Interview Sydney Selvon

Interview : Sydney Selvon, Journaliste

« Le pouvoir de la presse, déjà immense, ira grandissant…
… mais le gros problème sera le rôle que la presse choisira de jouer à l’avenir » * «Nous nous devons de contrôler notre pouvoir soit par nous-mêmes, sinon le gouvernement aura raison d’imposer un Press Council »

* « Une claque pour une claque entre deux adversaires politiques, c’est chose courante. Il ne faut pas chercher plus loin que ça, car il n’y aura pas de dictature sous Navin Ramgoolam » 

Affaire grave pour certains, règlement de compte entre deux ex-amis pour d’autres, le fait est que le journal de notre confrère l’express suscite des réactions, des ripostes et des polémiques ces temps-ci. La liberté de la presse est menacée à Maurice ? L’utilisation des fonds publics doit être reconsidérée ? Notre invité, Sydney Selvon, ancien rédacteur en chef et journaliste, à Maurice et à l’étranger nous livre ses impressions… 

Mauritius Times : Vous êtes de ceux qui trouvent que l’express et le Président du conseil d’administration de La Sentinelle tombent dans « l’exagération, voire l’hallucination » suivant le « boycott » de ce groupe de presse par le gouvernement en place. Il n’y a donc, à votre avis, aucune menace contre la liberté de la presse même si on vient à interdire un journaliste l’accès pour couvrir une activité officielle ? C’est ça ?

Non, il n’y a aucune menace. Ecoutez, c’est vraiment hallucinant de lire dans un journal, au lendemain d’une élection démocratique où le gouvernement de Navin Ramgoolam aurait pu perdre le pouvoir en face d’une opposition qui aurait pu être plus populaire à 4 ou 5 pour cent près, dans un pays où il est totalement impossible de renvoyer les élections générales, des propos comparant ledit Ramgoolam à Mobutu, Mugabe ou Hitler.

Vous évoquez un « boycott » gouvernemental en référence à un refus du VPM et ministre des Finances Pravind Jugnauth d’accueillir à une conférence de presse les représentants d’un groupe média. Je ne crois nullement que Jugnauth veuille institutionnaliser un soi-disant boycott de ce genre. Je crois plutôt que c’est « un retour de claques », Jugnauth n’ayant pas offert à de l’Estrac l’autre joue après la claque que le patron de La Sentinelle lui a administrée, en tentant activement de l’envoyer « dans carreau cannes » par le biais d’une alliance PTr-MMM. De l’Estrac a admis avoir proposé cette alliance à Bérenger, puis à Navin Ramgoolam, et il a donné l’impression au lectorat de La Sentinelle qu’elle était déjà pratiquement faite. Et tout le monde a eu alors l’impression nette et claire, que le patron de La Sentinelle poussait vers un 60-0. Il exultait et adoptait, en l’occurrence, un ton seigneurial, voire présidentiel sur ce qu’il considérait la voie qu’il avait tracée pour Ramgoolam et Bérenger, alors qu’aux yeux de Pravind Jugnauth, le puissant « kingmaker » de La Sentinelle avait réservé un sort funeste au MSM.

Etant allé si loin dans son aventure, le patron de La Sentinelle s’est exposé à au moins une claque en retour. La controverse sur la publicité gouvernementale date de bien avant cela et c’est de L’Estrac qui rapproche cette affaire de celle impliquant Jugnauth. Je ne crois pas que Ramgoolam ou Jugnauth aurait la moindre intention d’institutionnaliser l’interdiction des journaux de M. de l’Estrac aux conférences gouvernementales. Une claque pour une claque entre deux adversaires politiques, c’est chose courante. De l’Estrac a choisi de porter une casquette de politicien. Il aurait dû prévoir ce « revers » de main que lui a administré au visage, le nouveau ministre des Finances dont il avait choisi d’être l’adversaire en tant que chantre, voire membre privilégié d’une nouvelle alliance politique excluant Jugnauth. Il ne faut pas chercher plus loin que ça, car il n’y aura pas de dictature sous Navin Ramgoolam. Je suis catégorique.

