‘L’espoir d’un redressement économique s’amenuise de jour en jour’

Interview : Rajiv Servansingh:

  * ‘Les trois mamelles du dysfonctionnement de l’Etat sont aujourd’hui la corruption, le népotisme et l’impunité’

 * ‘Les structures économiques et politiques sont restées figées dans le temps au point où les mêmes familles contrôlent à la fois les plus grosses entreprises du pays et les partis politiques’

Rajiv Servansingh voit d’un œil critique la gestion des affaires d’Etat. Plutôt que de progrès, c’est une rétrograde sur plusieurs fronts. L’Alliance Lepep fonctionne-t-elle dans le bon sens ? Si tel était le cas, la déception grandissante dans la population
aurait-elle gagné le terrain ? Comment venir
justifier tant de scandales, de styles de gouvernance ? Il y aurait beaucoup à faire pour redorer l’image du pays, nous dit-il…

Mauritius Times : Un message qui circule sur les réseaux sociaux présentement nous décrit le contexte dans lequel l’exercice budgétaire aura lieu cette semaine-ci, cela à partir de quelques bribes d’information véhiculés par la presse : trois démissions supplémentaires à la FSC, suivant celle de Dhiren Dabee, dans le sillage des conclusions du rapport Kroll Associates à l’égard de Alvaro Sobrihno ; les allégations portant sur un « prêt » de Rs 1 million qu’aurait sollicité le ministre Soodhun auprès de Kedar Chapekar, CEO de Garware Infra Projects Ltd de Dubaï, et l’autre concernant un accident impliquant le fils d’un ministre… C’est loin d’être serein, n’est-ce pas ?

Rajiv Servansingh: Vous avez bien raison de parler du sentiment prévalent dans le pays au moment où le ministre des Finances se prépare à présenter son Budget 2017-18 car il est certain que cela peut constituer un facteur déterminant dans la réception qui en est faite.

Dire que la situation est loin d’être sereine est vraiment un euphémisme. Chaque semaine, pour ne pas dire, chaque jour qui passe apporte son lot de scandales qui choquent le pays. Le pire, à mon avis, est que tandis qu’un scandale semble en chasser un autre, il n’y a vraisemblablement pas de volonté d’aller au fond des choses, soit d’identifier les coupables ou alors de démentir les allégations avec des faits.

Pour être tant soit peu objectif, il faut reconnaître que cette situation n’est pas nouvelle et que les choses avaient commencé à bien se dégrader sous les précédents régimes. La déception est d’autant plus grande que la majorité actuelle est arrivée au pouvoir en promettant de mettre un frein à ces pratiques. Or, au grand dam de l’électorat qui les avait votés, la perception est que les choses ne font que s’empirer.

* Ce qui est tout à fait surprenant, c’est la facilité déconcertante avec laquelle plusieurs membres de l’Alliance Lepep s’y mettent pour « shoot themselves in the foot ». Quelle explication donneriez-vous
à cela ? Absence de leadership ou de culture politique ?

« Inculture » politique, vous voulez dire. Je pense n’offenser personne en disant que l’Alliance Lepep avait été constituée dans des circonstances plutôt spéciales, où personne dans ce camp ne croyait en une victoire, du moins au moment où elle recrutait ses candidats éventuels. Puis les événements se sont succédé et, comme diraient les Anglais « the rest is history », et arrivés au pouvoir les dirigeants de l’Alliance Lepep ont dû faire avec ce qu’ils avaient. Le démarrage a été catastrophique avec l’affaire BAI et l’enchaînement des scandales qui ne se sont jamais arrêtés depuis.

En matière d’inculture politique, on aurait noté la déclaration d’un ministre récemment qui expliquait que dans l’affaire Super Cash Back Gold (BAI) l’ex-Ministre Bhadain avait en fait embobiné tout le Cabinet ministériel avec ses propos optimistes sur le dossier des actifs de la Bramer Assets Management. Le malheureux ne semble pas se rendre compte que, dans un pays où l’on respecte les institutions, le gouvernement aurait démissionné après de tels aveux d’incompétence.

