Interview : Lindsay Riviere, Journaliste

‘SAJ n’a aucune intention de se retirer avant au moins 2018, sauf circonstances exceptionnelles bien sûr’

* ‘MMM et PTr ont toujours un énorme problème de crédibilité. Un ressort s’est brisé’

* ‘L’avenir appartient à des leaders du genre Pravind Jugnauth, Xavier Duval, Steve Obeegadoo, Kavi Ramano…’

 

Lindsay Rivière, journaliste et observateur de la chose politique fait une récapitulation des moments catastrophiques de l’Histoire du pays dans les années 1980. Il a une autre vision pour le pays qui a été trop secoué par les alliances, cassures et les mauvais jeux des politiciens. Qu’est-ce qui compte désormais ? Des superhéros ? Non, absolument pas ! Des politiciens plus modérés, attentifs et pourquoi pas prônant une véritable interculturalité en politique pour gagner à leur cause l’électorat…

Mauritius Times: Cela fait 34 ans déjà depuis la grande victoire de l’alliance MMM-PSM, ce qui devait donner au pays son premier 60-0 le 12 juin 1982. On connaît la suite des événements qui allaient provoquer l’éclatement du gouvernement d’alors. « Cela a peut-être été le plus gros gâchis politique de l’histoire de notre pays qui a raté son rendez-vous avec sa destinée, » disait le plus jeune député du MMM d’alors, Rajiv Servansingh, cette semaine, à l’express. Le pensez-vous également ?

Lindsay Rivière: Absolument. Oui, cela a été un énorme gâchis ! L’implosion du MMM, la redistribution totale des cartes politiques, le pourrissement de l’atmosphère sociale qui ont suivi, seulement 9 mois après le 60-0 historique, pris ensemble, ont constitué une des plus grandes tragédies politiques de ce pays.

Cette crise a eu des effets en cascade : un tremblement de terre psychologique ; le début d’un affaiblissement significatif du MMM, qui n’a d’ailleurs jamais cessé; l’exacerbation des sentiments ethniques après un grand élan d’unité nationale; le début d’un jeu d’alliances politiques effroyable entre intérêts divergents où toutes les lignes ont bougé et qui ne cesse depuis 30 ans d’empoisonner le jeu électoral; la désillusion de toute une génération de Mauriciens dont on voit encore les séquelles ; le début d’un cynisme incroyable qui a perverti notre démocratie, etc. Bref, après les élections de 1983, rien n’a plus jamais été comme avant en politique à Maurice !

Aujourd’hui, avec le recul, on mesure encore plus l’ampleur du désastre, tout ce qui aurait pu avoir été et qui ne se réalisa jamais, malgré l’enthousiasme de tout un peuple et une majorité sans précédent. Une immense victoire d’un parti aura finalement constitué un immense recul pour le pays !

Mais, en réalité et à bien voir, tous les ingrédients de la crise étaient déjà là en 1983: l’arrogance et l’autoritarisme de Bérenger; la susceptibilité et l’orgueil de Jugnauth ; les intrigues de Boodhoo; l’hypocrisie des courtisans ; l’esprit de revanche des Travaillistes. Il y a eu plusieurs facteurs d’échec en 1982-83.

* L’éclatement du gouvernement MMM-PSM et les tensions occasionnées par la suite au niveau des partis et dans le pays – c’étaient des moments assez difficiles et pénibles à la fois pour les politiciens et activistes politiques mais aussi pour beaucoup de journalistes. Vous avez vécu ces moments en tant que Rédacteur-en-chef de Le Mauricien durant cette période, et ils ont dû vous marquer, non ?

Personne engagé en politique ou suivant de près la politique à cette époque (y compris les journalistes) n’est sorti indemne de 1983 et de ce qui a suivi, notamment par la recherche effrénée de boucs émissaires. Tout le monde a beaucoup souffert de ces divisions, et de différentes manières. On a assisté à un cycle infernal de trahisons, de vieilles amitiés reniées, de sinistres magouilles pour écraser et humilier, des rancœurs qu’on ne soupçonnait même pas. Une atmosphère d’opportunisme et de règlement de comptes permanents s’est installée.

