Interview Sydney Selvon

Interview : Sydney Selvon, Journaliste et Historien

 

 

« Il y a un manque de pompiers efficaces à l’Hôtel du gouvernement
face à l’incendie qui menace d’engloutir le régime »

 

* « Si Ramgoolam réussit à se maintenir au pouvoir, il doit retrouver sa vision qu’il avait tenté d’insuffler au pays dès les années 1990 »

 

l’équipe gouvernementale doit être “managed” de manière plus professionnelle qu’elle ne l’est actuellement et non pas, comme on le chuchote, à coups de gueule seulement.

 

 Où va notre République ? Où sont nos role-models ? Les événements récents tels que l’éclatement de l’Alliance de l’Avenir, le transfugisme des uns et des autres, les informations émanant d’une partie de la presse locale et des sources internationales à propos de la corruption au pays, détournent l’attention des citoyens du vieillissement des partis politiques et des politiciens, et de celui qui a institutionnalisé le communalisme affectant la société mauricienne. Cette semaine, Sydney Selvon, journaliste et historien nous livre ses impressions et commente les diverses formes d’éventuelles alliances politiques… 

 

Mauritius Times : Situation des plus inconfortables pour le chef du gouvernement et leader du PTr avec une majorité parlementaire fragile depuis l’éclatement de son alliance avec le MSM, couplée de toute une série d’allégations de malversations contre certains membres de son gouvernement… Estimez-vous que Navin Ramgoolam pourra surmonter cette situation qui alimente un climat d’instabilité et ramener une certaine sérénité dans la gestion gouvernementale dans les mois à venir ?

Sydney Selvon : Très inconfortable même! Le budget arrive et le pire des scénarios pour Ramgoolam est que, si, d’ici là, la majorité parlementaire s’effrite encore, ce texte risquerait alors d’être rejeté en deuxième lecture, ce qui nous mènerait inévitablement à de nouvelles élections générales. Le Premier ministre doit faire tous les efforts possibles pour que son nouveau ministre des Finances obtienne l’adhésion totale de tous les membres des partis au pouvoir actuellement, rescapés de l’éclatement de l’Alliance de l’Avenir.

Bien sûr, les choses seront meilleures pour le Premier ministre si Xavier Duval gagne la bataille consistant à convaincre non seulement le pays, mais tous les parlementaires restants de cette alliance, soit 34 ou 33 députés pour le moment, que son budget mérite d’être voté, et que Ramgoolam puisse, de son côté, démontrer à ses troupes, (dont Kalyanee Jughroo et d’autres qui ont « des options » autres que l’équipe fragilisée actuellement au pouvoir, et qui peut-être regardent même dans la direction d’une nouvelle alliance MSM-MMM), que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs.

En ce qu’il s’agit de malversations alléguées ou, selon l’ICAC, avérées, le danger qui guette tout gouvernement affaibli est que les hauts et moyens fonctionnaires, dont bon nombre ont été nommés par d’autres régimes, et aussi pas mal de ceux nommés par Ramgoolam lui-même, continuent, comme certains le font déjà d’ailleurs, à discrètement faire parvenir aux opposants du régime actuel et à la presse des documents les uns plus embarrassants que les autres pour le gouvernement. Aucun régime ne peut rien contre une révolte des fonctionnaires dont certains font la queue devant les locaux de l’ICAC pour des vices de procédure et autres abus dont ils ne se croient pas directement responsables. D’ordinaire, soit une crise politique se calme et le gouvernement retrouve sa sérénité, soit elle s’accentue et le gouvernement perd le pouvoir. Il faut quand même dire les choses telles qu’elles sont. Nous sommes tout juste à la croisée des chemins et je trouve incroyable que Ramgoolam propose aux jeunes la lecture du discours d’un ministre des Finances des années 70 pour le scoop de son futur journal Certes, ce doit être un discours admirable, mais à des jeunes qui menacent de descendre dans les rues pour manifester contre le communalisme et la corruption, et même s’ils ne devaient qu’être un millier, il y a bien d’autres messages que le PM devrait s’efforcer de faire passer et qu’on ne voit pourtant pas venir. Il y a un manque de pompiers efficaces à l’Hôtel du gouvernement face à l’incendie qui menace d’engloutir le régime si les choses suivent leur cours actuel. Il y a aussi une gestion de l’équipe gouvernementale à revoir et à moderniser et cela s’applique aussi bien à Ramgoolam qu’à Bérenger.