Et comment le Dr Ramgoolam serait-il un « Mobutu in waiting » alors qu’il a polémiqué dans les colonnes de L’Express durant ces derniers jours, avec l’ex-directeur de ce journal, le Dr Philippe Forget ? Mobutu ne polémiquait pas avec ses adversaires, n’écrivait pas comme Ramgoolam dans leurs journaux ; il les envoyait en prison et, souvent, on n’entendait plus parler d’eux. C’est pourquoi je pense que le mot « hallucination » est approprié pour décrire la démesure du patron de La Sentinelle.

* Vous-même et d’autres critiques ont parlé des excellentes relations entre Jean Claude de l’Estrac et le gouvernement Ramgoolam pendant une bonne partie du mandat précédant ce dernier. Mais, sur une question de principe, celui de la liberté de la presse, sans laquelle la démocratie n’existe pas, fallait-il que des mesures soient prises comme celles que l’express accuse le gouvernement d’avoir prises à son égard suite à la détérioration de ces relations et des critiques formulées contre le régime?

La liberté de la presse est sacrosainte en démocratie. Nul ne peut et ne doit la remettre en question sauf en cas d’état d’urgence justifié par des circonstances très exceptionnelles (guerre civile, conflit mondial, etc.). La Constitution prévoit que les libertés démocratiques peuvent être restreintes dans de telles circonstances exceptionnelles, sujettes à l’approbation du Parlement et dans des périodes de temps limitées. Dans le cas présent, nous opérons dans une société réellement démocratique – avec ses travers qu’on connaît, bien sûr, mais nous ne pouvons nous comparer aux pires dictatures de la planète. De l’Estrac avait le droit de devenir l’ami de Ramgoolam. Je le suis également de longue date et, après les élections de 1991, les partisans du gouvernement dont de l’Estrac faisait partie, ont lapidé les bureaux du Mauricien, croyant à la fausseté véhiculée par le MMM, que j’avais fait campagne pour le Parti travailliste à cette époque où j’étais rédacteur en chef de ce journal. J’avais défendu Ramgoolam, oui, mais contre un harcèlement démesuré dont il était victime alors qu’il était chef de l’opposition, le Parti travailliste étant devenu le seul chien de garde de la démocratie contre une majorité parlementaire massive MSM-MMM.

Je ne me souviens pas avoir entendu de l’Estrac crier alors au viol de la liberté de la presse par ces jets de pierres très violents qui auraient pu causer mort d’homme. Seul Rashid Beebeejaun, encore membre du MMM à l’époque, a eu le courage de me témoigner de la sympathie à mon bureau. Ici, l’histoire est différente et il n’y a pas d’attaque physique comme cela a été le cas en 1991, en présence de députés et collègues ministres de J.C. de l’Estrac. Le Premier ministre d’alors, SAJ, avait dȗ, pour m’inviter, mon épouse et moi à un dîner amical, le faire en cachette pour que son partenaire MMM n’en sache rien. Il me semble que la liberté pour de l’Estrac ne rime qu’avec la liberté de l’express et non pas avec celle de ses confrères.

Dans le cas de J.C. de l’Estrac, les choses sont tout à fait différentes. Le fait est qu’il s’est impliqué profondément dans l’arène politique, ce qui l’expose, en démocratie, à la critique lui aussi, autant que Ramgoolam ou Bérenger.

* Il a réfuté les critiques à son égard dans un récent éditorial « Ce que je sais ». Ne vous a-t-il pas convaincu ?

Non. N’allez pas me dire que Ramgoolam lui a serré la gorge, menaçant de l’étrangler s’il refusait d’être Président… Il faisait des conférences de presse aux côtés du ministre Sithanen en parlant quasiment au nom du gouvernement, au point d’attirer les foudres de Gilbert Ahnee, alors rédacteur en chef du journal Le Mauricien. Ce dernier lui avait vertement fait la leçon parce qu’il avait un pied dans la presse comme patron de l’express, et un pied dans le pouvoir à travers son allié Rama Sithanen et en tant que patron de l’Empowerment Programme du gouvernement Ramgoolam. Tout le monde à Maurice savait aussi que de l’Estrac avait une ambition présidentielle qui perçait d’ailleurs à travers certaines interviews, puis à travers ses propres révélations sur son rôle d’agwa auprès de SAJ pour le convaincre de se retirer.

* Jean-Claude de L’Estrac affirme que c’est « une fausse impression » de croire que le contentieux entre le Premier ministre et La Sentinelle Ltd cache « un conflit secret » entre lui-même et Navin Ramgoolam. La question de règlement de comptes personnel ne se pose donc pas ?

