Interview : Khalil Elahee

Interview : Khalil Elahee

« Je ne pense pas qu’il faut diaboliser le Best Loser System…

 

… il faut nous laisser guider par nos principes et la réalité de notre contexte, et non par l’obsession de l’image que nous projetons de nous-mêmes aux autres »

 

La réforme électorale, en vue de l’abolition du BLS, suscite bien des passions de bords différents. Dans la classe politique, chacun apporte ses explications, certains proposent des solutions. Mais que pense le citoyen lambda de toute cette affaire ? Comment concilier représentation ethnique et construction d’une nation moderne, insécurité des minorités ethniques et méritocratie ? Khalil Elahee, chercheur à l’Université de Maurice, nous donne son avis sur la question…

 

 

 

Mauritius Times : Alors que la perspective d’une réforme électorale semblait être à portée de main, voilà tout le débat déplacé du champ de la représentation adéquate des partis à celui de la représentation adéquate des équilibres ethniques. Les choses se compliquent et on se perd dans d’interminables discussions, cela malgré les précisions – « convaincantes » selon certains analystes — de Rama Sithanen par rapport à l’incapacité du Best Loser System à assurer seul cet équilibre. Quelle est votre opinion à propos de tout ce débat ?

En tant que citoyen engagé, je suis interpellé par ce qui se passe autour de nous. Ma foi est ce qui donne un sens à mon cheminement et je suis interloqué par les propos de certains qui parlent à ma place, pire au nom de toute une communauté. Il faut, sans doute, clarifier tout le concept de “représentativité’’. S’il s’agit de “communautés de foi ou communautés religieuses’’, alors nous ne pourrons nous débarrasser du BLS sous une forme ou une autre. Le débat ne pourra avancer que si nous pensons en termes de représentativité locale, d’une vraie démocratie participative et d’une alternative au “party politics’’.

* Trouvez-vous que le gouvernement mène suffisamment de campagnes pour une question si importante auprès des citoyens mauriciens ?

Il faut plus que des campagnes d’explication. Il faut une approche “bottom-up’’ où on écoute ce que veut la population. Il faut une consultation, des échanges à la lumière de faits et de données afin que les gens puissent former une opinion fondée sur des informations précises.

Les partis politiques et les groupes socio-religieux ne doivent pas s’imposer comme intermédiaires incontournables, mais ils doivent uniquement agir comme des facilitateurs. C’est incroyable, par exemple, l’absence des jeunes dans l’exercice de réforme en place. Cela explique un peu pourquoi personne ne lutte pour la représentativité de la jeunesse dans un nouveau système électoral. C’est symptomatique d’un système éducation qui ne responsabilise pas suffisamment la future génération.

* La République de Maurice est considérée comme la plus grande démocratie de l’Afrique. Dans quelle mesure les propositions en faveur du maintien du BLS affectent-elles notre image au niveau international, surtout celle d’une République tournée vers la modernité ou le futur Singapour de l’océan Indien ?

Je ne pense pas qu’il faut diaboliser à ce point le BLS. L’Inde est la plus grande démocratie au monde et elle a des systèmes de quotas où la représentativité est non seulement communale mais castéiste également. Ce mécanisme s’étend même au recrutement dans le secteur public ou encore dans les universités.

Singapour a misé sur la méritocratie et la discipline mais elle n’est pas la meilleure instance de démocratie. Je crois qu’il faut nous laisser guider par nos principes et la réalité de notre contexte, et non par l’obsession de l’image que nous projetons de nous-mêmes aux autres.

* Yousuf Mohamed rejette la proposition qui soutient que le BLS empêche la construction de la nation. « Mais nous sommes déjà une nation, » affirme-t-il. « Certes, avec ses faiblesses, mais nous ne sommes ni le Liban, ni l’Inde, ni le Pakistan. Nous sommes une île pluriethnique et paisible. Alors, ça dérange qui les Best Losers ? » se demande-t-il. A-t-il tort ?

Ma foi de musulman m’interdit de ne penser que pour les Musulmans. Par exemple, c’est inacceptable que toute une partie de notre peuple soit par défaut qualifiée de “Population générale’’. Dois-je aussi comprendre que, selon cette logique, les députés correctifs non-musulmans ne représentent pas les Musulmans ? J’ai même dans ma circonscription à Curepipe un tel député qui est aujourd’hui ministre. Est-il uniquement un ministre pour les Sino-mauriciens ou pour la Population générale ?