Etant à cette époque en première ligne de la presse quotidienne, comme Rédacteur en Chef du « Mauricien », bien sûr que tout cela m’a très profondément marqué, à la fois professionnellement et humainement. Il y a eu énormément de pressions pour faire taire la presse, des intimidations dont le public n’a jamais été au courant. J’ai même eu à m’éloigner du pays. Clairement, la roue avait tourné et certains petits esprits se chargeaient de nous le faire savoir et de nous le faire sentir. La période post-1983 a sans doute été une des périodes les plus sombres de l’histoire de notre démocratie.

Vous me demandez comment tout cela m’a affecté. Bizarrement, entre toutes les difficultés de 1982-83, l’épisode qui m’est resté toujours en tête a été non pas la haine de mes vieux ennemis (j’étais habitué à la haine) mais au contraire l’image de mon vieil ami Madun Dulloo, passé au MSM, venant me trouver pour me dissuader de partir et me disant : « Pas prend compte tout ça la ! Politique ça ! C’est ène game, ça ! ».

Ce jour-là, j’ai totalement mesuré l’incroyable cynisme des politiciens pour lesquels, au fond, rien ne compte jamais que leurs petits ‘power games’ égoïstes et je ne l’ai jamais oublié. Peut-être, est-ce pour cela que je suis toujours resté loin des acteurs politiques, que ma place a toujours été dans la presse, jamais assis aux côtés des politiciens mais bien en face d’eux, de l’autre côté de la table. Un journaliste qui veut être pris au sérieux ne doit jamais être trop proche des politiciens. Ce serait un suicide professionnel.

* Le constat qui est fait par certains analystes et d’autres observateurs de la société mauricienne, c’est que le pays a reculé par rapport à l’unité nationale qui s’était manifestée lors des élections de 1982. Est-ce vraiment le cas ? A bien voir, on a plutôt l’impression que ce qui se présentait alors ne fut qu’un semblant d’unité nationale, cela au regard de ce qui s’est passé par la suite avec les divisions à caractère communaliste et raciste ?

Oui, le pays a beaucoup reculé en termes d’unité nationale.

L’unité de 1982 était-elle une fausse unité, artificielle ? Non, je ne le crois pas. Il y avait en 1982 une vraie aspiration à quelque chose de mieux.

Vous savez, dans la vie des peuples, il y a parfois des pulsions contraires, positives et négatives. En 1982, le sentiment général était : « Anybody but Sir Seewoosagur Ramgoolam ! », d’où le 60-0 ; comme en décembre 2014 on disait aussi partout : « Anybody but Navin Ramgoolam ! », d’où l’énorme majorité Lepep.

Mais il n’y avait pas que cela dans les élections de 1982. Cette année-là, tout un peuple aspirait à voir émerger autre chose, ce qu’on appelle en anglais ‘the best of us’. Cet espoir a été terriblement déçu. Le peuple est facilement déçu. En 2014, s’est exprimée ainsi une immense aspiration à ‘quelque chose de mieux’ que le style accapareur des Travaillistes entre 2005 et 2014. Faisons attention aujourd’hui à ne pas décevoir cet autre espoir en pratiquant le ‘more of the same’.

* Pour revenir à cette question d’unité nationale : comme dirait l’Anglais, ‘you’ll only have to scratch the surface and this is what you’ll get’ : un pays toujours divisé sur différents plans et à différents niveaux? On arrive à vivre avec, mais c’est ainsi, n’est-ce pas ?

Je n’ai jamais cru, depuis mon adolescence, que sous chaque Mauricien se cache un communaliste. Ce serait à désespérer !