Il est condamné à affirmer cela. J’étais récemment à Maurice pour suivre les élections générales. Partout j’entendais, dans tous les milieux, des Mauriciens dire : « Li pane vine Président. Li en colère are Ramgoolam. » C’était la seule explication que j’entendais de ceux qui essayaient de comprendre les vraies raisons de ce contentieux entre Ramgoolam et de l’Estrac, à un premier niveau, et, par ricochet, entre le gouvernement et La Sentinelle à un deuxième niveau. C’est en raison de cela que le patron de La Sentinelle sort cette explication que vous mentionnez. A qui avait été promis le poste de Président ? Au directeur du Mauritius Times ou du Mauricien ? Nenni. Au patron de La Sentinelle et de l’Empowerment Committee du gouvernement Ramgoolam, Jean Claude de l’Estrac. Est-ce vous et moi qui avons suggéré une coalition PTr-MMM ? Que non.

La présidence et la coalition proposées se sont envolées parce que Ramgoolam a vu très loin. Il a eu l’impression, je crois, que de l’Estrac se mettait, surtout avec son ami Sithanen et du fait de sa proximité avec Bérenger et le MMM, dans une position où son autorité sur son gouvernement pourrait se retrouver menacée. Il n’était plus alors question de présidence pour le patron de La Sentinelle, car un Président de l’Estrac risquait d’avoir, tout au moins aux yeux de Navin Ramgoolam, un appui puissant, voire majoritaire, au sein du Cabinet et, en plus, à l’extérieur avec le soutien du groupe La Sentinelle. Et plus question, aussi, alors, pour Navin Ramgoolam, de coalition avec le MMM. Un Premier ministre peut être renversé si une majorité se forme contre lui au sein du Cabinet. La Constitution dit qu’il ne peut rien faire sans cette majorité. Même sans de l’Estrac au Réduit, le MMM n’était pas, à ses yeux, un allié sûr. C’est la manière de calculer des leaders politiques, pas le mien. Mais le fait est, qu’en politique, « Wherever there is power, there is struggle for power. »

* Par ailleurs, l’utilisation de la publicité gouvernementale comme arme entre les mains des politiques pour mettre au pas les récalcitrants, n’est-elle pas condamnable, à votre avis ?

Je l’ai déjà dit, l’affaire de publicité gouvernementale, dont l’express réclame la part du lion en affirmant qu’il est le journal le plus lu du pays, date de bien avant le début de la querelle entre de l’Estrac et Ramgoolam. De l’Estrac le dit lui-même, précisant que c’est alors qu’il aurait pris la décision de démissionner de l’Empowerment Programme. En fait, il ne pouvait justifier devant les actionnaires de l’express cette perte de revenus alors même qu’il avait un pied fermement ancré dans un gouvernement qui ne donnait pas à l’express cette part du lion recherchée. Cela ne collait pas, et alors, pas du tout.

L’arme dont vous parlez, c’est l’arme du patron de La Sentinelle, qui utilise la publicité gouvernementale comme si c’était une motivation pour lui de continuer à travailler non même pas avec, mais au sein du régime au pouvoir. C’est lui qui voulait mettre le gouvernement au pas en lui imposant une politique publicitaire, et non l’inverse. Le récalcitrant, c’était Ramgoolam qui refusait la part du lion – sans jeu de mots… – de la publicité gouvernementale à l’express. Ramgoolam a mis l’express dans un embarras considérable vis-à-vis de ses actionnaires.

* Même si dans un premier temps la presse ne s’est pas empressée pour exprimer sa solidarité avec l’express, il faut quand même reconnaître que la décision de J-C de L’Estrac de porter l’affaire de « boycott » de la publicité gouvernementale en Cour aura le mérite de prévenir toute démarche de la part de quelque gouvernement visant à museler les journaux récalcitrants, comme cela a été le cas sous des gouvernements précédents, n’est-ce pas ?

Il ne faut pas mêler l’affaire de publicité gouvernementale et une querelle entre deux personnes qui étaient comme chemise et pantalon, Ramgoolam et de l’Estrac, sans compter le couple « idéal » que formaient de l’Estrac et Sithanen.

