Interview Yousuf Mohamed

Interview: Yousuf Mohamed

 

 

 

 

Affaire MCB: “There is more to it than meets the eye”

 

* « Que la lumière soit faite, qu’il y ait «complete disclosure » et que la justice fasse son travail ! »

 

* « La situation au niveau de nos prisons réclame une attention beaucoup plus urgente de la part des autorités que l’autre affaire concernant la MCB »

 

Me Yousuf Mohamed condamne les ramifications malsaines dans plusieurs secteurs du pays. Résultat, selon lui, des situations qui gangrènent notre société. Pire encore qui mettent en danger le quotidien du citoyen. Pourquoi ne pas mieux analyser les profils des gens qui puissent assainir la société? Pourquoi ne pas aider les institutions à avoir plus de punch? Ce sera du même au même, d’un régime à un autre si on se contente du collage.

 

 

Mauritius Times : Quelle opinion faites-vous de l’intention du gouvernement, comme annoncée par le Premier ministre au Parlement mardi dernier, d’instituer une commission d’enquête sur le méga scandale concernant le détournement des dépôts du NPF à la MCB?

Me Yousuf Mohamed: Nous savons tous que cela a été un très gros scandale ; personne ne peut nier cela. Il y a eu des affaires en Cour, dont le dernier, un procès civil, qui vient de terminer et où Robert Lesage a été ordonné à payer plusieurs millions de roupies à la Banque commerciale… Mais, à mon avis, « there is more to it than meets the eye » dans cette affaire. Je trouve que et Bérenger et Ramgoolam ont raison de soutenir qu’il faut enquêter afin de faire toute la lumière sur les circonstances ayant conduit à ce scandale.

Cependant j’estime que Ramgoolam a raison d’opter en faveur d’une commission d’enquête avec des termes de référence bien élargis – « as extended as possible » — ce qui donnera au peuple mauricien l’opportunité de tout savoir en ce qui concerne les tenants et aboutissants de cette affaire.

Un « Select Committee » de l’Assemblée nationale constituerait un non-sens cause de l’aspect hermétique d’une telle enquête, ce qui ne va pas donner un éclairage public sur les multiples ramifications de cette affaire et le rôle joué par les uns et les autres qu’ils fassent partie du « top management » ou tout autre cadre de la banque mais aussi toux ceux concernés ou impliqués de loin ou de près en dehors de l’institution bancaire.

* Pensez-vous que les politiques veulent vraiment connaître toute la vérité sur cette affaire ? Paul Bérenger a parlé des connexions d’un ministre de l’actuel gouvernement avec Teeren Appasamy alors que Navin Ramgoolam s’est demandé, au Parlement, ce qui aurait bien pu se passer durant cette semaine cruciale avant que l’ancien gouvernement MMM-MSM en fasse état de l’affaire publiquement. Des sous-entendus donc qui impliqueraient les politiques « across the board »

Il y a eu effectivement une accusation, toujours, de la part de l’opposition, en particulier de Paul Bérenger qui a voulu exploiter à des fins politiques sans doute selon laquelle un ministre de l’actuel gouvernement serait impliqué dans cette affaire. D’où sort-il cela ? Dispose-t-il d’une imagination fertile ? Je ne sais pas ! L’opposition a trop souvent tendance à faire feu de tout bois. Allons donc voir si cette opposition a raison ou pas. Que la lumière soit faite, qu’il y ait «complete disclosure » et que la justice fasse son travail !

Grâce à une commission d’enquête, on parviendra à connaître les tenants et aboutissants de l’affaire MCB mais aussi si vraiment un ministre de l’actuel gouvernement (qui aurait également fait partie d’un gouvernement précédent) aurait été impliqué ou pas dans cette affaire. C’est la raison pour laquelle je soutiens la décision de Navin Ramgoolam en faveur d’une commission d’enquête ouverte – tout à fait transparente et publique. Ainsi personne n’osera accuser le gouvernement de vouloir cacher quoi que se soit ou de dissimuler la vérité.

* Vous pensez donc que tous les politiciens veulent savoir toute la vérité et la rendre publique?

Je crois qu’ils veulent savoir toute la vérité, mais seulement il y a certains qui ne souhaitent pas voir la mise sur pied d’une commission d’enquête ouverte en raison des intérêts bancaires qui sont en jeu. Donc il ne faut pas que ces intérêts bancaires soient connus du public…

* De par son encadrement légal, une commission d’enquête est-elle mieux habilitée pour aller au fond des choses ?