* A voir la « manifestation de colère » à Vallée des Prêtres, dimanche dernier, suite à la non nomination de la PPS K. Juggoo au Conseil des ministres – la principale concernée se donne d’ailleurs le temps d’une « réflexion » — on se demande si la majorité fragile dont dispose Navin Ramgoolam ne sera pas davantage fragilisée au fil des mois si d’autres membres du PTr et autres alliés ne s’y mettent à coups de chantage et de marchandage pour obtenir davantage de « considération ». Qu’en pensez-vous ?


Tout cela est très vilain. On est très loin des vrais « role models » qu’ont été de grands tribuns mauriciens comme Maurice Curé, Jules Koenig, GMD Atchia ou Bickramsing Ramlallah ou même l’archi-conservateur sir Célicourt Antelme, qui avait abandonné à un moment le parti des Oligarques pour voter pour une bonne réforme électorale avec le parti des Démocrates et aider à étendre le droit de vote au 19ème siècle. Je citerai même Adrien d’Epinay, qui avait aidé les esclavagistes blancs, noirs et asiatiques mauriciens à combattre l’abolition de l’esclavage pour ensuite être traité de tous les noms par ces mêmes esclavagistes pour avoir introduit, en 1825, le travail salarié avec des laboureurs indiens sur sa propriété de Haute Rive, à Rivière du Rempart. L’aspiration à faire fortune est tout à fait légitime et humaine, certes, mais un homme ou une femme doit aussi essayer de faire triompher une certaine vision, un ensemble de valeurs qui, parfois, peuvent contredire sa recherche de la fortune mais font avancer une belle cause.

Maintenant, lorsque vous évoquez ces marchandages des temps modernes, je ne dis pas que cela n’existait pas jadis et que les trahisons contre récompense n’y avaient pas cours. Mais, en ces temps-là, la politique n’était pas, dans son essence, un business pour la majorité des politiciens, certainement pas pour Eugène Laurent et Manilall Doctor, son allié du Parti Libéral à partir de 1907 et surtout aux élections générales de 1910, où ils avaient défendu farouchement les petits planteurs et les travailleurs indo-mauriciens et créoles.

D’ailleurs, Navin Ramgoolam, excédé par certains comportements, a déclaré à une réunion publique qu’il invitait ses troupes à choisir entre le business et la politique. Moi, je ne serais pas allé jusque là car il existe aussi dans le business de grands visionnaires qui peuvent beaucoup apporter à la politique et aux débats parlementaires. Je ne veux pas être d’une naïveté béate, mais je crois encore dans une vision de la politique qui donne raison à notre Créateur de nous avoir créés. Si nos politiciens savaient combien de temps Curé ou Atchia ou SSR consacraient à la lecture et à la culture en général mais ils ne connaissent pas, pour la plupart, l’Histoire nationale du pays qu’ils représentent à l’Assemblée nationale ! Je ne crois pas que la classe politique, à de très rares exceptions, sortira de l’auberge de l’obscurantisme de si tôt. Si Ramgoolam réussit à se maintenir au pouvoir, ce qui constitue un très gros challenge, il doit retrouver sa vision qu’il avait tenté d’insuffler au pays dès les années 1990 sur les travées de l’opposition.