Je ne crois pas que l’intention de Ramgoolam, un démocrate jusqu’au bout des ongles jusqu’à perdre le pouvoir en 2000 en organisant des élections anticipées – auxquelles ont recours seuls les Premiers ministres démocrates – est de mettre au pas des « récalcitrants » par le biais de l’utilisation de la publicité gouvernementale. Je crois plutôt qu’aucun gouvernement, y compris ceux dont de l’Estrac a fait partie, n’a vraiment adopté une politique cohérente sur l’usage des fonds publics pour la publicité.

L’argent de la publicité gouvernementale doit aussi aller vers les petites et aussi les nouvelles publications offrant des critères précis et à définir comme dans certains pays démocratiques, où les gouvernements trouvent des moyens d’effectuer une distribution dans un tel sens. En Australie, le gouvernement aide les publications produites par les minorités ethniques. La publicité gouvernementale doit aussi être une forme d’aide à la pluralité de la presse, un encouragement à la pluralité d’opinions. Attendons voir ce que va dire la Cour suprême, qui a été saisie de la question de publicité gouvernementale. Faut-il lire seulement les journaux de La Sentinelle pour s’informer des postes vacants dans l’appareil d’Etat ? Et pourquoi ne pas amener les lecteurs à les lire dans ce que de l’Estrac appelle les « petits » journaux? En tout cas, je dissocie complètement le refus d’invitation de Pravind Jugnauth de la question de publicité gouvernementale, contrairement à ce que fait l’express, même si le gouvernement donne l’impression, maladroitement, qu’il le fait. L’affaire de publicité datait de bien avant les dernières élections générales.

La publicité, celle du gouvernement comme celle du secteur privé, je dis bien le secteur privé quel que soit son origine, doit aider à l’éclosion de nouveaux titres et à la diversification au niveau des groupes de presse dans leur propre intérêt, tout au moins pour que ce secteur privé continue à vivre dans une démocratie plurielle où mille fleurs fleurissent. Pourquoi le patron de La Sentinelle ne s’intéresse-t-il pas au rôle du secteur privé en matière de politique publicitaire ? Est-ce le gouvernement qui tout seul a la responsabilité de la démocratie, et pas le secteur privé, celui qui a les plus gros budgets publicitaires grâce aux consommateurs mauriciens ?

Je vois qu’en Europe et au Canada, le secteur privé finance par la publicité de nombreuses « petites publications » au niveau des provinces et des régions. Ici, à Maurice, il y a des boycotts publicitaires de nombreux journaux par certaines sections du secteur privé, certaines compagnies publicitaires, qui, pourtant, vivent de l’argent des consommateurs mauriciens. Le débat est plus vaste qu’on ne le croit. Il n’y a pas de droit divin pour l’express, qui bénéfice d’un appui publicitaire plus que massif d’une section du secteur privé. Le gouvernement utilise l’argent du contribuable et le secteur privé en fait de même, mais on appelle alors ces contribuables des consommateurs. Or, autant que le gouvernement, le secteur privé a un devoir de responsabilité démocratique pour ce qui est de l’aide au maintien d’opinions plurielles par une presse plurielle et non accaparée par un ou deux groupes.

Vous savez sans doute qu’il fallait, un jour ou l’autre. que l’on demande au judiciaire de prendre le taureau par les cornes, du fait que les titres de presse ne sont pas tous disposés à accepter une distribution équitable de la publicité tant gouvernementale que privée et de son utilisation pour aider certains journaux répondant à des critères sérieux (toujours à définir) au nom de la démocratie. Certes, les tribunaux ne peuvent rien faire dans le cas de la publicité privée. Mais notre judiciaire, dont je respecte l’indépendance et les compétences, est libre d’exprimer son opinion quand même de manière générale, comme dire que la publicité, d’où qu’elle vienne, est essentielle à la survie de la presse dans n’importe quelle société démocratique et à la survie de la démocratie elle-même.