* Les conditions économiques et même une bonne performance sur ce plan-là ne favorisent toujours pas des victoires électorales – comment l’Histoire politique à Maurice et ailleurs nous l’a démontré. Le bilan de l’Alliance Lepep jusqu’ici… c’est loin d’être brillant, s’accordent à dire les observateurs politiques et analystes économiques. ‘The die is cast’, ou est-ce prématuré pour l’affirmer ?

Depuis le fameux « it’s the economy, stupid » de Bill Clinton, certains considèrent comme quasiment axiomatique le fait que tout gouvernement qui assure une performance économique satisfaisante met toutes les chances de son côté d’être réélu aux élections. En règle générale, cela s’est avéré dans un grand nombre de cas même si, comme souvent, il y a eu les exceptions qui confirment la règle.

Pour être réaliste, je pense qu’il serait plus juste de considérer qu’une bonne performance économique est un facteur, entre autres, qui pèse lourd dans une élection mais qui à elle seule ne peut assurer une victoire électorale à un gouvernement sortant. Cela d’autant plus que la suprématie de l’idéologie néoconservatrice a favorisé une croissance inégalitaire et une « financiarisation » outrancière de l’économie. La croissance économique en soi ne profite plus nécessairement à la grande majorité de la population.

Mais pour en revenir à votre question dans le cas du gouvernement actuel, il est clair que l’espoir d’un redressement économique s’amenuise de jour en jour. Même les leaders de l’Alliance ou ce qu’il en reste ne contestent pas le fait que les deux premières années du gouvernement ont été catastrophiques en matière de déploiement d’une vision et d’une stratégie économique.

Le gouvernement peut-il rattraper le temps ainsi perdu ? Il n’est jamais trop tard pour bien faire, mais il est certain qu’ils ont rendu leur tâche extrêmement compliquée.

* Il y avait sans doute de bonnes raisons de prendre position contre la Deuxième République de Navin Ramgoolam et de Paul Bérenger et des conditions dans lesquelles leur alliance avait été scellée. Mais l’Alliance Lepep aura été une plus grande déception pour beaucoup de ceux qui avaient soutenu cette alliance en décembre 2014, selon vous? Et pour vous personnellement ?

A l’évidence, les propositions mal ficelées concernant la Deuxième République et le sentiment que les deux leaders n’étaient intéressés que par leur propre avenir ont largement contribué à la sévère défaite de l’Alliance PTr-MMM aux dernières élections. Il serait naïf cependant de croire que ce sont là les seules raisons. Pour en revenir à votre question précédente, par exemple, il est clair que la stagnation économique qui avait précédé ces élections y a aussi été pour quelque chose.

Quant à l’Alliance Lepep, comme j’ai suggéré plus tôt, il est clair qu’elle ne s’était vraiment pas préparée à prendre le pouvoir. Par conséquent, il y a eu des dysfonctionnements dès le départ. Dans la foulée, la condamnation suivie de la démission de Pravind Jugnauth n’a certainement pas aidé. La déception a, en fait, été à la hauteur des espérances qu’avait soulevées l’élection de cette Alliance axée sur la promesse d’un « deuxième miracle économique » portée par les mêmes acteurs qui avaient été crédités du premier « miracle ».

Outre les scandales en série, c’est sûrement cette incapacité patente à produire des résultats sur le plan de l’économie qui a le plus déçu la population. Au fil des mois, la déception semble se transformer en amertume et seul un virage spectaculaire serait capable de changer ce qui semble être une voie toute tracée vers l’échec.

* Voyez-vous le premier Budget de Pravind Jugnauth durant ce mandat pouvoir changer la donne politique dans les circonstances actuelles – quelles que soient les mesures ou incitations qui seront proposées par le ministre des Finances ?