Si j’avais à conseiller Bérenger, je lui dirais que s’il arrive au pouvoir aux côtés de Ramgoolam ou, alternativement, de Pravind Jugnauth, ce pouvoir ne sera pas facile à retenir face aux nouvelles générations qui, tôt ou tard, chercheront à changer radicalement notre société – et elles le feront de la manière la plus inattendue qui soit. La loi de l’évolution des espèces comme celle de l’évolution des sociétés sont particulièrement protectrices des idées, voire des mouvements révolutionnaires. La révolution est un trait génétique chez l’humain. Les sociétés les plus fermées finissent pas imploser ou exploser lorsqu’un jour, quelqu’un ou quelques-uns uns réussissent à propager des idées non-conventionnelles. Nous devons faire très attention à ce que les révolutions soient non-violentes et soient surtout celles des idées. Des idéaux. De nouvelles visions qui rafraîchiront la société comme on “refresh” la page gelée de son ordinateur

Savez-vous que les esclavagistes mauriciens avaient proclamé la République et l’indépendance de Maurice en 1796 et avaient déporté noirs et blancs qui s’agitaient et se révoltaient pour abolir l’esclavage ? Et qu’ils contrôlaient le port d’une main de fer jusqu’en 1803, pour renvoyer tous les navires où ils soupçonnaient la présence d’hommes et de femmes porteurs d’idées émancipatrices de la Révolution française et de la Déclaration universelle des droits de l’Homme ? Les idées sont bien plus fortes que toutes les armées du monde. Il n’y a souvent aucune parade face aux idées et informations propagées aujourd’hui sur Facebook et d’autres sites sociaux. Ou encore sur les sites de Wikileaks. Comme on l’a vu, Maurice n’y échappe pas. Si nous ne nous réveillons pas et n’essayons pas de comprendre les jeunes générations – celles qui ne lisent plus les journaux-papier, qui restent scotchés à leur ordinateur nuit et jour dialoguant, entre leurs cours universitaires, avec le reste du monde, lorsque le réveil sonnera pour les anciennes générations, ce sera trop tard.

* Au-delà des mécontents au sein de son alliance, le Premier ministre aura aussi à donner la réplique à l’opposition menée par un Paul Bérenger enthousiaste et en grande forme depuis un certain temps, puisqu’il s’est mis à l’œuvre dans ce qu’il excelle : démolir l’adversaire à coups de propagandes, d’allégations, etc., cela avec le soutien des propagandistes dans le monde des médias. Votre opinion ?
 
Vous me ramenez sur terre, cher ami. J’essaie, en fait, de voir les choses objectivement, sans passion, sans parti pris. Essentiellement, et je le dis sans vouloir être méchant ou impliqué dans la politique politicienne, Bérenger est un excellent “Demolition Man”. Il fait trembler tous les gouvernements, y compris ceux dont il a fait partie, depuis 1982. Il a souvent réussi à les faire éclater, sinon à les affaiblir et, quelquefois, à en profiter pour se hisser au pouvoir. Il est aussi vrai qu’il a beaucoup de soutien dans le monde journalistique. Il a étudié la philosophie à l’université, il a étudié Nietsche et Machiavel, entre autres. Il connaît bien toutes les ficelles de la propagande, il a aussi étudié le journalisme et connaît le pouvoir de l’information et des idées. Le marxiste qu’il a été sait également le pouvoir immense de la désinformation, qui n’est pas nécessairement l’art de mentir, mais par exemple, une certaine manière de choisir des faits et de les assembler avant de les présenter.

Personne, chez les Travaillistes, ne combine tous ces « talents » à la fois. Ils sont plutôt patauds sur ces plans-là et ne savent pas trop comment faire face à une presse très critique, voire hostile, mais je ne veux pas être méchant quand même puisqu’ils avaient su quand même ramener le PTr au pouvoir en 1995, 2005 et 2010. Le choix des conseillers du gouvernement laisse souvent à désirer lorsqu’on se rend compte de l’efficacité redoutable de Bérenger dans son rôle d’opposant, appris durant plus de 40 ans de carrière, auquel font face au PMO une poignée de conseillers qui ont pourtant un Premier ministre extrêmement intelligent et aussi excellent stratège, mais quand même peu chanceux dans certains choix des membres de son équipe. Tout le monde n’a pas l’étoffe d’une Nita Deerpalsing, d’une Sheila Bappoo (tiens, elle aussi formée au MMM, sous la férule de Bérenger) ou d’un Vasant Bunwaree en matière de relations publiques.

