Interview: Vishnu Lutchmeenaraidoo

Interview: Vishnu Lutchmeenaraidoo

« Les sages savent toujours quand partir quand vient le temps »

 * « Il y a déjà beaucoup dans l’aile jeune du MMM qui s’expriment, qui ont un potentiel énorme et qui sauront assurer la succession… » * « Nous sommes tous enfants d’un même pays…Ainsi peut devenir Premier ministre tout Mauricien qui est qualifié et qui a le profil nécessaire pour ce poste »  

Vishnu Luchmeenaraidoo, rompu à la chose politique, regrette les moyens utilisés lors des campagnes pour faire basculer dans l’opposition des candidats qui méritaient d’être élus. Jouer sur l’émotion, parler de la race, etc., ce sont les mêmes rengaines qui n’aideront pas le pays à sortir de la crise, dit-il. Il affirme qu’on doit situer les discours politiques dans des cadres bien plus pragmatiques. On ne peut que le souhaiter à l’avenir 

Mauritius Times: Vous n’avez pas réagi à l’information véhiculée par un hebdo selon laquelle vous seriez en instance de départ du MMM et envisageriez de claquer la porte. Serait-ce la perche supposément lancée en direction de Rama Sithanen par le MMM qui expliquerait votre démarche ?

Vishnu Lutchmeenaraidoo : Je ne sais pas à qui profite le crime, mais il est clair que c’est une vaste rumeur, totalement fausse, et qu’il n’a jamais été question que je quitte le MMM. Vous vous souviendriez, il y a environ deux ans de cela, qu’une rumeur aussi folle circulait dans les salles de rédaction à l’effet que j’étais mort !

* Vous êtes donc bien en selle et confortable au sein du MMM ?

J’ai été au bureau politique, au comité central, au régional du parti dès mon retour des vacances la semaine dernière. En tant que Président de la Commission économique du MMM, je peux vous dire que nous continuons nos travaux de recherche et nous nous préparons pour le prochain budget. Je dois aussi ajouter que j’avais débuté ma carrière politique dans le MMM, je l’ai poursuivi dans le MSM, après la scission avec le MMM en 1983, et je compte finir ma carrière politique dans le MMM. La boucle est ainsi bouclée.

* En d’autres mots, fermez-vous la porte à toute autre éventualité ?

Absolument. J’ai des relations très cordiales avec Navin Ramgoolam, mais il ne faut pas non plus oublier que je connais très bien Pravind Jugnauth ayant été membre-fondateur du MSM. Et lorsqu’on a enfanté quelque chose, on ressent toujours une émotion pour l’enfant qui est né. Donc il est tout à fait normal – et ceci ne choque personne, absolument personne –, que je puisse avoir des relations cordiales avec Sir Anerood Jugnauth, Pravind Jugnauth et le MSM aussi.

* Vous êtes donc toujours Président de la Commission Finance et très au fait des différents courants de pensée au sein du parti concernant l’avenir et le leadership du MMM. Il semblerait que la réflexion aurait été engagée concernant l’après-Bérenger. Les jeunes du MMM ont suggéré une élection primaire afin d’identifier un successeur pour Bérenger. Qu’en pensez-vous ?

Il n’y a rien de plus normal pour un homme politique qui a 40 ans de carrière de réfléchir à la transition. Il n’y a rien de plus normal non plus que moi-même, ayant eu une longue carrière politique, puisse aussi réfléchir à l’avenir du parti et à la relève. Paul Bérenger reste le seul leader au MMM ayant le charisme, le leadership, la maîtrise des dossiers et surtout la capacité à prendre des décisions rapides. Croyez-moi, le pays aura besoin de ce style de leadership pour mener le pays à bon port dans la crise économique qui arrive.

* Etes-vous tous deux sur la même longueur d’onde sur la question de transition ?

Absolument. Nous avons tous deux en tête de préparer la transition, de préparer une nouvelle équipe et de s’assurer que le MMM continue à être la plus grande force politique du pays. Cette nouvelle équipe viendra en temps et lieu.

* Diriez-vous, comme Mukeshwar Choonee et Pradeep Jeehah du MMM, que le MMM aura à se trouver un Hindou en remplacement de Paul Bérenger ?