Certainement, du fait de la Commission of Inquiry Act. Par exemple, lorsque la question des intérêts bancaires se posera, le Commissaire et ses assesseurs vont savoir comment régir la situation. Il y aura sûrement des objections en droit mais faut-il se rappeler que la Commission of Inquiry Act donne des pouvoirs étendus aux commissaires, cela depuis que la loi fut amendée dans le sillage de la Commission Rault sur le trafic de drogue.

* Pourquoi faut-il attendre la fin des procès en cour, comme le soutient le Premier ministre, avant de mettre sur pied une telle commission d’enquête ? Quelles sont les implications juridiques ?

Cela afin de ne pas embarrasser tout juge ou magistrat. A partir du moment où l’affaire est sub judice, c-à-d qu’elle est sous la considération d’un juge ou du tribunal, on ne peut pas demander au gouvernement de venir supplanter ces audiences devant les magistrats ou les juges. Ça ne se fait pas, car c’est contre tout principe de droit.

* A ce rythme, on court le risque d’avoir à attendre plusieurs années avant de connaître toute la vérité sur cette affaire ? Robert Lesage déposera probablement un appel contre le jugement de la Cour commerciale ; il y a aussi l’affaire de « money laundering » logée contre la MCB, et la contestation de la Mauritius Union… Tout cela va prendre énormément de temps, n’est-ce pas ?

Pas nécessairement. A mon avis, l’affaire devant la Cour intermédiaire concernant la charge de « money laundering » ne devrait pas prendre beaucoup de temps. En ce qui concerne la contestation de la Mauritius Union, il se peut que l’affaire soit prise ici ou ailleurs… je ne sais pas. Je suis au courant cependant du fait que, dans le passé, il y a avait certaines compagnies d’assurances qui voulaient prendre des actions contre certaines banques; ce sont là des procès qui vont avoir lieu à l’étranger. Je pense que ces compagnies d’assurances seraient honorées, même content, de voir l’institution à Maurice d’une commission d’enquête, dont les « findings » pourraient leur permettre de « buttress » leurs propre cas, que ce soit à Maurice ou à l’étranger.

* Navin Ramgoolam ne bluffe-t-il pas, selon vous, lorsqu’il se dit déterminé à voir cette commission d’enquête mise sur pied avant la fin de son mandat ?

Non, je crois que Navin Ramgoolam est très sincère là-dessus. Je le connais très bien, et je peux vous dire que c’est quelqu’un « who means business ». C’est pas pour le flatter : Ramgoolam est maintenant accepté par le grand public parce qu’on reconnaît en lui une certaine sincérité. Il l’a démontré d’ailleurs et il continue à nous en faire la démonstration.

* On a mis du temps pour en arriver là, et on n’est même pas à ce jour en présence de tous les faits entourant cette affaire malgré les enquêtes de l’ICAC, de la police, etc. Est-ce que cela remet en cause, à votre avis, l’efficacité des agences gouvernementales qui sont censées traquer la fraude, la corruption et le blanchiment d’argent ?

Je crois qu’un organisme tel que l’ICAC ne dispose pas suffisamment d’investigateurs. Il y a sans doute des gens compétents au service de l’institution, mais je me demande si le nombre suffit comparativement au nombre de cas que l’ICAC est appelé à traiter. L’ICAC est submergé. Faut-il probablement embaucher davantage d’enquêteurs, revoir à la hausse le budget de l’ICAC… cela en raison du volume sans cesse croissant de cas référés à l’institution. De par la loi, l’ICAC est obligé de mener des enquêtes dans toutes les affaires qui lui sont référées, même de façon anonyme.

* Pensez-vous, Me Mohamed, que la loi régissant l’ICAC est suffisamment « comprehensive » et à même de lui permettre de combattre la corruption, le blanchiment d’argent avec efficacité ?

Je pense que cette loi – la Prevention of Corruption Act – dans sa forme actuelle est bonne. Je n’y vois aucune nécessité d’amendement de cette loi.

* Vous disiez auparavant que « there is more to it than meets the eye » dans l’affaire MCB. Faut-il croire que vous ne partagez pas l’opinion de ceux qui souhaitent « pin down » une seule personne, en l’occurrence Robert Lesage ?

