donc le devoir d’accepter les critiques mêmes les plus virulentes qu’autrui est toujours en droit de m’adresser. D’ailleurs, je suis toujours le raciste de quelqu’un qui ne pense pas comme moi. Cela ne signifie pas qu’il a raison. Cela n’est pas non plus une raison pour changer ma façon de faire.

Il y a encore pire qu’un journaliste réclamant un « Conseil de Presse ». C’est le journaliste qui accepte de censurer ses confrères, ses consœurs. Cela pourrait être à la rigueur envisageable si toute la profession supplie un tel ou untel, pas forcément un journaliste, pour être leur juge.

* Quelle opinion faites-vous de l’intérêt que portent certains groupes financiers pour la presse lors de ces dernières années ? Leur apport financier va sans doute aider à moderniser les outils de presse, mais il y a un prix à payer, n’est-ce pas ?

– Si cela empêche demain un nouveau Rémy Ollier de fonder une nouvelle Sentinelle journalistique, alors il nous faut craindre l’intrusion du Pouvoir de l’argent dans la presse mauricienne. De toute façon, c’est le lecteur qui demeure le seul juge des journaux bons ou mauvais qui doivent exister ou non. Une chose est absolument sûre. Il en va de la presse comme de n’importe quelle autre chose. Nous avons les journaux que nous méritons.


* Published in print edition on 14 August 2014

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