Interview Mohamad Vayid

Interview : Mohamad Vayid

« Le Parti travailliste est bien ancré dans le gouvernement…
…il a le temps de se refaire une image pendant les trois années qui restent »

* « Paul Bérenger sait que le temps joue contre lui. Il est ‘on borrowed time’
C’est pourquoi il brusque les choses, perd ses repères et devient incohérent »

* « La mise en place d’une Deuxième République n’est certainement pas une priorité nationale. A quand les élections municipales et villageoises ? »

Paul Bérenger, leader de l’opposition, continue de défrayer la chronique avec la démultiplication de ses rencontres en vue de contracter une éventuelle alliance politique. Mais dans le contexte économique mondial instable, avec des répercussions certaines dans notre République, qu’attendent les citoyens des partis politiques ? Notre invité, Mohamad Vayid nous donne son point de vue.

Mauritius Times : Eternel recommencement que ces ‘remake’, ‘unmake, et cette fois-ci un ‘re-remake du ‘remake 2000’ – et d’autres ‘re-remakes’ demain, sans doute -, au niveau politique, faits de politique-spectacle avec des intermèdes de ‘cooling off’, suivis d’un autre intermède de ‘cooling down’, des annonces de démissions, des tentatives de débauchage… Une politique-spectacle qui déforme la réalité et détourne l’attention de l’essentiel. Qu’est-ce que tout cela vous inspire ?

Mohamad Vayid : Du mauvais cinéma. Nous arrivons à la fin d’une ère et les protagonistes se rendent compte, d’une part, que c’est une fin de règne qui s’annonce et, d’autre part, qu’on ne badine pas avec les acquis de la société sans courir des risques considérables. C’est un jeu de dupes qui ne pouvait qu’aboutir à un non-lieu. C’est ce qui est arrivé.

* On a l’impression que les Mauriciens, à part un certain nombre d’internautes qui réagissent assez régulièrement sur les blogs des journaux, ne semblent pas outrageusement scandalisés par les agissements des hommes politiques, par leurs tentatives de ‘remake’, ‘unmake, et d’autres ‘re-remakes’ de ces dernières années — puisque, at the end of the day, vous allez voir une constance dans l’adhésion de ces mêmes Mauriciens aux partis traditionnels. Au bout du compte, la politique-spectacle ne dérange pas, semble-t-il…

J’ai une autre lecture de la situation. Le pays en a ras le bol. D’abord, parce que l’opinion publique n’est pas prise en compte dans les calculs politiques des partis et, ensuite, parce que les véritables problèmes sont escamotés au profit de l’ambition personnelle des leaders. Rappelez-vous les 60-0 de 1982. Pourtant SSR n’a jamais perdu le respect et l’estime des citoyens, mais les priorités avaient changé et de nouveaux acteurs avaient apparu, brandissant l’espoir d’un renouveau politique et économique et la boucle était bouclée. Le spectacle que vous invoquez n’amuse plus personne en ce moment. La désaffection est totale entre la majorité de la population et la classe politique.

* Serait-ce une politique nouvelle menée par une nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques qui réussira le divorce du spectacle et de ses jeux-trompe l’œil pour revenir aux valeurs fondamentales, aux vrais enjeux, aux vrais besoins des Mauriciens – « tall order », diriez-vous, dans les circonstances actuelles et avec les hommes qui se trouvent présentement sur l’échiquier ?

La relève se fait attendre pour deux raisons principales : le dégoût inspiré par la politique décourage les hommes et les femmes capables de changer les choses de se lancer dans l’arène et les ressources financières considérables que nécessite une campagne électorale avec son cortège de toutes sortes de dépenses, impliquant une organisation bien structurée, avec des appuis de toutes les couches sociales et des sources de financement fiables. Mais ce ne sont pas là des obstacles insurmontables. Rappelez-vous les origines du MMM, ses débuts modestes avec le Club des Etudiants Militants, qui se réunissait à Quatre Bornes dans une vieille baraque à côté de la Municipalité. Les partis politiques se forgent dans le feu de l’action et évoluent avec le temps avant de devenir une force électorale respectable.

* Est-ce la faute à notre système électoral qui favorise la bipolarisation au niveau politique, la mise en place des alliances dites « naturelles » ou contre-nature, les « remakes »… ?

N’importe quel système électoral est un cadre régulateur et juridique. Son application dépend des hommes et des femmes qui choisissent de l’utiliser dans leur tentative d’accéder au pouvoir. Ce sont les hommes et les femmes qui constituent la société, pas le système électoral. Tout revient à la qualité des dirigeants, à une question d’interprétation, de jugement, d’éthique et surtout d’honnêteté intellectuelle et morale. C’est là surtout qu’il y a un déficit colossal à combler. Les intérêts personnels dictent la conduite de trop d’hommes et de femmes en politique.