Personnellement, je ne crois pas que des coups de cette envergure soient possibles sans la collaboration de certaines personnes. Je suis peut-être en train de spéculer… et je ne souhaite pas pousser le bouchon plus loin pour dire « who they are ». Je laisse cela aux soins de cette commission d’enquête.

* Quelles vont être les implications et les conséquences du jugement de la Commercial Court de la Cour suprême sur les autres procès en cours ?

L’affaire devant la cour commerciale relève d’une affaire civile et n’aura aucun effet sur les affaires criminelles. Les témoignages doivent être répétés devant une Cour criminelle… « evidence in one case cannot be evidence in the other, but must be repeated and tested… ». Donc cela ne va pas affecter le moindrement toute autre action qui pourrait intervenir concernant cette affaire.

* La mutinerie et l’évasion des 34 prisonniers de la prison de Grande Rivière Nord Ouest ont fait la lumière sur les manquements dans nos prisons. Cet état de choses est-il aussi grave qu’il nécessite une commission d’enquête ?

D’abord, je dois dire que j’ai l’impression que cette évasion a été bien organisée, et on apprend maintenant qu’il y aurait complicité avec certains gardes-chiourme. Je pense qu il est nécessaire d’enquêter dans tout cela, car il y va de la sécurité des Mauriciens ; il faudrait aussi aller plus loin et étudier et voir quelles autres mesures de prévention il y a lieu d’appliquer dans nos prisons. On est venu dire que les outils de travail dans ces prisons – les caméras de surveillance, les « walkie-talkies », etc., ne fonctionnaient pas. Ecoutez ! Ce sont des manquements inacceptables. Le gouvernement a tout intérêt à ordonner une enquête approfondie pour voir quels sont les manquements et comment y remédier.

* « Le Commissaire des prisons doit partir » — c’est ce que réclame le leader de l’opposition. Est-ce suffisant pour améliorer la situation ?

Je ne sais pas si le Commissaire a sa part de responsabilité dans cette affaire. S’il n’a pas donné satisfaction, qu’on le remplace. Mais il faut avant toute chose avoir entre les mains les « findings » d’une certaine enquête, si vous voulez d’une commission d’enquête pour connaître les manquements dans nos services pénitenciers et ses recommandations. Ce qui est toutefois primordial, c’est l’application immédiate de ces recommandations. C’est une affaire qui réclame une attention beaucoup plus urgente de la part des autorités que l’autre affaire concernant la Banque commerciale. Car il y va, comme je vous le disais auparavant, de la sécurité et la protection des citoyens mauriciens. « It’s a very urgent matter, and the government of the day must devote its time to it. »

* Avez-vous des craintes en ce qui concerne la situation au niveau du « law and order » dans le pays ?

Oui, bien sûr. Et cela, sous les différents régimes des années précédentes, ce qui perdure aujourd’hui: « Yes, there is a serious issue as far as law and order is concerned ». Qu’est-ce qu’on apprend quotidiennement à la lecture de nos journaux ou en écoutant la radio : meurtres, vols, viols, hold-up, trafic de drogue, disparitions de personnes, fugues, des cas d’agression et d’indiscipline sur nos routes… « What are the reasons behind it all? How to remedy this situation? We have indeed a very serious law and order problem. » Personnellement, je ne crois pas ce que certains avancent, comme quoi le taux de criminalité serait en baisse.

* Les statistiques ne disent pas toute la vérité ?

Je suis d’accord. A voir tous ces cas de violence qu’on est amené à voir ou à prendre connaissance chaque jour – violence dans les ménages, la famille ou même sur la rue, mais aussi les cas des enfants qui font l’école buissonnière ou se trouvent impliqués dans des réseaux de prostitution – c’est à se demander : qu’est-ce qui va mal avec notre société ?

* Ce sont les signes d’une société en mutation ?

Je le crois aussi. Ce qui implique toute une éducation à refaire ; on a besoin de travailleurs sociaux partout à travers l’île Maurice – dans nos villes et villages, dans les clubs de jeunesse… C’est toute une éducation à refaire à l’intention des jeunes mais aussi des parents. Je me demande si les parents sont capables de prendre soin, dans certaines régions, de leurs enfants. Voyez ce qui se passe au niveau des familles et dans les salles de classe : des enfants qui agressent ou maltraitent parents et enseignants. Pouvez-vous imaginer de telles choses aux temps où nous étions jeunes ?

