‘SAJ donne l’impression de quelqu’un qui est sûr de lui-même et qui veut gouverner’

Interview : Jocelyn Chan Low, Historien — 

* Roshi Bhadain – ‘En politique, un homme isolé ne vaut pas grand-chose’

* ‘Le PTr peut toujours rebondir. Tout dépendra aussi de l’issue des diverses enquêtes et procès en cour’

Les signes d’instabilité politique s’amplifient alors que les rumeurs des alliances continuent d’alimenter les conversations quotidiennes. Il est aussi malheureux de constater que les affaires, les unes plus éloquentes que les autres, continuent de défrayer la chronique. Jocelyn Chan Low, historien, nous en parle.

Mauritius Times : On n’est malheureusement pas en présence des résultats d’un sondage sur la cote de popularité du gouvernement présentement, mais cela n’a pas l’air de trop bien aller pour le Gouvernement, mais aussi pour le pays, avec les affaires et allégations qui se succèdent ces derniers temps, non ?

Jocelyn Chan Low: La perte de popularité du Gouvernement est très palpable et cela ne m’étonnerait guère qu’un prochain sondage confirme cette chute de popularité du régime actuel au sein de la population.

Cette chute s’est installée depuis quelque temps déjà. Cela n’est guère surprenant parce que le vote de décembre 2014 était essentiellement un protest vote contre les dérives du régime de Navin Ramgoolam et un rejet de l’électorat à la fois du PTr et du MMM d’un projet d’alliance perçu comme étant contre nature. Ce n’était pas qu’un vote d’adhésion envers des partis et des leaders de l’alliance Lepep. Sans aucun doute, certains électeurs ont cru dans les promesses de changement, notamment dans la bonne gouvernance, de cette alliance qui promettait d’être très proche du peuple.

Mais le bilan jusqu’ici n’a pas été à la hauteur des espérances à la fois du point de vue de gouvernance que de celui de l’économie. Les Mauriciens, en général, abhorrent toute dérive ‘pouvoiriste’. Malheureusement il y a une forte perception que le régime en place ressemble beaucoup trop à son prédécesseur : nominations contestables et contestées de petits copains ou de petites copines, des ‘affaires’ à n’en plus finir telles les fameux ‘bal kuler’, Euro loan ou les 19 millions, etc…

En outre, au niveau de l’économie presque deux ans après l’avènement de ce gouvernement, nous sommes toujours au stade des belles intentions qui attendent d’être concrétisées…

Sans compter les divisions internes au niveau du gouvernement qui sont dévoilées ouvertement et sans retenue sur la place publique comme jamais auparavant. Ceci donne l’image d’un gouvernement désuni avec un chef qui ne maîtrise plus les événements.

Il est vrai que l’acquittement de Pravind Jugnauth, son retour au Cabinet et son budget qui définitivement annonçait une certaine rupture, avec des mesures très louables à l’instar des mesures pour l’éradication de la pauvreté, avaient créé les conditions pour un renouveau dans l’action gouvernementale. Malheureusement tout cela a été gâché par les ‘affaires’ et événements récents. La morosité ambiante qui semblait avoir disparu un certain moment est de retour.

* En d’autres temps et circonstances, Sir Anerood Jugnauth, tel que nous l’avons connu, n’aurait pas tardé à maîtriser les taureaux qui sèment la pagaille, fussent-ils ministre, conseiller spécial ou légiste. Il dispose pourtant d’une majorité confortable, et il ne paraît pas qu’il existe de grandes divergences de vues au sein de son alliance par rapport aux grandes questions politiques ou celles concernant les affaires de l’Etat. Qu’est-ce qui a donc changé ?

C’est évident que SAJ n’est plus le Rambo d’autrefois qui n’avait pas hésité, par exemple, à démettre Harish Boodhoo de ses fonctions. Certains mettent cela sur le poids de l’âge. Mais l’image qu’il projette à la télévision et lors de ses sorties publiques n’est pas celui d’un homme à bout de souffle. Loin de là. Au contraire, il donne l’impression de quelqu’un qui est sûr de lui-même et qui veut gouverner.