Comment croyez-vous qu’ils auraient pu empêcher les erreurs qui ont mené le PTr vers l’éclatement de son alliance avec le MSM ? Car, il faut être lucide: ce n’est pas que Bérenger soit un surhomme ou que la presse soit crédible ou non, le problème c’est qu’ajouté à l’œuvre de démolisseur du leader de l’Opposition – ce que la Constitution lui permet – et le rôle attribué à la presse, il y aussi certaines faiblesses évidentes au sein même du régime et la preuve criante en est la cassure de l’Alliance de l’Avenir. Il n’y a pas que Bérenger qui s’y soit attelé, mais aussi des membres du PTr. Il y a et il y aura toujours des facteurs externes (Bérenger, presse, etc.) et intérieurs (backbenchers récalcitrants, parlementaires qui ne connaissent même pas la vie et l’œuvre de Maurice Curé et des autres tribuns que j’ai déjà cités et qui ne s’inspirent pas de la vision de leur propre Premier ministre).

* Aux propagandistes embusqués dans la presse écrite et parlée, les Travaillistes ajouteront aussi la contribution des responsables diplomatiques américains et les témoignages d’un ancien contrôleur des douanes dans cette opération de démolition. Concours de circonstances inopportun pour le gouvernement ?

Dites-moi ce qu’ont répondu les journalistes proches du PTr sur ces questions-là ? Je ne sais pas, ou je ne m’en souviens pas. Rien de mémorable! Un gouvernement qui ne sait pas ou ne sait plus faire face à ce qu’on appelle “l’industrie de la parole”, celle que les Mauriciens affectionnent le plus à choisir entre toutes les industries et autres activités et œuvres du pays, c’est un gouvernement qui court de graves risques de nouvelles déstabilisations. La parole est plus forte que le fusil. Elle peut détruire une entreprise, un gouvernement, un pays. Ou aider à les reconstruire. Ramgoolam et Beebeejaun manient fort bien la parole. Mais Finlay Salesse et Subash Gobin ou Lindsay Rivière possèdent ce même talent, ce qui explique leur réussite professionnelle. Mais si cela sied à ces journalistes, ce seul talent ne suffit pas aux leaders gouvernementaux.

Il y a une remise en ordre générale qui est nécessaire pour le bon fonctionnement de la majorité, il y a une vision à lui inspirer qui, visiblement, n’est pas partagée par tout le monde, même d’une manière minimale, il y a une manière de concevoir la politique plus comme un business qu’un service désintéressé. Ensuite, l’équipe gouvernementale doit être “managed” de manière plus professionnelle qu’elle ne l’est actuellement et non pas, comme on le chuchote, à coups de gueule seulement (le même travers est évident au MMM également). Dans l’entreprise privée, les coups de gueule ne sont pas permis de nos jours, en dépit de l’ampleur que peut prendre ce qu’on appelle “office politics” et qui est si bien dépeinte dans l’excellente série télévisée britannique « The Office ». Le management est une science moderne très élaborée, les coups de gueule churchilliens appartiennent à un lointain passé et ne servent plus à rien. Une vision très partagée, un esprit d’équipe émanant du leadership, Ramgoolam ou Bérenger, s’impose plutôt que le style trop monarchique de ces derniers. Il faut un rajeunissement du style de gestion des équipes politiques et non pas nécessairement un rajeunissement physique de leur membership, lequel rajeunissement est louable, certes, mais devrait aller quand même de pair avec une bonne entente avec les vétérans.

