‘Dans la conjoncture politique actuelle Le PMSD peut prétendre jouer le rôle de joker ce qui était dévolu auparavant au MMM’

Interview: Jocelyn Chan Low – Historien

* ‘Loin d’être enterré Navin Ramgoolam est ‘alive and kicking’. Il y a effectivement un Labour Revival’

* ‘La place du MMM est résolument dans l’opposition

Il perdrait définitivement toute la crédibilité s’il décide de venir à la rescousse d’un gouvernement chancelant’

L’imprévu, en cette année du singe de feu, est bien au rendez-vous : Xavier Duval et son équipe se démarquent en quittant le Gouvernement. Notre invité, Jocelyn Chan Low, historien et analyste politique, nous donne son point de vue sur les transformations du PMXD/PMSD ces derniers mois. Il fait une incursion dans le passé et se penche aussi sur l’avenir.

Mauritius Times: Les événements de ces derniers jours nous rappellent ce que Harold Wilson disait à l’époque à l’effet qu’une semaine est un siècle en politique. Il faudra probablement reformuler cela, car tout a basculé en l’espace d’une journée suite à la démission collective du PMSD du Gouvernement, lundi dernier. ‘A day is indeed a long time in politics!’, n’est-ce pas ?

Jocelyn Chan Low : Oui, mais il est vrai que personne, à la fois parmi les observateurs et les acteurs politiques, ne s’attendaient à un tel développement politique à la veille des fêtes de fin d’année tellement le PMXD/PMSD était habitué à avaler de très grosses couleuvres pour rester au pouvoir. On se souvient de l’épisode de Michael Sik Yuen sous le précédent gouvernement, et tout récemment il y a eu, par exemple, la sortie de Soodhun contre Xavier-Luc Duval pour une banale histoire de banderoles.

La tradition était que le PMSD ne claquait pas la porte sauf s’il en était contraint et cela uniquement à la veille des élections générales. On a oublié que ce PMSD auquel on était habitué ne représentait pas grand-chose au niveau électoral, les 44% de 1967 ayant été ramené à 2-3%. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il est évident qu’après les élections de 2014, il y a eu un véritable PMSD Revival, avec comme toile de fond un ‘rebranding’ très efficace du parti.

C’est un fait qu’un nombre de jeunes de toutes les communautés se tournent de plus en plus vers le PMSD et de son leader. Ce dernier donne l’image d’un technocrate dynamique, moderne, consensuel tout en étant le champion d’une créolité ouverte.

En outre, au niveau du Parlement, il semblerait qu’il y ait un bloc de 11 députés très soudé derrière leur leader qui, à la lumière des derniers sondages, est la personnalité politique la plus appréciée des Mauriciens.

De même, dans la conjoncture politique actuelle, le PMSD peut prétendre jouer le rôle de joker, ce qui était dévolu auparavant au MMM. Donc, je crois qu’on a eu tort de sous-estimer le PMSD et d’ignorer ces développements significatifs sur l’échiquier politique.

* Cette démission collective du PMSD va remettre en question bon nombre de choses, dont la mise sur pied de la très controversée ‘Prosecution Commission’, mais probablement aussi la passation du pouvoir, puisque l’Alliance Lepep n’existe plus techniquement avec le départ du PMSD. Et il sera moralement plus difficile de nommer Pravind Jugnauth en remplacement de SAJ, de ce qui reste de cette alliance, sans compter l’épée de Damoclès de l’affaire MedPoint qui pèsera toujours sur la tête du leader du MSM. Qu’en pensez-vous?

Oui, dans sa forme actuelle, la ‘Prosecution Commission’ semble définitivement enterrée. Mais si on se réfère à l’histoire politique de Maurice, où le transfugisme est une plaie abominable, mais hélas ! récurrente, de la vie politique, cela ne m’étonnerait pas qu’elle soit rouverte un de ces jours.

D’ailleurs, après le départ du PMSD, on a vu le spectacle affreux et indécent d’un député et d’un parti soi-disant de l’opposition déclarant ouvertement que ses membres sont disposés à prendre un poste au gouvernement avant même que l’offre ne leur soit faite. Comme immoralité politique, on ne pourrait faire mieux !

Quant à la passation du pouvoir, évidemment, la situation semble avoir changé, mais valeur du jour Pravind Jugnauth peut toujours prétendre contrôler une majorité au Parlement, ce qui, selon les termes de la Constitution, ferait de lui un prétendant au poste de Premier ministre dans le cas où SAJ décide de se retirer.

Mais la question de légitimité morale va se poser avec une plus grande acuité avec l’éclatement de l’Alliance Lepep. En outre, cela impliquerait un autre remaniement ministériel qui risque de lézarder davantage la majorité gouvernementale et créer plus de confusion. Il ne faut pas oublier que la Présidente de la République peut tout aussi bien dissoudre l’Assemblée nationale et précipiter ainsi des élections générales. Finalement, dans toute cette histoire, c’est Pravind Jugnauth qui est le plus gros perdant.