Laissés à eux-mêmes, dans leurs relations de voisinage, à l’école, au travail, dans les grands moments de joie ou de malheur du pays ou des individus, dans nos clubs et associations, dans le sport ou encore à l’étranger, les Mauriciens n’ont pas beaucoup de problèmes à s’accepter, à se reconnaître et à s’apprécier comme Mauriciens, enfants d’une même île, soumis aux mêmes contraintes, et ce d’où qu’ils viennent. Voyez aussi l’augmentation rapide de mariages interethniques. Il y a une très grande aspiration à bien vivre ensemble, à partager nos valeurs, nos talents, malgré nos différences.

Moi, j’ai toujours cru que le communalisme est sciemment cultivé, entretenu, systématiquement alimenté par des esprits calculateurs, dangereux, souvent des médiocres incapables d’émerger par leur propre mérite, qui songent prioritairement à leurs propres intérêts et qui ont besoin du système pour arriver. Combattre le communalisme demande aussi qu’on observe à qui profite le communalisme.

* En tout cas, que 1982 fût un gâchis ou non, rien n’a vraiment changé depuis dans nos mœurs et pratiques électorales, sauf que la realpolitik a pris le dessus et la distance entre les idéologies ou les partis grands partis s’est rétrécie, ce qui nous a donné les différentes alliances de l’après-82 (MSM-PTr-PMSD ; MSM-MMM ; PTr-MMM ; MSM-PMSD-ML) et ce qui a probablement favorisé l’apaisement. C’est nécessaire, même inévitable, vu le contexte politique local ?

Les alliances des partis, depuis 1963, sont devenues une nécessité pratique, compte tenu de la composition des divers électorats de ces partis et du fait qu’aucun parti n’a jamais obtenu une majorité de voix (à distinguer d’une majorité de sièges) au Parlement.

Dans les sociétés multiethniques, il est prouvé qu’une condition essentielle de stabilité est l’assurance d’une représentation de tous les intérêts, d’un partage effectif des pouvoirs. On ne peut gouverner un pays avec 60 ou 65% du pays contre soi. On peut accepter ce raisonnement et je l’accepte largement, mais à l’intérieur de ce concept, il doit exister bien des nuances. Cela n’exclut pas, par exemple, la pratique et l’encouragement d’une certaine méritocratie, doublée de la neutralité de l’Etat. Malheureusement, Maurice glisse de plus en plus vers un système pernicieux de quotas et de nominations symboliques où on s’éloigne de plus en plus de la méritocratie.

Les alliances politiques sont devenues un ‘fact of life’ mais encore faut-il qu’elles soient cohérentes et reposent sur quelques principes et propositions soutenues par les divers électorats, et qu’elles ne soient pas seulement (comme en décembre 2014) des mariages d’intérêts ou d’ambitions des chefs de partis seulement.

Voyez la différence entre l’alliance PTr-MMM de 1995 et l’alliance PTr-MMM de 2014, le soutien à l’une et le rejet total de l’autre! La leçon de tout cela est qu’on ne peut s’asseoir, prendre un whisky et enfoncer n’importe quoi dans la gorge de l’électorat. Il y a des alliances légitimes et des alliances illégitimes.

Enfin, rien n’empêche que le principe d’alliances soit acquis et accepté mais des alliances postélectorales sur la base des résultats obtenus par les divers partis et pas nécessairement des alliances pré-électorales. Ça marche d’ailleurs très bien en Allemagne et en Israël par exemple.

* Toutefois, lorsque Paul Bérenger déclare que le MMM se trouve devant un boulevard présentement et a signifié son intention de se présenter seul devant l’électorat lors des prochaines législatives, voyez-vous là des risques que les mêmes conditions tendues tant sur le plan politique que social, qui existaient dans l’après-82, soient recréées ? On disait alors que le pays était coupé en deux…

La démarche de Bérenger rejoint ma réponse précédente. Peut-être le MMM sera-t-il obligé de négocier avec d’autres partis en 2019, mais il faut en finir avec ces alliances qui ne reposent que sur des quotas de tickets, des répartitions de postes, qui sera ceci ou cela (ce qui a été le fondement des négociations d’alliances jusqu’ici) et redéfinir de nouvelles formes d’alliances.