Et ajouter aussi qu’une répartition des plus gros budgets publicitaires, dont celui du gouvernement, devrait se faire en direction de tous les journaux. Cela étant dit, je salue tout bas ces milliers de petits et moyens entrepreneurs qui accordaient de la publicité à de petits journaux qui luttaient courageusement pour survivre, notamment l’ex-Impact News ou ces titres nouveaux de la presse mauricienne qu’ont été Le Défi Plus à sa naissance et d’autres encore, dont certains n’ont pas tenu le coup. Ces PME ont contribué certainement à la pluralité d’opinions – de manière modeste financièrement, mais il s’agit d’une énorme contribution sur le plan des principes fondamentaux de la démocratie. Le gros secteur privé doit encore prouver qu’il se soucie de cette pluralité d’opinions. Il ne l’a pas fait jusqu’ici – mais je ne désespère pas qu’il le fera à l’avenir, sans discrimination d’aucune sorte.

* Dans sa prise de position concernant ce conflit, l’Evêque de Port-Louis parle du risque d’«asphyxie lente d’un groupe de presse » par le biais, en autres, de boycott de la publicité gouvernementale, du renvoi des journalistes venus couvrir une conférence de presse ministérielle, etc. Vous avez été rédacteur d’un quotidien pendant de nombreuses années, et vous êtes donc bien placé pour nous parler de l’efficacité de telles mesures gouvernementales. Qu’en est-il ?

Il n’y aura pas d’asphyxie, lente ou pas, de l’express. Monseigneur Piat, pour qui j’éprouve un profond respect, s’est laissé entraîner, de bonne foi, dans l’argumentaire de l’express. Bien géré comme le sont les groupes actuels qui réussissent financièrement en Australie et au Canada, où j’ai été rédacteur en chef de divers titres dans deux grands groupes, La Sentinelle s’en sortira. Dans le reste du monde, il y a une asphyxie lente de certains journaux parmi les plus prestigieux. En général, d’autres groupes financiers les reprennent et les restructurent. Il y a un « level playing field » pour les investisseurs et ils sont libres d’entrer dans les médias qui ne constituent pas une chasse gardée de l’économie. Un journaliste est aujourd’hui censé maîtriser tous les aspects de la profession allant de la mise en page avec InDesign ou QuarkXPress, de pages entières de journaux comparables en taille aux journaux mauriciens, à la photographie. La recherche de la publicité pour la presse est un art qu’il faut maîtriser jusqu’au bout des ongles. Je ne vais pas étaler ici tout ce que j’ai dû apprendre pour diriger des journaux dans le monde anglophone et ensuite, à mon tour, former des journalistes dans leur propre langue maternelle. La gestion des journaux a changé rapidement, le modèle économique de la presse subit des changements très radicaux en ce moment.

J’ai vu un journal en chute, un « broadsheet » comme le Canberra Times, effectuer un fulgurant retour dans les années 1995-1996, sur le marché alors qu’on prédisait sa disparition. L’express bénéficie d’un traitement préférentiel par le secteur privé qu’on décrit comme « traditionnel », celui de la Place d’Armes. Il revendique du gouvernement un traitement publicitaire privilégié en avançant l’argument qu’il serait le journal le plus lu. Est-ce suffisant lorsqu’il s’agit des fonds publics ? L’express se présente comme le journal préféré des fonctionnaires, mais si c’est vrai, en sera-t-il toujours ainsi si, à l’avenir, d’autres titres existants ou à venir décollent en utilisant les nouvelles méthodes de gestion dans les médias, par exemple ? La formation des cadres éditoriaux, financiers et techniques de la presse est à refaire, sa gestion économique est à revoir.

Cinq personnes peuvent produire un magazine hebdomadaire en couleurs de 60 pages et une vingtaine de personnes peuvent produire un tabloïd quotidien de 72 pages en couleur, style britannique ou français. Je l’ai fait. L’avenir est à l’innovation. Ceux qui ne l’entendent pas de cette oreille et qui n’apprennent pas de ce qui se fait surtout en Europe ou en Amérique du nord, reculeront – et j’en connais qui reculent… Vous parlez de l’efficacité de la publicité gouvernementale ? Moi, je vous parle de l’efficacité de l’express, moins la publicité gouvernementale. Ce journal n’est nullement menacé sans cette publicité, du moins tant qu’il sera le « blue eyed boy » d’une Place d’Armes qui ne semble pas se rendre compte que les temps changent et continueront à changer – mais qui jouera le jeu d’une presse plurielle un jour ou l’autre, surtout si les plus hautes institutions judiciaires énoncent un principe général nécessaire à la survie de tous les journaux, petits et grands, et pas seulement d’un groupe de presse faisant pression pour avoir la part du lion.