* Ce qui a surpris aussi, cette semaine, c’est la sortie de Tim Taylor, Chairman du Groupe CIM, qui en référence au projet gouvernemental concernant la ‘Prosecution Commission’, a déclaré à un quotidien : « Je trouve révoltante cette démarche… », et « on veut amender la Constitution pour satisfaire un agenda politique ». Le ton et les mots utilisés par l’un des grands capitaines du secteur privé vous surprennent-ils?

Pas du tout. Tout projet de loi qui vise ou donne à croire que le principe de la séparation des pouvoirs et l’indépendance du judiciaire sont menacés est une menace directe pour tous les citoyens mais davantage pour les investisseurs et le gros capital.

J’ai travaillé sur les documents déclassifiés aux Archives de Kew Gardens depuis peu et ayant trait à l’évolution constitutionnelle de Maurice depuis 1945. Je peux vous affirmer que le secteur privé, ensemble avec le PMSD (Jules Koenig en particulier), a pesé de tout son poids pour que non seulement le Commissaire de Police soit constitutionnellement indépendant mais surtout pour que le judiciaire ne soit aucunement, de quelque manière que ce soit, sous une influence quelconque du pouvoir politique.

Dans une société complexe, pluriethnique, cela est fondamental. Et cette séparation des pouvoirs, ce respect profond pour le judiciaire, a garanti la stabilité politique jusqu’ici. On a vu en février 1999, au cours des émeutes Kaya, ce qui s’est passé quand une certaine section de la population ne croyait plus que la Police était au-dessus de la mêlée politico-ethnique.

Je crois que Tim Taylor a totalement raison et qu’il ne faudrait pas jouer aux apprentis sorciers dans un pays aussi complexe que le nôtre. Dois-je rappeler que les professionnels de la profession légale à travers le Bar Council et la Law Society ont exigé le retrait de cette loi ? C’est tout dire.

* Au-delà de cette perspective historique et les raisons du positionnement des uns et des autres, pensez-vous qu’il y ait d’autres considérations qui seraient intervenues dans la prise de décision du leader du PMSD : l’impopularité croissante du Gouvernement, la montée du PTr, la passation du pouvoir elle-même… ?

Evidemment, le PMSD ne se sentait plus à l’aise depuis quelque temps au sein de l’Alliance Lepep. Non seulement l’impopularité palpable et grandissante du régime impactait négativement sur le but avoué des leaders du parti de faire du PMSD un grand parti national, mais il y a aussi la perspective d’introniser Pravind Jugnauth comme Premier ministre contre la volonté d’un très grand nombre de Mauriciens. Ces données risquent de peser très lourd dans la balance aux prochaines élections générales.

On se souvient de la controverse entre Xavier Duval et Ivan Collendavello au sujet de cette affaire. Y a-t-il eu discussions à ce propos au moment de la constitution de l’alliance ? Duval avait affirmé alors que cela n’avait pas été évoqué alors que Collendavelloo insistait que c’était dans la ‘tête de tout le monde’! Très habilement, Xavier Duval s’est débarrassé de ce gros fardeau politique.

En outre, je me demande si Xavier Duval croit réellement que la relance économique tant promise est derrière la porte, étant donné la conjoncture internationale actuelle, avec une remontée du prix du baril de pétrole et surtout le protectionnisme à venir avec une certaine démondialisation liée à l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, le Brexit, la remontée de la droite dure en France et en Europe, etc…

Au fait, il faut s’attendre à bien des incertitudes au niveau de l’économie mondiale dans les mois à venir, avec malheureusement des retombées pas nécessairement positives pour l’île Maurice.

Et, bien sûr, au niveau de la politique locale, ce que je disais ici même en septembre 2015, est devenue une réalité. Loin d’être enterré Navin Ramgoolam est ‘alive and kicking’. Il y a effectivement un Labour Revival et on sait que le PMSD et le PTr sont des alliés naturels.

* A bien voir, faire le procès de l’opportunisme politique de Duval ne serait pas tout à fait juste eu égard au bilan mitigé d’un gouvernement « at cross purposes », la relance qui ne décolle pas, et des conditions économiques qui donnent des signes de détérioration. Le leader du PMSD a des ambitions, et c’est tout à fait légitime. La ‘Prosecution Commission’ aura été donc un prétexte providentiel pour le PMSD lui permettant de faire le saut?

Oui, je le crois.

En introduisant la ‘Prosecution Commission’, SAJ a offert à Xavier Duval une ‘golden opportunity’ de quitter la barque et devenir du même coup le leader de l’opposition. On oublie que Sir Gaëtan Duval a été un grand leader de l’opposition et sans doute XLD utilisera l’institution pour consolider davantage son emprise sur l’électorat.

* En tout cas, que le MP rejoigne les rangs du Gouvernement ou non, quelle opinion faites-vous de ce qui reste de son mandat ? Le MSM détient à lui seul une majorité parlementaire, et même si la passation du pouvoir paraît être remise en question, rien n’indique qu’il ne pourra pas tenir le coup jusqu’en 2019…

Avec la présence au Parlement de certains députés dits de l’opposition – mais prêts à absolument tout pour un maroquin ministériel -, je ne crois pas que le Gouvernement risque d’être mis en minorité.