Un budget est un important instrument de politique économique, mais de là à en faire une baguette magique il y a un pas à ne pas franchir.

Dans le meilleur des cas, l’exercice budgétaire pourrait constituer un signal fort que le nouveau Premier ministre/ministre des Finances veut enfin prendre le taureau par les cornes. Ceci dans le combat pour la croissance économique et pour rassurer toutes les parties prenantes que le gouvernement a des propositions sérieuses pour atteindre ses objectifs.

Or, il faut reconnaître que pour pouvoir atteindre une situation aussi favorable le ministre devra vraiment se surpasser car le scepticisme ambiant constitue déjà un lourd handicap à surmonter. Ajoutez à cela l’annonce du résultat de l’affaire Betamax pour laquelle l’énormité de la responsabilité du gouvernement n’échappe à personne.

Voilà donc une autre épée de Damoclès suspendue sur la tête du ministre et du pays. Tous ces facteurs risquent de plomber l’effet même les plus positifs du budget.

* Au-delà des conditions politiques nécessaires à la réussite d’un Budget et de l’environnement économique dans nos principaux marchés d’exportation, qu’est-ce qui fait défaut dans le contexte local ? ‘What’s holding us back ?’

Le plus gros problème auquel nous faisons face est lié au fait que l’environnement mondial dans lequel notre pays a évolué et grandi est en train de disparaître, pour ne pas dire, a disparu tandis que nous continuons à réfléchir et à opérer exactement comme nous l’avons fait pendant ce dernier demi-siècle depuis l’indépendance. Les structures économiques et politiques sont restées figées dans le temps au point où les mêmes familles contrôlent à la fois les plus grosses entreprises du pays et les partis politiques.

L’Etat qui est sensé jouer un rôle-clé dans la transformation des structures et qui a pour vocation d’être le vecteur de la modernisation et de l’innovation a été capturé par une « classe politique » constituée de quelques familles. Cette classe politique à son tour a fini par accaparer l’appareil bureaucratique et y place leurs amis et proches au gré des changements de gouvernement.

Le grand malheur de notre pays, c’est que ces « parasites » proviennent généralement d’un bassin résolument limité dont la caractéristique principale est qu’il est peuplé (à quelques exceptions près) d’éléments qui entretiennent des rapports de serfs à vassaux avec la classe politique. Celle-ci pour sa part a tout intérêt à perpétuer ce modèle de gouvernance fondamentalement réactionnaire qui assure sa survie, au détriment de l’intérêt général.

En effet, dans ce modèle, l’Etat mauricien n’est plus un pourvoyeur de l’intérêt public. Il se contente de créer des avantages « privés » pour des particuliers, tous plus ou moins liés à la classe politique au pouvoir. Une conséquence directe de cette situation est que l’Etat subit des perversions qui le rendent incapable d’assumer sa vocation d’agent de développement. C’est ainsi que les trois mamelles du dysfonctionnement de l’Etat sont aujourd’hui la corruption, le népotisme et l’impunité.

* Mais la politique, quoique envahissante à Maurice ou réactionnaire comme vous le dites, constitue des fois le seul recours pouvant nous sortir de l’impasse. Est-ce une solution politique qui nous mènera au redressement de la situation actuelle ? Laquelle, diriez-vous ?

Au vu de ce que je viens de vous dire, vous aurez compris que je situe nos difficultés actuelles principalement au fait d’un accaparement de l’Etat par une clique et des familles qui contrôlent les principaux partis politiques. Il en découle que la solution est évidemment politique mais en sachant qu’elle n’est en aucun cas envisageable sans un changement soit des dirigeants de ces partis et une réinvention de leurs structures et style de gouvernement, soit par l’émergence d’une force nouvelle.

Il devrait être évident que le progrès social et économique du pays exige aujourd’hui de nos dirigeants des qualités et des valeurs qui sont l’antithèse de ce que nous avons vécu jusqu’ici. La question politique essentielle demeure donc celle de savoir si ceux qui aspirent à prendre la direction du pays lors des prochaines élections sont déterminés et surtout portent les valeurs nécessaires pour changer radicalement le système dont je vous ai parlé plus tôt. Il faut dire que les leaders de cette envergure ne sont pas légions.