* Voyez-vous une entreprise de presse comme La Sentinelle, ou le groupe Le Mauricien, ou même les publications soutenues par la BAI capables d’être asphyxiés par défaut de publicité gouvernementale? L’enjeu n’est-il pas, au bout du compte, trop important pour les financiers pour permettre une telle chose ?

Je le répète, la publicité gouvernementale n’est pas une nécessité sine qua non pour un journal bien géré, selon des méthodes qui sont apparues ces dernières années dans la presse occidentale où j’ai passé une bonne partie de ma carrière, surtout la presse anglophone au Canada et en Australie. La publicité gouvernementale est importante pour les titres à faible tirage. Plus que la publicité gouvernementale, celle venant des groupes du secteur privé dit « traditionnel », est discriminatoire si l’on prend la peine de s’interroger quant à la volonté de ces groupes de cautionner une politique où mille fleurs doivent fleurir pour que toutes les opinions soient bien représentées. Et pour que la presse soit une pluralité réelle de titres petits, moyens et gros, pour que Maurice reste une démocratie viable.

Ce n’est pas, j’espère, un boycott motivé par des facteurs autres qu’un manque de « awareness » du côté de ce secteur privé en ce qui concerne sa responsabilité démocratique, laquelle devrait le forcer à distribuer son budget publicitaire énorme pour aider à maintenir ce cadre démocratique et pluriel que celui dont il jouit à Maurice et qui lui assure succès et prospérité. En fait, depuis 1832, date à laquelle la liberté de la presse a été obtenue, il y a eu une floraison de titres, une formidable pluralité dans la presse. Le marché en 1832, qui était très restreint, a pourtant pu soutenir l’existence de nombreux titres à la fois.

 Aujourd’hui, un journal bien géré et bien tenu devrait encore plus tenir sur le marché si le gouvernement comme le secteur privé adoptent une politique publicitaire délibérée qui éviterait une focalisation sur deux groupes de presse. Bien sûr, il faut que les Mauriciens également se sentent interpellés eux aussi pour ce qui est de ce soutien à la pluralité nécessaire à la démocratie. C’est pourquoi, j’espère que le judiciaire se prononce sur l’équité au niveau publicitaire et se fasse aussi un devoir de prescrire la même politique publicitaire des mille fleurs à tout le monde, y compris le « gros » secteur privé, en dépit du fait que l’adhésion du secteur privé restera, bien sûr, un choix volontaire et non imposé. Il y a, d’ailleurs, des milliers de Mauriciens qui restent fidèles aux journaux dits « petits » et qui ont droit à la publicité gouvernementale tout autant qu’à celle du secteur privé « traditionnel ». La dépendance sur la publicité gouvernementale a été créée par le fait que le secteur privé traditionnel, lui, s’en tire à bon compte de sa politique publicitaire discriminatoire qui voue une section de la presse à disparaître, et il ne peut être traîné en cour de justice.

Lorsque vous parlez d’enjeu et de « groupes financiers », cela donne l’impression que l’enjeu serait seulement les profits, en particulier pour ce qui concerne la BAI. Il faut en finir avec cela. Je crois comprendre que derrière votre question, il y a l’effet d’une propagande menée surtout par La Sentinelle et certains politiciens, dont un candidat à Port-Louis aux récentes élections. Le chairman de la BAI est un intellectuel que je respecte beaucoup et que Paul Bérenger et de l’Estrac respectaient beaucoup dans un passé pas trop lointain. Il est un lecteur avide de la presse. Il lit tout ce qui lui tombe sous la main et connaît très bien les journaux les plus prestigieux de la planète qu’il lit chaque jour. Il lit avec un art consommé derrière chaque ligne d’un article de presse. Il a été associé étroitement à la presse mauricienne bien avant le nouveau siècle, au niveau du Star. Il a contribué à sa manière au maintien des droits d’une opposition démocratique lorsqu’il le fallait. Il devrait être accueilli à bras ouverts par la presse au lieu de faire l’objet d’attaques sous la ceinture de la part des deux ou trois principaux groupes de presse, y compris ceux où, Radio One compris, il a mis de l’argent pour contribuer à son démarrage sans rien espérer en retour. D’autres encore ont profité de sa grande générosité de cœur, de son rôle de mécène – qui est un peu son faible, si vous voulez un avis personnel.