* En tant que journaliste, quelle opinion avez-vous faite à la lecture des notes de Wikileaks par rapport aux commentaires de l’ancien contrôleur des douanes Bert Cunningham et ceux de ce diplomate américain (basé à Maurice en 2008) concernant le problème de la corruption dans notre pays et qui jettent le doute sur l’indépendance de l’ICAC ?

J’ai été Haut commissaire, c’est-à-dire ambassadeur de l’île Maurice. J’ai rédigé des centaines de rapports pour le ministère des Affaires étrangères sur des affaires parfois sensibles et sur d’autres choses, surtout des informations et des impressions obtenues et recueillies de diverses manières. En tant que journaliste, j’ai toujours eu la chance d’obtenir des milliers d’informations en primeur et j’avais mis ce talent au service de la diplomatie mauricienne. Si Wikileaks publiait les commentaires des diplomates mauriciens en poste à l’étranger, il y aurait matière à toutes sortes de réactions. Ces commentaires sont ce qu’ils sont : des commentaires, des opinions. Certaines peuvent avoir été vérifiées, mais il y a une grande part d’analyse, de points de vues subjectifs, d’allégations rapportées par les diplomates en poste, et ce quelquefois, avec une grande marge de spéculation ou même d’erreurs lorsque le diplomate n’a pas le talent de « news gatherer », pourtant essentiel à ses fonctions.

En ce qu’il agit de la corruption, elle existe depuis les années 1600 à Maurice lorsqu’un gouverneur hollandais, frôlant l’exécution, avait été envoyé au bagne pour mauvaise conduite et mauvaise gestion du pays, ou au 18ème siècle lorsqu’un autre chef du pays, La Bourdonnais, avait été emprisonné après des allégations de pots-de-vin qu’il aurait pris des Anglais avant de leur rendre Madras que les Mauriciens (noirs libres et esclaves, indiens, marins « lascards », blancs, créoles, etc.) et les Français venaient de conquérir après avoir battu l’armée anglaise. La corruption n’a pas été inventée par les gouvernements modernes et, sous plusieurs rapports, l’Amérique est elle-même un pays très corrompu en dépit d’avoir créé une société admirablement avancée sous plusieurs rapports.

Je pense que le fond du problème est le rôle trop important de l’argent aux yeux de ceux qui font de la politique. Par ailleurs, la presse et l’opposition MMM répètent ad nauseam les mêmes phrases en traitant de l’affaire Medpoint. On répète dans un quotidien que c’est le « scandale du siècle » dans des phrases dont chacune dépasse 30 lignes et les 10 à 12 mots réglementaires par ligne dans la rédaction de l’information (et cela dans des articles mal écrits, archi-répétitifs et illisibles que j’aurais jetés au panier en tant que rédacteur en chef dans le Canada anglophone dans le groupe Bowes Publishers-Sun Media-Quebecor). Sans même que les auteurs de ces articles n’utilisent de guillemets, ce qui est de la fumisterie puisque le siècle ne vient que de commencer ou plutôt une tentative malhonnête de faire croire qu’il n’y aura jamais plus de tels gros scandales jusqu’en l’an 2099. Mais cela ne doit pas servir de prétexte au fonctionnaire ou au politicien qui achèterait des bottes d’éboueurs à cent fois leur prix normal sur le marché avec l’argent public ou qui falsifierait un chèque.

L’ICAC a gagné devant la justice bien plus d’affaires qu’on ne le croit et a fait envoyer en prison bon nombre d’officiels. Je la crois, jusqu’à preuve du contraire, indépendante en dépit des commentaires américains ou ceux des partis de l’opposition. Il faut savoir faire la part des choses. Par exemple, dans l’affaire Cunningham, il y a bien des éléments qui sont troublants, mais aussi d’autres qui pourraient être attribués à un esprit profondément troublé par certaines déboires que tout chef devrait s’habituer à rencontrer sur son chemin et qui pourraient créer des illusions et des conclusions erronées. Franchement, il est difficile de s’y retrouver, surtout qu’il semble soutenir la thèse d’un grand complot visant à faciliter la corruption sous toutes ses formes. Sur le plan strictement juridique, on trouve peu de choses dans ces « révélations » qui tiendraient devant une cour de justice.