Si l’électorat est forcé de faire un choix entre la peste et le choléra, il est plus que probable qu’avec les mêmes causes produisant les mêmes effets nous nous retrouverons exactement dans la même situation quelques mois après les prochaines élections.

* Rama Sithanen, le recul aidant, fait la bonne analyse lorsqu’il déclare : ‘Conventional wisdoms are being challenged. Anything can happen as the status quo is not sustainable. New forces are knocking on the door while the old ones do not want to give way… I see a lot of disillusion and disappointment with the current team but there is also no great enthusiasm for the current alternatives…’ Partagez-vous son point de vue?

Rama se réfère sans doute à ce qui s’est passé au Royaume-Uni et aux USA lors des récentes consultations populaires. Le Brexit et l’élection de Donald Trump ont provoqué des tempêtes politiques dont les effets se font sentir non seulement dans les pays concernés mais aussi au-delà de leurs frontières. Dans les deux cas les résultats ont abouti à une révolte populaire contre les effets socialement néfastes d’une mondialisation débridée – l’hyper-mondialisation.

Effectivement, la remise en cause du statu quo souvent décrit comme une démarche contre « l’establishment » (économique et politique) semble être un dénominateur commun de ces événements. L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française s’inscrit dans la même mouvance mais est de nature différente de par les propositions et le programme présentés par celui-ci. Elle mérite d’être suivie pour en tirer les conclusions pour l’avenir.

Ce qui est probablement plus pertinent dans l’immédiat par rapport à la situation à Maurice, c’est que l’émergence d’une formidable force de changement demeure possible quand les conditions politiques sont réunies et qu’un leadership crédible fait son apparition.

* Et, qu’en est-il du débat plutôt passionné soulevé par rapport à Agaléga suite à la visite de Pravind Jugnauth en Inde récemment ?

Il va sans dire que pour moi la question de souveraineté est sacrée et que toute atteinte visant notre intégrité territoriale doit être considérée comme une atteinte à la nation mauricienne. Ceci étant dit, je trouve qu’il y beaucoup d’émotions et de subjectivité dans certaines critiques qui veulent faire accroire que Pravind Jugnauth a « vendu » Agaléga aux Indiens afin d’en faire un avant-poste militaire. Je pense qu’il est impératif que le gouvernement éclaircisse la population sur la nature de l’accord qui a été signé entre les deux parties.

Cependant, plus fondamentalement, il faut faire ressortir d’abord que Maurice est par la force des choses un acteur clé dans cette partie du monde de par notre position dans l’océan Indien et l’extraordinaire superficie de notre Zone Economique Exclusive. En termes de politique étrangère et au vu de la nature des principales menaces qui pèsent sur le monde aujourd’hui, Maurice se range stratégiquement dans le camp des Occidentaux tout en maintenant de très bons rapports avec les pays comme la Chine et l’Inde qui sont des pays de peuplement.

Dans ce contexte nous ne pouvons jouer à l’autruche en enfouissant la tête dans le sable. Notre situation géographique constitue aujourd’hui un atout (asset) considérable dans le déploiement de notre diplomatie économique — nous sommes redevenus la « star and key of the Indian Ocean ». Le critère de jugement à appliquer à toute initiative diplomatique dans la région est donc de savoir si nous en tirons un maximum d’avantages sans mettre en péril notre souveraineté et l’intégrité territoriale.

C’est pour cela que le « realpolitik » exige que nous n’insistions plus pour que les Etats-Unis « démilitarise » Diego tout en revendiquant notre territoire, que nous avons accédé à une position de compromis avec la République française sur la question de Tromelin en attendant de trouver une solution qui rende justice à nos revendications et que nous traitons avec l’Inde pour Agaléga.

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