* C’est vrai qu’aucun gouvernement ne peut être tenu responsable des mutations qui s’opèrent dans une société, mais la question qui reste posée ici : est-ce que l’absence d’un ministre de l’Intérieur à plein temps y est pour quelque chose dans la situation de « law and order » ?

Possiblement. Je pense qu’il faudrait trouver quelqu’un pour s’occuper à plein temps de ce dossier. Nous avons un Ombudsperson For Children, mais des enfants font malgré tout l’objet de maltraitance, d’abus… Je ne suis pas en train de dire que l’Ombudsperson a tort, mais faut-il admettre que nous avons là également un problème vraiment sérieux sur les bras. Je ne suis pas expert en la matière, et je ne peux pas vous proposer les solutions à tous les maux qui affectent notre société. Je pense toutefois que nous devrions tous réfléchir sur les moyens pouvant enrayer ces maux.

* Qu’en est-il en ce qui concerne la situation au niveau du trafic de drogue dans le pays ?

Je crois que cela ne va pas cesser. Ce trafic rapporte de l’argent facile, et les trafiquants vont avoir recours à tous les moyens pour s’approvisionner en drogue. « The ADSU can do so much and no more ». D’où la nécessité de consolider de façon maximale nos agences et nos mesures d’“enforcement”.

* Vous savez ce que le leader de l’opposition se plaît à dire à chaque fois que le PTr est au pouvoir : la situation au niveau de law and order se détériore à tout temps que les travaillistes sont au pouvoir. A-t-il tort d’établir ce parallèle?

C’est toujours pareil. Tous ceux qui sont dans l’opposition disent la même chose. Or cette situation n’a rien à voir avec tel gouvernement ou autre. Au temps de Jugnauth, on avait connu le même problème. Ce qui avait nécessité la mise sur pied de la commission d’enquête présidée par Sir Maurice Rault pour enquêter sur le trafic de drogue à Maurice. Jugnauth avait agi correctement, car c’est lui qui avait rappelé l’Assemblée, qui était en vacances, pour instituer cette commission d’enquête. Donc il a fait ce qu’il pouvait dans les circonstances prévalentes. Au temps de Bérenger, la situation était tout aussi pénible, mais cette situation persiste. On a beau dire que le gouvernement est à blâmer, mais j’aimerais bien savoir comment.

* Pour revenir aux services pénitentiaires, Me Yousouf Mohamed, ne pensez-vous pas qu’il faut une refonte de notre système pénitentiaire de fond en comble et revoir la question de rémission ?

Je disais cela très souvent en l’an 2000 alors que je faisais campagne pour le PTr ; on évoquait souvent cette question de rémission. J’affirme aujourd’hui qu’il faudrait la mise en place d’une telle provision dans les cas de bonne conduite « whatever be the offence ». On ne peut pas mettre une personne qui a eu le malheur de commettre un crime en prison à perpétuité ou pendant de très longues années… c’est comme si sa vie est terminée. La rémission encouragerait les gens vers une réforme. Il faut donc que ce soit fait sur la base de « earned remission ». On ne peut non plus laisser quelqu’un libre lorsqu’il a eu une mauvaise conduite en prison.

* M.Valayden, l’ex-Attorney General déplore que les comités prévus par la loi – le Board of Visitors, le Parole Board, le Remission Board – n’aient pas fonctionné ces dernières années. Or, ces comités sont censés observer les conditions de détention des prisonniers et faire part de leurs commentaires au Premier ministre…

Il vous faut avoir « the right people in the right places ». On a nommé des gens qui n’ont pas le temps, de par leurs engagements professionnels, de remplir cette responsabilité. Ce n’est pas bien. Ce qu’il faut: « appoint people, competent people, pay them if necessary, and let them do the job. It’s a job and must be considered as an essential job to be done. »

Laissez moi vous faire part, en passant, de mes commentaires sur ce qu’un Monsieur Celh Meeah a réclamé : la diminution des salaires des députés et des ministres. Pensez-vous que vous allez avoir des gens compétents disposés à occuper les fonctions de ministres dans de telles conditions ? « If you don’t get competent people, who is going to serve the country and the people? » Il ne faut rien faire qui soit susceptible de mettre en péril l’efficience – “anywhere and in any field in Mauritius, whether it be at the level of Parliament, local government, committees, the public service. Those chosen must be competent and properly retributed.”

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