En tout cas, pour moi, si le MMM va reparler alliance d’ici 2019 (après avoir peut-être réabsorbé le MP, qui ne va nulle part), ce sera davantage – et quoi qu’on dise – avec le MSM, plutôt qu’avec le PTr, surtout si Navin Ramgoolam est dans les environs. L’électorat MMM est allergique (et le mot n’est pas fort) au PTr actuel.

On a vu l’humiliation subie par Bérenger en décembre 2014 pour n’avoir pas écouté les partisans MMM et les quelques rares éditorialistes (dont moi) qui le mettaient en garde contre précisément ce que j’appelais plus tôt une alliance ‘illégitime’. Paul Bérenger dit aujourd’hui que la période janvier-juin 2015 a été « la pire période » de sa vie. Bien. Il travaille aujourd’hui à sa rédemption politique. C’est très bien. Mais s’il n’a pas compris en décembre 2014 que ses partisans ne veulent pas du PTr et de la culture politique de ce parti, ne veulent pas le voir humilié et utilisé par ses pseudo-alliés avec leur mentalité de ‘alle la pêche gros requins’, alors il ne comprendra jamais!

Vous savez, le drame de la politique aujourd’hui à travers le monde, c’est que les leaders n’écoutent plus leur peuple (en France, en Allemagne, aux Etats Unis et ailleurs). Quand un peuple s’exprime, il faut écouter. S’il dit non, c’est non. Or, tous les leaders politiques semblent, une fois élus, vivre dans une bulle, n’en faisant qu’à leur tête, tentant d’imposer leur vision.

* Ce n’est pas certain que Xavier Duval et son PMSD parviendront à faire le contrepoids au MMM malgré le fait qu’il soit, selon les sondages d’opinion, le politicien le plus populaire du pays du pays. Il aurait par ailleurs des ambitions – certes tout à fait légitimes – premier ministérielles, et il brasse large… Que faites-vous de cette popularité de à Xavier Duval ? Est-ce conjoncturelle ?

Je ne vous dirai qu’une chose : ‘Don’t write off the PMSD’. Il y a un petit phénomène en marche avec le PMSD.2 et Xavier Duval. Pendant que les autres dorment sur leurs lauriers, le PMSD est en train tranquillement de mettre en place une organisation extrêmement structurée, informatisée, qui couvre tout le terrain, avec 15,000 membres, jeunes pour la plupart, enthousiastes, qui ont le sentiment de compter, qui utilisent très efficacement les nouvelles technologies, avec une communication permanente.

Posez-vous la question : Qui peut mobiliser sous un chapiteau 12,000 personnes (trois fois plus que le meeting Lepep du 1er mai) pour un congrès annuel aujourd’hui ? Ceux qui sous-estiment le PMSD new look le font à leurs propres risques. Le PMSD n’est plus ce vieux parti de la Population Générale seulement. Il brasse très large, descend dans les régions rurales, occupe tout le terrain, fait de la méritocratie (thème cher à la jeunesse) son étendard.

Je ne crois pas du tout que Xavier Duval soit un feu de paille temporaire. Petit à petit, depuis que je faisais des sondages SOFRES en 2000, il devient le politicien le plus populaire du pays. Pourquoi ? Parce qu’il est très différent de son père, Sir Gaëtan Duval ou de Paul Bérenger et il cultive sciemment cette différence d’image. Il choisit de n’antagoniser personne, il sourit facilement, n’insulte jamais, charme ses interlocuteurs (comme autrefois Navin Ramgoolam), fait appel à la raison plutôt qu’à l’émotion, tient les bons discours, se dit « friend to all and enemy to no one’.

Les Mauriciens commencent à aimer ce style de leaders. Ils en ont assez de propos vulgaires, irrespectueux, des grandes gueules. Xavier Duval est dans l’air du temps.