* Mais il n’y a pas que les commentaires du Canadien Cunningham ou du diplomate américain qui sont susceptibles d’embarrasser le gouvernement – l’affaire Rose Garden, ou celle concernant la nomination des proches d’un ministres, etc., constituent également une source d’embarras. Les dirigeants politiques disent qu’ils sont souvent mal servis par leurs proches/agents politique… Est-ce suffisant comme explication ?
Non. Les dirigeants des partis à Maurice ne sont pas comme ce bébé qui vient de naître et qui peine à découvrir le monde où il vient d’être plongé. L’explication est trop facile et cela s’applique aussi aux autres partis du gouvernement et de l’opposition. En fait, ce transfert de la responsabilité du politicien sur d’autres individus, en fait des proches et des agents, lorsque les choses vont mal, a pour contrepartie le bombage du torse et le poing levé en triomphe de la part du politicien lorsque les choses se passent bien et aboutissent au succès. L’autocritique est un art extrêmement important que ne veut nullement connaître et pratiquer le politicien mauricien. Pourtant, l’autocritique est une manière de reculer pour mieux sauter, pour examiner ses propres faiblesses afin de rebondir. C’est le concept donné à l’argent par les décideurs politiques de tous les principaux partis politiques qui explique un certain recul de l’idéalisme, le vrai.
* Au-delà de l’éclatement de l’Alliance de l’Avenir, on ne sait pas à ce stade ce que l’affaire MedPoint aura comme conséquence politique en fin de compte – malgré la dernière tentative du MSM et de Paul Bérenger d’entraîner les Beebeejaun et Jeetah dans cette affaire. Est-ce la raison pour laquelle Paul Bérenger ne souhaite pas prendre de risque en contractant une nouvelle alliance avec le MSM à ce stade ?
Je ne sais plus quel projet d’alliance est d’actualité en ce moment. Ce qui est certain, c’est que chaque alliance qui se fera au gouvernement ou dans l’opposition se fera d’abord et on fera du spin doctoring ensuite. Ti Frère redeviendrait alors Ti Crétin, l’adversaire Ramgoolam serait décrit comme l’allié naturel du MMM via Maurice Curé et Emmanuel Anquetil, Bérenger le démolisseur d’alliances gouvernementales serait le “grand patriote” aux yeux soit de Ramgoolam, soit de Pravind Jugnauth, dépendant de celui avec qui il ferait alliance On risque même de voir Navin Ramgoolam sacré Père de la Deuxième République et Bérenger le co-fondateur “historique” de cette “nouvelle île Maurice” républicaine. En fait, savent-ils vraiment ce qu’ils vont faire demain, ces leaders politiques qui continuent de jouer à la chaise musicale et de songer à leurs fonctions futures? Je n’en suis pas très sûr.

* Vous savez que les militants sont farouchement contre toute nouvelle alliance du MMM avec quelque parti – ils l’ont dit haut et fort lors de la dernière Assemblée des délégués. Paul Bérenger saura-t-il surmonter cette résistance, selon vous ?
Non, je ne sais pas si les militants sont opposés de manière vraiment farouche à toute nouvelle alliance. C’est le cinéma habituel. Le MMM sera dans une alliance et Bérenger n’aura pas de souci à se faire au sujet d’une éventuelle résistance. Les délégués aux assemblées générales des partis politiques à Maurice sont, “at the end of the day”, des moutons de Panurge et ils ne peuvent faire autrement sans risquer d’être bottés hors du parti et de ne plus pouvoir aspirer aux “bouttes” qu’ils ambitionnent d’obtenir. Au fil du temps, les leaders des partis se sont arrogé le pouvoir absolu au sein de leur formation respective. Je ne fais là qu’un constat qui se veut objectif et détaché.