Notre système électoral a servi le pays pendant presque 45 ans et nous pouvons nous féliciter d’un parcours riche en progrès économique et social dont tout le monde a bénéficié, y compris ceux qui ont combattu l’Indépendance. Il est trop tôt pour le changer. Ce sont les hommes et femmes politiques qui doivent faire leur examen de conscience et s’interroger sur leurs motivations, leurs pratiques corruptrices, leur sectarisme, leur démesure et leur utilisation abusive des leviers du pouvoir. Une nouvelle Constitution ne changera pas les hommes qui nous dirigent mais une nouvelle moralité politique pourra tout changer.

* Rama Sithanen avait voulu corriger les erreurs du Professeur Carcassonne dont le rapport représentait, selon l’ex-ministre des Finances, « un danger pour le pays ». Mais les choses se sont compliquées lorsque le débat s’est déplacé du champ de la représentation adéquate des partis à celui des équilibres ethniques. On a, au final, choisi de « throw the baby out with the bath water » – malgré les précisions de Sithanen par rapport à l’incapacité du Best Loser System (BLS) d’assurer seul l’équilibre ethnique. Pensez-vous, M. Vayid, qu’il faut vraiment maintenir le BLS ?

Cela m’a toujours étonné que Sithanen, qui est généralement perçu comme un économiste, ait choisi les systèmes électoraux comme sujet de sa thèse de doctorat. On se serait attendu à ce qu’il opte pour la recherche économique ou financière, ayant été ministre des Finances. Pour revenir à votre question, toutes ces tentatives de révision du système électoral me laissent froid.

J’ai été un témoin privilégié des discussions constitutionnelles qui ont précédé l’Indépendance. Déjà des voix s’étaient élevées en faveur de la proportionnelle mais les conseillers de SSR l’avaient mis en garde. Le compromis avait été le Best Loser System, qui a fonctionné d’une manière satisfaisante.

J’ai aussi été membre de la Commission électorale pendant plusieurs années et j’ai apprécié l’intégrité, le professionnalisme et le dévouement de Marc David et de André Robert, son successeur comme Président de la Commission. Les pères de notre Constitution ont mis au point une formule qui répond aux attentes de la grande majorité des Mauriciens. Vouloir l’amender dans le dessein de s’emparer d’un pouvoir quasi absolu est voué à l’échec. Il ne faut pas confondre l’idéal et la pratique électorale.

Toutes les propositions qui ont été jusqu’ici discutées donne l’impression d’une quête du Saint Graal. C’est un idéal qui sera peut-être atteint dans le temps, mais pour le moment, ce n’est pas le problème numéro 1 de la nation mauricienne. « If it works, don’t fix it », dit l’adage. Navin Ramgoolam a fait une déclaration digne de son père en reconnaissant que le projet d’une Deuxième République ne pourra se réaliser sur le dos des citoyens et que le pays aura l’occasion de se prononcer à ce propos. Cela doit suffire.

* Navin Ramgoolam précise que le principal objectif des discussions avec Paul Bérenger portant sur la réforme électorale et la mise en place d’une Deuxième République, tout cela sans doute dans l’optique d’une alliance entre son parti et le MMM, n’étaient pas pour satisfaire ses ambitions politiques et celles du leader du MMM. Tant mieux, dites-vous ? Mais avons-nous besoin de cette Deuxième République, d’un Président de la République nommé par le Parlement et partageant le pouvoir avec un Premier ministre élu au suffrage universel ?

La mise en place d’une Deuxième République n’est certainement pas une priorité nationale. Nous n’avons pas utilisé à fond les provisions de la présente Constitution. Il y a un déficit démocratique appréciable. A quand les élections municipales et villageoises ? Il faut démocratiser le pouvoir et le partager avec les collectivités locales en décentralisant les mécanismes de décision au lieu de les concentrer entre les mains d’un seul acteur.

Aucun système électoral n’est parfait et le nôtre ne fait pas exception. Mais il garantit la représentation des minorités au Parlement. Vouloir le modifier « piecemeal », c’est porter atteinte à son intégrité. La contestation de Rezistans ek Alternativ est un feu de paille. Aucune instance judiciaire ne se hasardera à toucher à la Constitution, la source du pouvoir politique, de l’autorité juridique et des libertés du citoyen.

Je m’étonne qu’on ait accordé autant d’attention aux propositions de Sithanen, qui n’est ni légiste ni expert constitutionnel. Par ailleurs Navin Ramgoolam et Paul Bérenger sont des dilettantes qui s’amusent en jouant avec le fondement de notre existence en tant que nation. Il faut les désabuser. Heureusement que Navin s’est ressaisi à temps et a donné un coup d’arrêt à cette plaisanterie de mauvais goût. Je voudrais ici féliciter votre journal qui, malgré sa proximité avec le Parti travailliste, s’est démarqué de cette initiative dangereuse. M. Beekrumsingh Ramlallah, le fondateur du Mauritius Times, en serait fier. SSR s’est évertué à rassurer les différentes composantes de la population. Navin risquait de les provoquer avec son projet de réforme intempestif.