Personnellement, je ne pense pas du tout que sa popularité soit conjoncturelle. Je pense, au contraire, qu’il devient de plus en plus un précieux allié et pour le MSM et pour le PTr si, en 2019, le MSM bascule de nouveau avec le MMM.

Maintenant, rien ne dit qu’il n’ira pas encore plus loin, puisqu’il tranche dans tous les électorats. Qui sait ? Comme tout le monde, il a ses propres ambitions et c’est son droit. Il n’a que 58 ans (13 ans de moins que Bérenger, 11 ans de moins que Navin Ramgoolam), et il a encore 15-20 ans devant lui, s’il joue bien ses cartes … On peut faire beaucoup de choses en 20 ans !

* En attendant, il semblerait que les deux principaux partis de l’opposition, le MMM et le PTr, n’arrivent toujours pas à inquiéter l’alliance gouvernementale, malgré les difficultés que rencontre l’actuel gouvernement sur différents plans. Qu’est-ce qui expliquerait cela?

Le manque de crédibilité. MMM et PTr ont toujours un énorme problème de crédibilité, 18 mois après leur défaite retentissante. Un ressort s’est brisé. Quoi qu’ils disent désormais, tout le monde prend leurs propos avec une pincée de sel. Paul Bérenger joue bien son rôle de Leader de l’Opposition parlementaire et s’accroche, mais je commence à me demander si sa désastreuse alliance de 2014 n’aura pas pour lui le même impact qu’eut sur Gaëtan Duval la décision de celui-ci de faire la coalition de 1969 avec SSR – une décision dont il ne se releva jamais vraiment.

Quant au PTr, il n’y a eu aucune remise en question fondamentale, aucune réforme, aucune nouvelle impulsion. Sans doute l’électorat Lepep est-il impatient et grogne-t- il un peu mais quelle est, pour lui, l’alternative ? Revenir en arrière ? Ravaler sa salive ? Admettre qu’il s’est trompé et adorer à nouveau ce qu’il a brûlé?

* Quelle opinion faites-vous de la manière dont Sir Anerood Jugnauth gère les affaires du pays ? Le style et la méthode de l’homme n’ont pas changé, mais pensez-vous qu’il soit ‘very much in command’ ?

Sir Anerood est resté largement le même, dans son style et ses politiques. Il a des convictions fortes, dirige de l’avant, impose souvent sa volonté et bouscule beaucoup de monde. Vous savez, ce n’est pas à 85 ans que les hommes changent!

Contrairement à d’autres, je le crois, moi, comme vous dites ‘very much in command’, même quand il donne l’impression de trop écouter d’autres (comme Bhadain). S’il le fait, c’est qu’il est sans doute entièrement d’accord avec Bhadain. SAJ n’est pas homme à se laisser imposer des choses, certainement pas par Xavier Duval ou Ivan Collendavelloo, ni même par son fils !

Je pense d’ailleurs que toutes ces spéculations sur son retrait prochain comme Premier ministre et sur le prime ministership imminent de Pravind Jugnauth ne sont que des fadaises, du vent. D’après moi, SAJ n’a aucune intention de se retirer avant au moins 2018, sauf circonstances exceptionnelles bien sûr. J’ai toujours dit qu’il ne s’en ira que quand, lui, il le voudra et certainement pas parce que d’autres le souhaitent. Pourquoi ?

D’abord, personne au MSM ou dans la coalition n’aura le courage ou l’audace de lui demander de partir. J’ai envie de voir ce brave qui entrera dans son bureau et lui dira dans les yeux : « PM, mo croire ine l’heure pou ou step down et alle réposé ! ». Il repartirait plus vite qu’il n’est entré.

Puis, je crois que SAJ, malgré quelques défauts de caractère, est un homme de devoir, très attaché à quelques grandes valeurs. En 2014, il a promis au pays deux choses : (i) Faire un deuxième miracle économique. C’est loin d’être fait. (ii) Débarrasser le pays politiquement de Navin Ramgoolam. C’est loin d’être fait. Au contraire, Navin revient. Donc, je peux me tromper mais je ne vois vraiment pas Sir Anerood « walk away from an unfinished task». Ce serait totalement ‘out of character’ et il ne voudra pas partir sur des promesses non-tenues.