* Bérenger parviendra donc à vendre une alliance avec le MSM de Pravind Jugnauth – s’il n’arrive pas à obtenir en fin de compte des concessions de Navin Ramgoolam par rapport à la réforme électorale et le partage des pouvoirs entre le Président de la République et le Premier ministre ?
Lorsqu’ils donnent naissance à toute nouvelle alliance, Bérenger et les autres leaders politiques peuvent facilement vendre et le bébé et l’eau du bain du bébé. Je veux dire que les leaders des partis politiques les plus importants à Maurice sont de bons salespersons d’alliances politiques en tous genres.

* Paul Bérenger, Président de la République (avec pouvoirs accrus) et Navin Ramgoolam ou Pravind Jugnauth Premier ministre – qu’est-ce que cela vous inspire ?
Cela m’inspirerait un jour trois ou quatre paragraphes de mes livres d’Histoire sur les 600 pages qu’ils comptent généralement pour couvrir cinq siècles de l’Histoire nationale. A moins qu’ils ne réalisent ces miracles économiques qui se sont produits de 1972 à 1974, puis à partir de l’arrivée au pouvoir de sir Anerood Jugnauth.

* Bérenger, candidat au poste de Premier ministre, lors des élections de 2015 sans quelque béquille politique : est-ce également envisageable ?

Cela fera alors près d’un demi-siècle (exactement 46) ans qu’il aura été dans l’arène politique mauricienne. SSR était devenu député à 40 ans et Premier ministre à l’âge de 68 ans, quand Maurice a accédé à l’indépendance après des élections qu’il a gagnées contre, il faut le dire franchement, presque la moitié du pays car 44 pour cent de la population, ou un Mauricien sur deux, avaient voté contre cette indépendance. Presque à chaque élection, Bérenger a le soutien d’un Mauricien sur deux environ pour le poste de Premier ministre. Il est devenu député en atteignant la trentaine et, en 2015, il aura 69 ans.

J’ai l’impression que notre société est très tolérante, à tort ou à raison, envers la gérontocratie, soit le règne des aînés, ou, comme dans les tribus indiennes au Canada et ailleurs, la primauté des « elders ». Cela dit, il se pourrait que l’électorat national, d’ici là, serait quelque peu fatigué de le voir au-devant de la scène. Le spectacle peut, à la fin, lasser le public. Mais je n’en sais rien car c’est au peuple de décider qui sera son Premier ministre. Personnellement, je suis fatigué de l’entendre attribuer au “communalisme” ses échecs électoraux alors que c’est lui-même (et non pas les Travaillistes et Anerood Jugnauth), qui a institutionnalisé cette fameuse « double caution » communalo-castéiste aux élections générales de 1982 qui a ensuite empoisonné l’atmosphère politique du pays pour plusieurs générations.

Mais force est de reconnaître que les vieux leaders politiques mauriciens savent rebondir de la défaite, comme SSR en 1983, lorsqu’il avait raté d’un cheveu la possibilité de devenir Premier ministre de nouveau après les 60-0 quelques mois plus tôt, n’était la résistance de Jugnauth à lui céder le pouvoir. Mais il est revenu au pouvoir comme gouverneur-général. Navin Ramgoolam pourrait, lui aussi, rebondir d’une éventuelle défaite s’il perdait des élections anticipées que certains pensent auraient lieu en décembre – à moins que des élections ne l’envoient comme président avec pouvoirs au Réduit et que Bérenger n’aille au bâtiment du Trésor, Pravind Jugnauth devenant le Premier ministre alternatif en tant que leader de l’Opposition, attendant son tour… Tiens, voilà que je me mets à divaguer comme tout le monde à force de regarder tourner l’incessant carrousel politique mauricien! Mais c’est comme un jeu, un sport national.

Add a Comment

Your email address will not be published.