La classe politique ne s’est pas renouvelée depuis 1982. Par conséquent, elle est sclérosée. On a seulement eu droit à une succession dynastique pléthorique avec Navin Ramgoolam, Xavier Duval, Arvin Boolell et Shakeel Mohamed. Pravind Jugnauth et Jim Seetaram, qui n’ont pas encore atteint l’envergure de leurs géniteurs. C’est une maigre consolation, alors qu’il faut éliminer le sectarisme, le clanisme et cesser de penser que seuls les inconditionnels du régime méritent d’être nommés à des postes importants. C’est une erreur capitale qui mènera le pays à la revendication généralisée et à l’instabilité sociale.

Il ne faut pas trop présumer de la passivité de la population. L’accaparement des institutions de l’Etat par une caste particulière est un dangereux glissement vers la dictature. Navin avait une occasion en or pour émanciper le pays des entraves sectaires, du joug du communalisme. Mais il ne l’a pas saisie. Au contraire, il a enfoncé le clou en devenant l’otage des lobbies socioculturels au point où ses décisions contredisent ses discours sur la méritocratie et l’égalité des chances. Ce n’est pas le système électoral qui est fautif, mais les hommes au pouvoir. Inconsciemment, le gouvernement donne raison à ceux qui dans les années 60 avaient peur de l’Indépendance précisément parce qu’ils craignaient l’accaparement de l’appareil de l’Etat par un groupe sectaire.

* On dit du leader du MMM qu’il est un homme pressé, et c’est cela qui explique la raison pour laquelle il est allé vite en besogne avec ses dires concernant un accord conclu à 99% avec Navin Ramgoolam. Ce qui l’intéresse, de toute évidence, c’est la réforme électorale avec l’introduction d’une dose de proportionnelle afin que le MMM obtienne une représentation plus juste au Parlement. Navin Ramgoolam ne lui a pas fait ce cadeau et il n’est pas certain que Sir Anerood Jugnauth en fera autant. Votre opinion ?

Paul Bérenger sait que le temps joue contre lui. Il est « on borrowed time ». C’est pourquoi il brusque les choses, perd ses repères et devient incohérent. Même ses proches collaborateurs sont sidérés par ses contorsions politiques et ses volte-face. C’est malheureux que les partis politiques ne soient pas structurés pour développer un esprit collégial qui conseille le leader et l’aide à adopter des positions sérieuses dans l’intérêt national. Au contraire, nous avons des leaders autocrates, de genre stalinien, qui dominent le débat et n’en font qu’à leur tête. C’est surtout cela qui doit changer pour que notre régime constitutionnel puisse progresser.

* Paul Bérenger a peut-être vu juste en affirmant qu’une alliance avec les Travaillistes ne se fera pas. Si tel est effectivement le cas, l’alliance au pouvoir se doit de se mettre au travail car il y a de grands défis à relever tant sur le plan politique que sur le plan économique. It should be doing the things that it’s expected to do, not the contrary, n’est-ce pas?

Vous ne croyez pas si bien dire. Les défis qui nous guettent sont immenses. Il n’y a pas que les problèmes économiques. Il y a aussi des défis sociaux et industriels.

La confrontation actuelle dans l’industrie sucrière en est un exemple. Une chose est certaine : la mentalité des barons sucriers n’a pas évolué avec le temps. Pourtant grâce au gouvernement, cette industrie a bénéficié d’un apport financier substantiel de l’Union européenne, ce qui lui a permis non seulement d’économiser des ressources financières importantes, mais aussi d’accélérer sa diversification industrielle avec les largesses européennes. Il est illogique de demander aux travailleurs de l’Industrie d’entamer des discussions avec les compagnies individuelles tout à fait à leur désavantage, alors que dans le passé cette même industrie a insisté sur des négociations englobant toutes les sucreries. Ils ont « moved the posts » pour préserver leurs prérogatives et surtout leurs intérêts. Cette dispute a son origine dans l’arrogance et l’instinct de domination des barons sucriers qui, confiants dans l’appui de certains gouvernants et autres institutions, se croient tout permis en ce siècle de libération et des libertés.