Je ne sais pas ce que Mukeshwar Choonee a dit exactement, mais je sais que ce que Pradeep Jeehah a dit a été très mal interprété et projeté. Pradeep Jeehah avait dit qu’il est souhaitable qu’il y ait un Hindou comme Premier ministre mais il a aussi ajouté que si Paul Bérenger est candidat, il lui donnera un « backing » à 1000%. C’est en ces termes qu’il a parlé, sauf que la deuxième partie a été amputée et qu’on a projeté indûment Pradeep comme celui qui au sein du MMM a exprimé le souhait qu’il faut un Premier ministre Vaish.

Est-ce qu’il faut absolument un Vaish pour le poste de Premier ministre ? Ecoutez, j’ai travaillé avec Sir Anerood Jugnauth en tant que ministre des Finances pendant huit ans ; il a été mon Premier ministre — notre Premier Ministre — non pas parce qu’il était Vaish mais parce qu’il était l’homme qui fallait pour l’île Maurice durant cette période de son histoire. Sir Anerood a été sans doute un grand Premier ministre, et je peux en dire autant pour Sir Seewoosagur Ramgoolam que j’ai connu de très près. Il a été un grand Premier ministre non pas parce qu’il était Vaish, mais parce qu’il était un grand Mauricien et que la vaste majorité de Mauriciens lui faisait confiance et le respectait. Paul Bérenger rentrera dans l’histoire comme une légende politique non pour la couleur de sa peau mais pour son amour du pays.
Aussi, je souhaite que ce débat ne soit pas faussé, car l’île Maurice a besoin de tous ses fils et filles pour assurer le développement économique et social dans la sérénité. Nous sommes tous enfants d’un même pays, d’un même Dieu, ayant les mêmes droits, les mêmes devoirs, n’est-ce pas ? Ainsi peut devenir Premier ministre tout Mauricien qui est qualifié et qui a le profil nécessaire pour ce poste.

Je dois, en toute honnêteté, vous dire qu’aux dernières élections la communauté hindoue s’est sentie menacée. Evidemment c’était une perception, pas une réalité. Mais nous ne pouvons l’ignorer, même si la plupart des Hindous savent que Paul Bérenger n’a jamais été, n’est pas et ne sera jamais une menace pour les Hindous. Je dois aussi dire que le Premier ministre a tout fait pour exacerber à outrance ce sentiment que la communauté est en danger et perdra le pouvoir à jamais si Paul Bérenger est élu Premier ministre, d’où le vote hystérique ou très émotionnel contre les candidats MMM. Les Hindous comprendront plus tard que ce n’était pas la communauté qui était menacée mais bel et bien Navin Ramgoolam lui-même.

Le citoyen mauricien que je suis fait ce constat : autant je suis en faveur d’une île Maurice “Nation For All” où chacun a les mêmes droits et les mêmes devoirs, autant je réalise que cet idéal ne peut se réaliser si l’une des composantes de la nation se sent menacée ou exclue. J’ai personnellement perdu beaucoup de votes hindous aux dernières élections alors que ce sont des électeurs qui étaient avec moi depuis toujours. Vous comprendrez qu’au plus profond de moi-même, je sens et je sais que l’effort de nation building passe nécessairement par le consensualisme au niveau national.

* Mais le vote hystérique ou très émotionnel, comme vous le dites, était-il à sens unique ? Ne pourrait-on pas dire que ça a été autant le cas de l’autre côté de la barrière avec un sentiment exacerbé par l’effet Grégoire, etc. ?

C’est vrai. Parce que le MMM a eu l’énorme courage de présenter Paul Bérenger comme candidat au poste de Premier ministre pour cinq ans. Je n’ai absolument aucun regret qu’on ait pris cette décision et je n’ai aucun doute que Paul Bérenger était le candidat idéal tenant compte des défis que posera la rechute économique. Nous abordons une période dangereuse pour l’économie, pour le pays avec la deuxième phase de la crise économique et financière. Il est essentiel que le pays rassemble la meilleure équipe pour diriger le pays durant cette période instable et périlleuse. Si mon enfant est malade j’irai voir le meilleur médecin du pays. Eh bien ! si c’est le pays qui est malade, je rassemblerai la meilleure équipe qui a le plus de chance de nous amener à bon port. Le MMM a certainement la meilleure équipe économique et un leader expérimenté qui a été en plus Premier ministre. Lors des dernières élections, d’autres considérations ont primé. Par exemple, la communauté hindoue se sentant menacée n’a pas hésité de voter contre nous. Cette menace, je le précise encore, était avant tout une perception, pas une réalité mais parfois la perception peut être aussi forte que la réalité. La charge émotive dans la campagne du Premier ministre était tellement intense que l’émotion avait anéanti la raison.