Ce qui a changé au fond, c’est qu’il n’est plus à la tête d’un parti majoritaire au Parlement. Et, pour cela, il faut revenir au Remake de 2000. Quand SAJ quitte le Réduit pour retourner dans l’arène politique, il n’est plus à la tête du MSM mais, néanmoins, Bérenger le présente comme Premier ministre pour les 3 premières années. Et l’alliance Lepep le présentera comme PM pour toute la durée du mandat gouvernemental.

Mais la structure du pouvoir tel que cela est conçu dans le système westministérien, exige que le PM détienne une majorité au Parlement. Mais SAJ aujourd’hui dépend du soutien des partis de l’alliance Lepep… Il a lui-même avoué au Parlement qu’Il était en faveur du projet Heritage City, que c’était son projet mais les leaders de l’alliance Lepep étant opposés au projet, il a dû céder.

De même, dans le cas de Vishnu Luchmeenaraidoo qui a cherché du soutien auprès de Pravind Jugnauth dans la guéguerre qui l’opposait à Roshi Bhadain, le PM n’a pas pu prendre des sanctions immédiates dans un cas qui ressemblait beaucoup à une fronde ministérielle.

En fait, le pouvoir réel se trouve dispersé en plusieurs pôles, l’un étant au Sun Trust, l’autre au PMO. On sait que SAJ était très mal à l’aise en 1982 dans une telle situation avec un Paul Bérenger contrôlant les rênes du Parti. Bien sûr, c’est son fils qui est à la tête du MSM où lui-même – SAJ — a un énorme soutien. Mais quand même, la situation est loin d’être idéale pour que le Gouvernement gère le pays dans la sérénité.

* Le ministre Bhadain semble avoir ‘a finger in every pie’ : après la résiliation du contrat de Betamax, suivi de l’épisode BAI, la renégociation du ‘Double Tax Avoidance Agreement’ avec l’Inde, etc., il y a eu l’enquête sur l’Euro-loan de Vishnu Lutchmeenaraidoo et, dernièrement, sa déposition au Central CID contre le ‘Senior Adviser’ de l’actuel ministre des Finances. « Li pas guette figir », dit-on, même au risque de fragiliser ses collègues du parti, mais ce n’est pas fait pour aider à maintenir le ‘feel-good factor’ que le dernier budget de Pravind Jugnauth aurait généré, non ?

Evidemment, pendant quelques temps, Roshi Bhadain a donné l’impression que le pouvoir gravitait autour de lui et qu’il avait le soutien indéfectible de SAJ. Remarquez qu’il avait de solides atouts : bosseur, intelligent, dynamique, il est à la tête d’un ministère de la Bonne gouvernance – le descriptif lui-même est tout un programme — outre qu’il contrôlait ‘la radio et la télévision de l’Etat et que Pravind Jugnauth avait dû se retirer du Gouvernement. Mais la suite est un cas classique de ‘strategic overstretch.’ En s’attaquant à Gerard Sanspeur alors que Pravind Jugnauth a publiquement soutenu ce dernier sur le dossier de Heritage City, il a fait un pas de plus vers son isolement politique. Et, en politique, un homme isolé ne vaut pas grand-chose.

* Qu’il soit devenu incontrôlable ou non ou qu’il y ait le risque ou même la menace d’une partielle ou le déballage, selon la rumeur, sur certains dossiers, le ministre est maintenu en poste. Et, c’est le ministre des Finances qui perd la face. Cela ne pourrait pas durer longtemps. Qu’en pensez-vous ?

Pravind Jugnauth aura à asseoir son autorité sur ses troupes, tout au moins sur le MSM, s’il veut se positionner comme futur Premier ministre. Quelqu’un qui cède au chantage, à toutes sortes de pressions apparaît comme faiblard, indigne de diriger un pays aussi complexe que Maurice.

En ce qu’il s’agit d’une partielle, on sait qu’à Maurice, en général, c’est le régime en place qui la remporte, sans compter que l’opposition est ‘hopelessly divided.’