* Allez-vous soutenir la demande de Mohamed père en faveur des garanties constitutionnelles pour assurer une représentation adéquate des minorités, y compris des Musulmans ? Ou pensez-vous qu’il faudrait, dans un élan démocratique, passer par un référendum pour que l’ensemble de nos compatriotes puissent exprimer leur position sur soit l’abolition du BLS ou le maintien du BLS ?

Qui dit des demandes pour les minorités veut aussi dire des garanties, des acquis pour la majorité. Je n’arrive malheureusement pas à comprendre cette logique. Ce n’est pas avec le communalisme que nous combattrons le communalisme. Je respecte le contexte historique et je ne juge personne. Mais je pense que ceux qui ont lutté pour l’indépendance avaient un contexte différent que celui d’aujourd’hui. S’ils étaient à notre place, ils auraient agi différemment…

* Par ailleurs, vous avez sans doute pris connaissance de cette proposition faite par Paul Berenger à Navin Ramgoolam en vue de “faire un grand pas en avant… et de retirer l’aspect communal de la réforme électorale”. Il la présente sous forme de projet de loi proposant “soit l’abolition du Best Loser System, soit la diminution des best losers, soit l’abolition du BLS à titre expérimental, soit le maintien du BLS sans que les candidats n’aient à déclarer leur appartenance ethnique” ! En termes de « clarté et d’absence d’ambiguïté », on ne trouvera pas mieux : il propose tout et son contraire en même temps. Qu’en pensez-vous ?

Je souhaite vivement que les politiques consultent davantage la base, qu’ils marchent dans les rues et écoutent les gens. Je peux vous dire qu’il y a un monde de différence entre ceux qui vont à la Mosquée et les quelques-uns qui les dirigent. Effectivement, la question du BLS interpelle mais les gens ont d’autres soucis quotidiens…

* Au-delà des craintes soulevées chez beaucoup de nos compatriotes par rapport à la perspective de l’abolition du BLS, Lindsay Rivière de l’express soutient que les difficultés à propos de la réforme électorale s’amplifient quand s’y mélangent les calculs partisans des leaders de nos principaux partis. Ces derniers vont essayer « de se piéger mutuellement et de miner le terrain politique pour la suite des événements ». Il a sans doute raison mais il me semble que l’apparatchik, qu’il soit rouge, mauve ou orange, n’y peut rien visiblement — malgré ses convictions ? Vos commentaires ?

J’ai vu le film hier “Les hommes de l’ombre’’. Si la politique se déroule de cette façon, alors c’est inquiétant. Mais en tant qu’être humain qui fait l’effort d’être fidèle à sa foi, je crois qu’il y a Quelqu’un qui est au-dessus de toute chose et rien ne Le dépasse, même les plans les plus machiavéliques.

* Autant donc dire qu’il faut cette réforme électorale pour considérer de nouveau toute la question de financement des partis politiques et des campagnes électorales, des pratiques électorales mais aussi de la démocratisation des partis politiques ? Il n’y a pas que le communalisme, mais aussi la dictature des leaders avec laquelle il faudrait en finir, n’est-ce pas ?

Oui certainement, mais nous avons les leaders que nous méritons finalement. Je ne pense que qu’il suffit de pointer du doigt le système. Il y a un “noubanisme’’ primaire qui est en nous et que nous devons éviter de promouvoir.

La justice, la méritocratie et la transparence ne sont pas de vains mots pour moi, même si beaucoup n’y croient pas. Ce sont les choses qui donnent un sens à mon existence, des principes qui ne sont pas négociables. L’épreuve est un fait et il faudra lutter…

* Tous les débats et les discussions autour de la représentation adéquate de la diversité ethnique à Maurice, en particulier des minorités ethniques, et les passions soulevées démontrent comment il est difficile de construire une nation et probablement de gérer la petite République de Maurice, n’est-ce pas ?

C’est l’épreuve. Mark Twain n’avait pas écrit que les habitants de l’île sont les gens du Paradis ! Aussi je ne pense pas qu’une nation est un état, un phénomène statique. Il faut un dynamisme d’engagement afin d’entretenir, « sustain » l’idéal que nous poursuivons…

* Que faire, selon vous, pour qu’il y ait une place pour autre chose que de la passion ethnique à Maurice ?

Etre conscient que nous aurons à rendre des comptes au Créateur et cela peut arriver dans l’instant qui suit !

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