En réalité, si Dieu lui prête vie et santé, je vois SAJ rester en poste encore trois ans, laisser Pravind se tailler une image de futur Premier ministre en faisant ses preuves aux Finances pendant ces trois ans, réaliser son ‘miracle’ économique, puis et seulement ensuite se retirer, peut-être à la fin de son mandat mais peut-être aussi 6 mois avant les élections pour permettre à Pravind d’aller aux élections en 2019 avec, à la fois, un bilan comme ministre des Finances et la fraîcheur d’un nouveau Premier ministre.

A moins d’être très malade, SAJ est trop orgueilleux pour venir dire au pays : « Je vous avais dit que je vous dirigerais pour 5 ans, maintenant je suis un peu fatigué et je propose que Pravind finisse mon travail comme PM ». Ceux qui disent cela ne connaissent pas Sir Anerood.

Une dernière chose : Il y a pas mal de naïfs à Maurice. Parce que quelqu’un dans le temps a dit que SAJ ne travaille plus que pour mettre son fils comme PM, beaucoup de gens acceptent cela comme argent comptant. C’est un peu simpliste.

Vous savez, les grands hommes partout dans le monde ne travaillent pas pour la gloire des autres, y compris de leurs fils. Ils travaillent d’abord et surtout pour leur propre gloire, pour leur propre image. Vous croyez vraiment que Sir Seewoosagur travaillait pour la gloire de Navin ? Sir Gaëtan Duval pour la gloire de Xavier ou Sir Satcam Boolell pour celle d’Arvind ? Ou Sir Winston Churchill ou Le Général de Gaulle pour la gloire de leurs fils, qui étaient pourtant députés ? Bien sûr que non.

Ils travaillent certes un peu pour eux et les aiment, mais les grands leaders du monde travaillent surtout pour leur propre place dans l’Histoire. Croyez-moi : Sir Anerood, sauf graves imprévus, est là pour rester le plus longtemps possible et Pravind Jugnauth à ses yeux devra gagner ses galons avant de devenir PM. Et le prochain Budget sera le début de cette route exaltante pour Pravind.

* Qu’en sera-t-il du style Pravind Jugnauth, le ‘Prime Minister in waiting’, selon vous?

Pravind Jugnauth a eu deux passages réussis aux Finances et un passage à l’Agriculture. Il a un style de ‘quiet achiever’, de ‘hard worker’ discret, consultant beaucoup et observant mais parlant peu, ouvert à la modernité et l’innovation – d’où son premier choix de ministère dans le gouvernement Lepep.

Il est patient, studieux, ne fait pas de cinéma. Un peu comme Xavier Duval par certains côtés, mais avec un peu moins de charisme. Il a bien fait en 2003-05, n’a pas eu le temps de faire beaucoup en 2010-11 mais a essayé. Il a très bien réformé l’Agriculture en 2000-03. Son premier Budget sera un grand test qui montrera à la fois son style et ses priorités.

Pour vous répondre directement, Maurice vit les dernières années des grands leaders charismatiques, les Guy Rozemont, Sir Seewoosagur, Sir Anerood, Sir Gaetan Duval, Paul Bérenger, Navin Ramgoolam, etc. Nous passons à une autre génération de leaders cinquantenaires d’un tout autre style, les ‘quiet achievers’ qui n’ont pas nécessairement besoin d’être des géants. L’avenir appartient à des leaders du genre Pravind Jugnauth, Xavier Duval, Steve Obeegadoo, Kavi Ramano, etc.

L’Ile Maurice, qui aimait bien jusqu’ici ses grands héros, ses surhommes aura à s’habituer à ce nouveau genre de leaders.

* Published in print edition on 17 June 2016

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