Mais la politique, c’est aussi l’art de l’accommodement. Pour le moment, Pravind Jugnauth veut donner l’image d’un leader consensuel, qui veut éviter les confrontations. Attendons voir.

* Tâche difficile et politiquement délicate en tout cas que de gérer de telles situations dans les circonstances actuelles pour n’importe quel Premier ministre, n’est-ce pas ?

Oui. Comme je viens de vous le dire, nous sommes en régime présidentiel. Dans une démocratie parlementaire à la Westminster, le Premier ministre est aussi le leader incontesté d’un parti (de préférence) ou d’une alliance majoritaire au Parlement.

Mais il ne faut pas oublier que la tâche le plus ardue reste la relance économique et l’amorce du deuxième miracle économique. SAJ lui-même a placé la barre très haut. Par exemple, les 100,000 emplois qui seront créés d’ici quelques années et cela alors que le FDI et l’investissement privé sont en chute libre… S’il y a une relance économique, les tensions actuelles vont vite se dissiper. Au cas contraire, on peut prévoir une accentuation de la pagaille actuelle.

Paul Bérenger semble croire qu’il y a quelqu’un au sein du gouvernement qui pourrait faire mieux que le vieux routier. Il soutient que « SAJ fait preuve de lâcheté en n’assumant pas ses responsabilités », et ajoute : « Comment alors envisager un rapprochement du MMM avec un tel PM ? » Au fait, on n’a qu’à suivre son regard pour savoir où il veut en venir : un rapprochement du MMM serait possible mais avec Pravind Jugnauth – avec lequel il a évoqué, samedi dernier, un « dégel » dans leurs relations. Pensez-vous qu’il y songe sérieusement ? Ou cherche-t-il plutôt à ‘casser’ le MSM ?

Les deux explications sont plausibles. C’est le rôle de l’opposition de tenter de déstabiliser la majorité gouvernementale de même, le gouvernement essaie de déstabiliser les rangs de l’opposition. C’est de bonne guerre.

Mais il est aussi vrai que, malgré le fait que Bérenger clame haut et fort que le MMM ira seul aux élections générales, on sait très bien que depuis 1983 le MMM cherche à rassurer le ‘Hindi belt’ à travers le jeu des alliances.

Sachant pertinemment bien que SAJ ne sera pas de la partie aux prochaines générales, c’est dans la logique des choses que Bérenger tente d’opérer un dégel avec Pravind Jugnauth.

De même, ce dernier a tout à gagner de ce dégel. Le soutien de Bérenger est inespéré à un moment où il se positionne déjà en tant que futur Premier ministre. En outre, il est évident que la partie ne sera pas facile aux prochaines élections générales et qu’il doit garder toutes les options ouvertes dans le choix de ses alliés.

* La question a été posée à Jack Bizlall la semaine dernière, et c’est toujours valable : si Paul Bérenger y songe sérieusement, le voyez-vous capable de vendre un rapprochement avec le MSM auprès de sa base surtout après la mésaventure de la pêche aux requins dans les eaux troubles de l’alliance PTr-MMM ?

Il est trop tôt pour répondre à cette question. L’alliance avec le PTr a été rejetée par les militants en raison de la grande impopularité de Navin Ramgoolam, impopularité que Bérenger lui-même a grandement contribué à susciter. Aujourd’hui, Bérenger prend bien soin d’épargner Pravind Jugnauth et des ministres proches de ce dernier dans ses critiques contre le régime. Mais tout cela est toujours du domaine de la spéculation.

* Si Pravind Jugnauth ne parvient pas éventuellement à gérer les crises qui secouent le Gouvernement, il sera alors tenté de rechercher une solution politique pour sortir de l’impasse. Un dégel dans les relations entre Paul Bérenger et Pravind Jugnauth pourrait éventuellement conduire à quelque-chose de plus solide : un autre accord à l’israélienne ? Qu’en pensez-vous?