Mais, face à une opposition unie du MMM, PMSD, PTr, la partie ne sera guère aisée au Parlement mais surtout dans la population. Il se trouve que ces dissidences du MMM ne valent plus grand-chose sur le terrain. Au contraire, en rejoignant le gouvernement, cela risque de le rendre encore plus impopulaire. En outre, est-ce que cette pression politique va accentuer les tiraillements au sein de l’équipe au pouvoir? Attendons voir…

* L’option MP est là, mais ça n’apporterait pas grand-chose au MSM. Ce qui intéresserait le MSM, c’est un coup de main du MMM. Mais c’est difficile d’imaginer Paul Bérenger se laisser tenter par ce coup-là, non ?

Le MMM est dans une situation difficile, certes, mais la priorité pour le parti devrait être, à mon avis, la reconquête de son électorat à travers une ligne politique crédible, sans aucun zig-zag. Il doit surtout se ressourcer autour de ses grandes valeurs et affirmer ainsi son identité propre. Cela signifie le fait de refuser toute compromission, même si cela signifie privilégier le moyen terme au court terme en ce qu’il s’agit de la prise du pouvoir.

La récente Constitution, adoptée par le parti, est un formidable outil de relance. Pour cela, le MMM, à mon avis, doit se préparer à affronter les prochaines élections seul contre tous. Evidemment, en même temps, il doit travailler de concert comme il se doit avec les autres partis de l’opposition au Parlement.

Bref, la place du MMM est résolument dans l’opposition. Il perdrait définitivement toute la crédibilité qu’il s’est reconstruite péniblement depuis les dernières élections générales, s’il décide de venir à la rescousse d’un gouvernement chancelant, à bout de souffle.

* Ce que vous prônez pour le MMM, c’est-à-dire donner priorité à la refonte et à la consolidation du parti au lieu de focaliser sur la reconquête du pouvoir, cela devrait aussi intéresser le Parti Travailliste. Qu’en pensez-vous?

Le PTr a une culture politique différente et les Labours souhaitent surtout prendre leur revanche. Ils privilégient donc le court terme, et ils semblent avoir le vent en poupe car l’Alliance Lepep s’est livrée à un véritable exercice d’autodestruction depuis décembre 2014.

Trop d’empressements, de tiraillements, d’improvisations, d’arrogance… tout cela a grandement joué en faveur du PTr sans compter les charges rayées contre son leader. Mais, en même temps, il est vrai que la surconcentration de pouvoir du leader au sein du PTr a amené gabegies et défaite.

2017 amènera peut-être les changements que Navin Ramgoolam lui-même a promis. Et ce sera tant mieux pour la démocratie. Car la démocratie parlementaire repose aussi sur la bonne santé des partis politiques.

* On évoquait plus tôt l’opportunisme du politicien Duval. Toutefois ce dernier n’a pas caché ses ambitions premières ministérielles – même si – dans le sillage de la démission du PMSD du Gouvernement – il a ensuite démenti quelque accord avec le PTr, en particulier d’un partage du pouvoir à l’israélienne. Mais cette option va sans doute revenir sur la table tôt ou tard – même si Navin Ramgoolam serait particulièrement réticent à l’idée de partage du ‘prime ministership’. Votre opinion?

Tout dépendra du rapport des forces au moment des négociations.

Le leadership de l’opposition donne un véritable boulevard à Xavier Duval pour consolider son parti et son image d’homme d’Etat consensuel, à l’écoute de toutes les composantes de la population. XLD a réussi le tour de force de ne braquer personne contre sa personnalité. Pourra-t-il émerger de leader d’un parti d’appoint à celui d’un leader national ?

Peut-être aussi que les Travaillistes dans leur empressement à reconquérir le pouvoir pour effacer les humiliations subies seront prêts à satisfaire les exigences d’un allié fidèle dont eux-mêmes avaient plus ou moins orchestré le départ en 2014 ? Seul le temps nous le dira.

* Voyez-vous Xavier Duval prendre de l’épaisseur avec le temps pour avoir l’envergure d’un Paul Bérenger, et devenir l’élément fédérateur d’une alliance qui ambitionne de prendre le pouvoir?

Pourquoi pas? En termes de communication politique, Xavier Duval nous donne l’image d’une personnalité sympathique, un technocrate dénué de toute arrogance, très éloigné des excès de SGD et qui est à l’écoute de la population, incluant aussi des jeunes.

Il ne faut pas s’y tromper. La situation politique actuelle est caractérisée par l’effritement des hard core des partis traditionnels et le nombre croissant d’électeurs sans attaches particulières. Il ne faut surtout pas sous-estimer le ‘new’ PMSD et son leader, et sa capacité à rallier une grande partie de ces indécis et des jeunes en particulier.

En fait, en quittant le Gouvernement avec panache, Xavier Duval a fait un véritable pari sur l’avenir. Le temps nous dira s’il a raison.

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