* Disons donc que ce sont les écarts de langage de Paul Bérenger surajoutés à l’effet Grégoire qui n’ont pas fait surface pour aider les choses… C’est ça ?

Il y a eu un concours de circonstances. Mais disons qu’en termes d’échelle de valeurs par rapport aux circonstances et aux raisons qui expliqueraient la défaite, je vous citerai en premier lieu les centaines de millions de roupies dépensées durant la campagne. Je n’ai jamais vu dans toute ma carrière politique autant d’argent circuler dans ma circonscription, et ce durant la nuit surtout. Deuxièmement, les têtes pensantes qui dirigeaient la campagne électorale de l’Alliance de l’Avenir n’ont rien épargné pour exacerber au maximum ce sentiment, cette perception que les Hindous allaient perdre le pouvoir et qu’il fallait choisir entre Navin Ramgoolam Hindou et Paul Bérenger non-Hindou. Dans ma circonscription le slogan « voter pour Vishnu, c’est voter pour Paul » avait fait mouche ! Il y a eu donc l’influence de l’argent, la campagne orchestrée par l’équipe gouvernementale pour exacerber le sentiment anti-Bérenger parmi les Hindous et évidemment il y a eu aussi l’effet Grégoire qui a joué contre nous… je n’ai aucun doute là-dessus.

* Et que faites-vous de l’effet Uteem ?

Peut-être aussi. Mais là je dois dire que le gouvernement avait fait l’amalgame Bérenger-Père Grégoire et Cassam Uteem pour faire croire « qi minorités pé alle prend pouvoir ».

* Au regard de cette perception, exacerbée ou pas, par rapport à Paul Bérenger, il se pourrait que Jeeha avait raison au bout du compte ?

Votre question présuppose qu’il y aura un comportement hyper émotionnel de la part de la communauté hindoue à l’occasion de chaque élection. Non, je ne le crois pas. La profondeur de la crise qui nous guette est telle que, comme un père qui cherche à trouver le meilleur médecin pour son enfant malade, l’île Maurice, j’en suis certain, choisira la meilleure équipe pour diriger le pays. Dans cette équipe, il y aura tout le monde.

* Il y a donc de bonnes raisons, selon vous, pour que Paul Bérenger continue à diriger le MMM ?

Il en est le seul actuellement. Je ne vois personne dans le MMM présentement qui a le charisme, la personnalité, le leadership, et surtout une telle maîtrise des dossiers. En plus il a cette même qualité qu’on retrouve chez Sir Anerood : il décide vite, il ne laisse pas les dossiers dormir sur la table.

Or, les défis qui nous guettent exigeront des décisions rapides, une gestion en état d’urgence du pays lui-même lorsque nous aurons à faire face à des situations très complexes et difficiles. C’est une bonne chose pour le pays que Paul Bérenger soit toujours le leader du MMM.

* On dit dans certains milieux, y compris dans ceux du MMM, qu’il y a effectivement une autre personne qui possède les qualités que vous venez d’énumérer : Vishnu Lutchmeenaraidoo… Quoi dire ?

Je n’ai pas cette ambition. Notre pays, son devenir est ma véritable passion. Je pense que moins on a d’ambitions mieux on peut servir !* Au-delà de cette passion pour le pays, vous avez sans doute réfléchi sur ce que devrait représenter un parti comme le MMM dans le 21ème siècle, n’est-ce pas ?

Une équipe nouvelle qui s’inspire de l’idéologie de base du MMM, c-à-d une idéologie du gauche basée sur la production et le partage. Evidemment toute idéologie doit évoluer et doit s’adapter aux contextes nouveaux, aux défis nouveaux. Le MMM du 21ème siècle sera nécessairement un parti combattant pour les plus démunis, pour une plus grande justice sociale et pour le développement économique dans le partage.