Il y a aussi la dette nationale et les dépenses publiques que l’Etat aura du mal à contrôler. Notre Etat-providence est menacé. Le pouvoir politique le sait mais hésite à aborder le sujet. Certaines dépenses ne sont plus à notre portée. La pension universelle, le transport gratuit, où il faudrait un ciblage rationnel, les ambassades injustifiables, les grosses cylindrées des ministres et des fonctionnaires. Je salue ici Alan Ganoo, qui a refusé de remplacer sa voiture de fonction en tant que Président du PAC. Il nous faut une dose d’austérité pour créer un climat de rigueur et de réflexion sur notre vécu quotidien, notre bureaucratie et nos pratiques abusives, comme la drogue, le jeu, les pots de vin. Notre société est malade et il y a du pain sur la planche pour ceux qui nous gouvernent. Ils auront une plus grande chance de succès s’ils avaient le peuple avec eux. Mais l’exemple, on ne le dira pas assez souvent, doit venir d’en haut.

* A voir l’influence grandissante du PMSD, et des tentations de certains au sein de l’alliance au pouvoir pour faire chanter le chef du gouvernement en raison de sa fragile majorité, il semblerait que le maintien de la cohésion gouvernementale pourrait constituer un casse-tête pour le chef du gouvernement. Qu’en pensez-vous ?

Je ne le pense pas. Avec les récentes défections et celles qui pourraient suivre, le gouvernement doit se sentir à l’aise, car sa zone de confort s’élargit. SSR a gouverné avec une majorité plus étroite pendant de longues années. Le PMSD, qui a bénéficié de la perte de crédibilité du MMM, n’est pas en mesure de défier le PM. Ce serait une absurdité car il ne jouit pas d’un support populaire suffisant pour faire cavalier seul. Non, le Parti travailliste est bien ancré dans le gouvernement ; il a le temps de se refaire une image pendant les trois années qui restent avant les prochaines élections et changer la perception populaire en ce qui concerne ses performances.

* Abordons le projet de Light Rail System du métro léger. Pensez-vous que cela résoudra notre problème de congestion routière et qu’il mettra fin à l’hécatombe de victimes de la circulation ?

J’ai de sérieuses réserves concernant ce projet. Pour plusieurs raisons. D’abord le coût : 23 milliards qui seront sûrement dépassés et représenteront une augmentation de 12.5% de notre dette nationale puisqu’il faudra emprunter. Ensuite nous n’avons pas la masse critique qui permettra de rentabiliser cet investissement. Notre population n’est que de 1.3 millions et les touristes représentent à peine un million. Singapour a 4.7 millions d’habitants et 7.5 millions de visiteurs. Cessons de nous comparer à Singapour.
Nous n’allons pas non plus résoudre les problèmes de circulation à l’intérieur des villes comme Quatre Bornes, Rose Hill, Port Louis. Le métro léger desservira l’axe Curepipe – Port-Louis dans un premier temps mais les usagers sont surtout nombreux le matin et l’après-midi. Entretemps ce sera une sous-utilisation déficitaire du réseau. Je crains fort que le prix sera très élevé pour la Trésorerie publique. La maintenance, l’entretien, le renouvellement de l’équipement et le service de la dette vont grever notre économie d’un fardeau insoutenable pendant de longues années. Puis, il faudra des subventions énormes pour faire fonctionner le système malgré le prix élevé des tickets qui fera tiquer le public voyageur. Avons-nous seulement la capacité énergétique pour alimenter en électricité un tel système ?

Je pense qu’on n’a pas épuisé tous les recours et les options autres que le métro léger pour décongestionner nos routes. Notre système logistique demande à être revu de fond en comble. Notre gestion du trafic routier est lamentable. Nos feux de signalisation tombent constamment en panne. Il n’y a pas assez de « fly-overs » et les routes à sens unique sont souvent un non-sens. Les nouvelles voies publiques en construction et les péages qui seront introduits devraient faire une différence notable. A l’Université d’Utrecht, le département de logistique peut simuler un modèle qui nous aurait garanti une circulation plus fluide, au moindre coût. Mais il faut aussi ré-éduquer les conducteurs de bus et de poids lourds, les automobilistes et aussi les piétons, motocyclistes et cyclistes. Je crains fort que le projet de métro léger soit en définitive un éléphant blanc très onéreux pour les pays.

Le mot de la fin : quelle est votre vision pour la République mauricienne de demain ?

Notre pays a encore pas mal d’atouts dans son jeu. Nous avons les moyens et les capacités humaines nécessaires pour changer le cours des événements et atteindre une destinée que nous aurons façonnée selon nos aspirations communes en tant que société et nation, car il y a beaucoup plus de facteurs qui nous unissent que ceux qui nous séparent. Mais il faut une approche inclusive qui ne marginalise aucun groupe, aucune minorité, une politique d’ouverture qui sollicite chaque Mauricien et l’incite à jouer son rôle de citoyen dans la plénitude de ses capacités et de ses talents. La nation sortira gagnante de ce nouvel essor.

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