Il partage la même passion que ses ennemis dans la presse affirment éprouver pour leur mission d’informer. Je crois que les intérêts financiers, s’ils étaient vraiment porteurs de très gros profits dans la presse, n’auraient pas attiré une BAI dirigée par un businessman motivé uniquement par l’appât du gain. Il est un passionné de l’avenir de son pays et y investit gros, prenant des initiatives comme le lancement d’un secteur du « tourisme médical » qui rapporte des milliards de dollars à l’Inde, Singapour et de nombreux autres pays à travers le monde – et il y a des gens qui trouvent à en redire alors même que les autres cliniques tentent maintenant de suivre l’exemple d’Apollo Bramwell Hospital, un bijou sur le plan international. La presse mauricienne, aujourd’hui, a besoin d’un tel homme passionné par l’écrit et la liberté de penser qu’est le chef de la BAI.

Je ne vous suis pas dans cette optique où d’autres que vous ont essayé de créer, où certains dans la presse se soient convertis uniquement à l’adoration du dieu profit. Le vrai « issue » est ce que la presse fait de son rôle d’informer et son devoir d’honnêteté professionnelle. C’est l’essence même de la querelle actuelle que nous avons avec certains groupes de presse et, ce faisant, nous n’avons aucune arrière-pensée. Pourquoi faudrait empêcher au patron de la BAI d’accourir au secours de la pluralité de la presse, et, donc, de la démocratie mauricienne ?

* Par ailleurs, si les politiques se mettent à « target » quelque titre de presse à coups de boycott de la publicité gouvernementale ou autre, c’est qu’ils estiment que les médias ont acquis un pouvoir pouvant leur être préjudiciable à moyen ou à long terme, mais les résultats des plusieurs élections générales chez nous, dont la toute dernière, démontrent qu’il ne faut pour autant surestimer le pouvoir des médias – malgré ce qu’en pensent les journalistes eux-mêmes. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez raison de parler du pouvoir immense de la presse, mais on ne peut parler de boycott publicitaire du gouvernement tant que la Cour Suprême n’aura pas donné son avis, avec lequel nous serons ensuite libres d’être ou de ne pas être d’accord. J’attends, moi, une déclaration importante de principe de nos juges en faveur de la pluralité dans la presse que devrait favoriser l’utilisation de l’argent public et aussi les gros budgets publicitaires du secteur privé. Pour en revenir à ce pouvoir de la presse, déjà immense, il ira grandissant et je n’ai aucun doute à ce sujet. Mais le gros problème sera le rôle que la presse choisira de jouer à l’avenir. J’avais voulu transformer, à l’époque, Le Mauricien en journal national à une époque où il était systématiquement accusé d’être anti-hindou. Et ce journal portait encore le fardeau d’avoir milité contre l’indépendance nationale – ce dont André Masson s’est ensuite excusé avec un recul de quelques années.

Je suis allé à la rencontre de Sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, en compagnie de Pierre Benoit, alors rédacteur en chef du Mauricien, pour réfuter des arguments en faveur du boycott de la presse. SAJ nous a dit qu’il ne nous reprochait pas nos opinions, mais une manière de couvrir l’information qui trahissait, selon lui et surtout ses proches d’alors, dont il n’avait pas cité les noms, une attitude « communaliste » de notre part. Peu à peu, il s’est rendu compte que j’avais raison. Malheureusement, lorsque j’ai défendu Navin Ramgoolam contre une presse et des adversaires qui ont tenté de l’éliminer comme chef d’une opposition démocratique, je me suis fait des ennemis par les partisans aveugles du MMM, qui ont fait pression pour que je quitte Le Mauricien. Je n’ai pas quitté, parce que je m’estimais précisément puissant avec un lectorat record pour l’époque et très multiethnique. Je suis parti quatre ans plus tard de mon propre gré, après l’échec de ceux qui voulaient me faire partir de force, dont un certain reporter du Mauricien, qui m’avait insolemment lancé une ânerie et m’avait invité à démissionner de mon poste par un coup de téléphone de Flacq, où je l’avais envoyé couvrir les élections de 1991. Sa raison ? « Ton Ramgoolam a perdu les élections, tu dois partir ». Où était, alors, la liberté de la presse et des journalistes ? Mais ma force en tant qu’éditorialiste quotidien – j’écrivais un éditorial presque tous les jours – je l’ai ressentie. Vous avez raison lorsque vous parlez de cette puissance extraordinaire de la presse. Peu de gens savent que j’ai refusé un siège de best loser parce que j’étais retourné dans la presse. Je ne l’ai jamais regretté, croyez-moi. Mais nous nous devons de contrôler notre pouvoir soit par nous-mêmes, sinon le gouvernement aura raison d’imposer un Press Council – bien sûr, je souhaite qu’il soit un organisme totalement indépendant des politburos.