* Une équipe nouvelle sous-entend la mise à l’écart d’un certain nombre de ceux qui font partie du « front bench » du MMM actuellement, n’est-ce pas ?

Personne n’est immortel vous savez, et les sages savent toujours quand partir quand vient le temps. Je n’ai aucun doute que la transition va se faire d’une façon très harmonieuse. Il y a déjà beaucoup dans l’aile jeune du parti qui s’expriment, qui ont un potentiel énorme et qui sauront assurer la succession.

* C’est dommage, dites-vous, que deux dirigeants politiques, en l’occurrence Navin Ramgoolam et Paul Bérenger qui sont issus de la même génération n’ont pas pu arriver à travailler ensemble. Pourquoi ?

Conceptuellement, c’est beau. Un gouvernement d’unité nationale, ça sonne bien – surtout en période de crise afin de créer la meilleure équipe pour sauver le pays. Autant c’est un concept alléchant, autant je suis fondamentalement contre. Car une alliance entre deux grands partis constituera un véritable coup d’Etat pour la démocratie. Je maintiens qu’il faut une bonne opposition pour le pays. Le seul garant que chacun de nous a dans ce pays, c’est qu’il y ait effectivement une opposition forte. C’est cela qui apporte l’équilibre dans le système. Car « absolute power corrupts absolutely » !

Ceci dit, je dois ajouter que je suis en faveur de la réforme électorale qui permettra une meilleure représentation de chaque parti au Parlement. Est-il normal qu’un parti qui arrive à rassembler plus de 40% de votes au niveau national puisse se trouver sans un seul siège au Parlement ? Il y a eu beaucoup de discussions à ce sujet. Le Premier ministre lui-même se dit toujours ouvert à discuter mais n’est jamais présent pour les discussions.

Pour répondre à votre question, oui, Navin Ramgoolam et Paul Bérenger doivent avoir des relations civilisées. Un Premier ministre et le leader de l’opposition le doivent dans une démocratie, mais de là à « maryé piké » pour créer un gouvernement d’unité nationale, là, je suis contre.

* Vous pensez donc que si le PTr et le MMM se décident à « maryé piké », cela va représenter une menace pour la démocratie alors que tel n’est pas le cas en ce qui concerne les PTr, MSM et autre PMSD ?

Le MMM est le plus grand parti du pays et il peut aspirer à diriger ce pays… voilà notre ambition, cela n’a rien à voir avec la recherche d’une alliance. Les prochaines années vont être dominées par la chose économique. Nous avons la meilleure équipe économique dans le pays, et les projections que nous avions faites se sont toutes avérées exactes. Alors dites-moi donc, pourquoi devrions-nous faire une alliance ?

Je crois que le MMM mène un combat courageux. Aux dernières élections nous avons eu le courage de cristalliser ce concept de « nation for all » et de présenter Paul Bérenger comme notre candidat au poste de Premier ministre pour 5 ans. On l’a fait ; on a été battu, mais cela ne veut absolument rien dire, car faut-il se rappeler que 43% des électeurs ont voté pour le MMM. C’est énorme. Le MMM est le plus grand parti du pays. Maintenant si dans le processus il a besoin d’une alliance, on fera une alliance avec un parti complémentaire qui puisse nous apporter le complément…

* Vous parlez là des cinq sous qui vont manquer pour faire la roupie, est-ce cela ?

Non, nous n’allons pas insulter qui que ce soit. Le complément est, croyez-moi, peut-être aussi important que le principal.

* Quelle opinion faites-vous de la gestion des affaires de l’Etat par le PM ? Avez-vous l’impression qu’il est bien en selle, confortable… ?

Confortable ? Je ne sais pas, mais bien en selle, oui, il est bien installé. Il a eu une bonne majorité… Je pense que Navin Ramgoolam a prouvé qu’il est Premier ministre de plein droit. Même si le fait d’être le fils de Sir Seewoosagur l’a aidé au début, Navin Ramgoolam est Premier ministre « in his own right » comme dit l’Anglais.

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