Quoi que l’on dise, le jeu des alliances est le fondement même de la vie politique à Maurice du fait qu’un régime de partis caractérisé par le multipartisme cohabite avec un système électoral de ‘first past the post in 3 member constituencies’ dans une société de surcroit pluriethnique. Donc, une alliance entre le MSM et le MMM est toujours dans le domaine du possible.

Quant à un accord à l’Israélienne, personnellement, je ne crois pas qu’il soit encore possible dans les circonstances actuelles – surtout que la formule Paul-Pravind a déjà été rejetée par l’électorat en 2005.Cette formule avait d’ailleurs grandement contribué au retour de Navin Ramgoolam au pouvoir.

* On ne sait pas à ce stade ce que Pravind Jugnauth en fera de ses tracasseries venant du sein de son parti ou des initiatives politiques en solo de son allié, le PMSD de Xavier Duval. Mais le voyez-vous capable de tenir le coup jusqu’à la fin du mandat de l’actuel gouvernement ?

Pravind Jugnauth est le dauphin désigné de SAJ et ce dernier a clairement indiqué qu’il compte aller jusqu’au bout de son mandat. En outre, l’affaire MedPoint n’est pas encore classée définitivement étant donné que le DPP veut contester le jugement de la Cour Suprême devant le Privy Council. Il aura donc à faire preuve de patience.

* Si le Gouvernement connaît une baisse de popularité, on ne sait pas encore si la majorité silencieuse, celle qui fait ou défait les gouvernements, a rejoint le camp de l’opposition. Trop tôt pour le savoir ?

L’opposition est divisée et il semblerait qu’elle n’arrive pas à capitaliser grandement sur les déboires du gouvernement en place. En outre, Navin Ramgoolam a à faire face à plusieurs procès en cour de justice. Cependant, il ne faut pas s’y méprendre.

A Maurice, les changements de gouvernement sont très fréquents et il est évident que certains partisans qui avaient délaissé soit le MMM ou le PTr commencent à retourner au bercail. Il est assez significatif que c’est à Triolet que le Dr Navin Ramgoolam organisera le 18 septembre prochain le congrès du PTr.

* En attendant, nous avons entendu Navin Ramgoolam démentir, durant cette semaine-ci, quelque rapprochement avec le PMSD, et nous annoncer l’objectif du PTr de se présenter seul aux prochaines élections. En est-il capable ?

Pourquoi pas ? Le PTr, un moment perçu comme un parti ancré surtout dans les régions rurales avait, sous Navin Ramgoolam, effectué jusqu’à tout récemment une percée significative dans les régions urbaines, notamment dans la capitale. Mais depuis les dernières élections générales et les événements que l’on sait, le PTr a été rudement secoué. Cependant, il peut toujours rebondir. Tout dépendra aussi de l’issue des diverses enquêtes et procès en cour.

* Qu’en est-il du MSM ou du MMM ? Peut-on prévoir les permutations sur l’échiquier politique ?

Franchement, prévoir les permutations sur l’échiquier politique à l’île Maurice est une mission impossible car, jusqu’à la veille des élections générales, tout est encore possible.

Au fond, il n’y a plus de grandes différences d’un point de vue idéologique, voire programmatique, entre les partis ‘mainstream’ à Maurice. Il y a consensus sur les grandes questions et une acceptation d’un libéralisme mou qui fait quand même la part belle à des mesures social-démocratiques. Sur l’échiquier politique, il y a un grand centre et à la périphérie des partis marginaux de droite ou de gauche, ces derniers n’ayant que peu d’emprise sur les événements. Et, dans ce grand centre, toutes les alliances et combinaisons sont possibles.

* On reviendra au final à une nouvelle reprise de la ‘musical chair’ politique?

Bien sûr. En politique, et surtout à l’île Maurice, tout n’est que temporaire ou conjoncturel. En fait, il n’y a pas eu de grands changements à la fois dans les structures et dans le personnel/dynasties politiques depuis l’indépendance. C’est pour cela aussi que la vie politique à l’île Maurice a toujours cet air de « déjà vu ». Comme spectacle, on nous joue encore et encore du réchauffé!

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