* La question de média-médiateur (celui qui assure le contact entre le pouvoir public/privé et les citoyens) et de média-acteur a été soulevé dans le cadre du conflit GM/La Sentinelle. J-C de L’Estrac affirme qu’il ne s’agit pas d’une question concernant ses relations étroites avec des politiciens « au point de participer à des négociations entre partis », mais « de savoir si, en tant que journaliste, je suis capable de raisonner sans partisannerie, de me mettre au service du pays autrement ». Qu’en pensez-vous ? Le patriotisme n’est pas l’apanage des politiques, n’est-ce pas ?

La patriotisme n’est l’apanage de personne. Mais si de l’Estrac veut dire qu’il avait le droit de proposer une alliance anti-MSM, nous parlons d’autre chose et non pas de service à la nation.

Le média-médiateur, cela existe, d’une certaine manière, mais il faut que le média-médiateur ne joue pas à l’intrigant. Quant j’ai accepté un poste d’ambassadeur, j’en ai promptement informé mon employeur et ensuite j’ai démissionné.

* De nombreuses polémiques sur le rôle des médias ont été soulevées durant les récentes élections générales que ce soit par rapport aux “connivences” des journalistes avec les politiques ou les thèmes développés durant la campagne électorale et visant à influencer ces élections. La question qui se pose, c’est comment garantir la liberté des médias – qu’elles soient partisanes ou “nationales” –, et quelles limites peut-on lui imposer ?

Je n’ai pas pu suivre ces polémiques dans les détails, étant aussi un « clinical hypnotherapist and psychotherapist » à l’étranger, occupé avec mes patients, à part mes fonctions dans la presse mauricienne à ce stade. Mais, de manière générale, il est clair que La Sentinelle a soutenu l’opposition contre le gouvernement. Cela n’est pas interdit. Mais il fallait que le patron de l’express le dise explicitement : votez pour l’opposition, c’est, à mon avis, le meilleur choix pour l’île Maurice. Si demain, je revenais dans la presse mauricienne, je me sentirais libre de faire un tel choix, si le besoin s’en faisait sentir, et je le dirais à mes lecteurs. Lors de la dernière campagne électorale, j’ai exprimé ma conviction, à plusieurs reprises, que le gouvernement allait gagner, car c’était l’impression que j’avais, honnêtement, en interrogeant les gens dans la rue et en analysant les meetings publics, surtout celui du 1er mai. Mon ami Vishnu Lutchmeenaraidoo me disait que le MMM allait gagner, mais je n’y croyais absolument pas, je vous l’assure et j’ai écrit cela dans les articles d’opinion dans Le Dimanche et News Now, le quotidien mauricien de langue anglaise sur Internet dirigé par mon ami et collègue Mike Lynch. Je n’étais à Maurice que pour dix jours et je n’ai pas participé à des intrigues pour faire ou défaire des alliances.

 Un journal peut prendre parti pour un camp politique à condition d’en prévenir ses lecteurs. Ses dirigeants doivent se garder d’intriguer en dépit des contacts discrets qu’on peut avoir et que j’ai toujours eus avec SAJ ou Navin Ramgoolam, Anil Baichoo et d’autres au cours de ma carrière, tant dans le gouvernement que dans l’opposition. Soutenir un parti est envisageable et cela se fait aux Etats-Unis et en Angleterre. Et cela n’empêche pas à un journal d’être national s’il fait l’effort de l’être. Le MMM, autant que le PTr, est de caractère national avec ses 43 pour cent de l’électorat. Il y a une différence entre l’intrigue et le soutien honnête, accompagné d’un « disclosure » aux lecteurs du parti qu’on préfère voir élu.

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