Interview J.Jeeroburkhan


 

« Un autre monde émerge sous nos yeux… un autre Maurice est possible »

 

* « Si le MMM s’agite tant maintenant, c’est qu’il vient de passer cinq ans sur les bancs de l’opposition. Il n’en peut plus »

Jooneed Jeeroburkhan, idéaliste des années 60 regarde en arrière. Des rêves et projets allés en fumée ! On ne reconnaît plus la griffe du MMM. On a immolé les intérêts du peuple au profit du gros capital et on est tombé dans l’embuscade des institutions mondiales, des pouvoiristes et des jouisseurs. Comme dans nos feuilletons même scénario avec les partis in or out ! Calmer les roderes-bout et galvauder les idéologies. Bonnet blanc et blanc bonnet…On s’engage dans une impasse. Mauriciens de mérite, où sont-ils? Pour quand le sursaut de dignité ?   

Mauritius Times : Dans sa biographie d’Hervé Masson parue en 2005, Bernard Lehembre écrit que l’ancien patron de Le Militant, emprisonné avec les autres chefs du MMM en 1971-72, a reconnu que les frères Jeeroburkhan avaient eu raison de prôner la ligne « mobilisation-formation », c-à-d passer par la formation idéologique du peuple, au lieu de foncer vers la confrontation avec l’Etat (prônée par le courant Paul Bérenger). Question spéculative : les choses auraient-elles été différentes pour le MMM et le pays ?

Jooneed Jeeroburkhan : Sans aucun doute. Nous avions un projet pour une société nouvelle. Les contours de ce projet étaient encore flous. C’était « a work in progress ». Mais justement, il fallait y travailler, dans la durée. Nous savions en 1968 d’où nous venions – l’histoire coloniale, l’esclavage, l’engagisme –, où nous étions – la monoculture, la Guerre froide, l’équilibre de la terreur –, et aussi, de manière générale, où nous voulions aller : vers le socialisme. Mais nous ne savions pas encore exactement comment nous y rendre. Il fallait formuler un socialisme adapté aux spécificités mauriciennes.

Nous savions en tout cas ce dont nous ne voulions pas : le communalisme, les émeutes raciales, les clivages entre la minorité de riches et la majorité de pauvres, une société compartimentée en ghettos verticaux et horizontaux. D’ordinaire, le ghetto abrite des gens que la majorité tient à l’écart. Ici, on a aussi un « ghetto doré » de privilégiés historiques, dont les membres se tiennent eux-mêmes à l’écart des autres. Or, en 1968, nous étions un pays fraîchement indépendant, une nation jeune. Dans le sillage de Nehru, Nasser, Nkrumah, Mao, Castro, et Fanon, notre génération rêvait d’une société unie, juste et tolérante, et d’un État-archipel dynamique et progressiste, tournés vers le développement dans un non alignement entre l’Est et l’Ouest.

Au Club des étudiants militants, nous avons instauré des séances de discussions. Nous avons établi des liens avec la campagne via une grève de la faim dans un mandir de Goodlands, village de Dev Virahsawmy. Nous nous sommes initiés à la lutte syndicale avec Vela Vengaroo, du CEB. Paul est reparti terminer ses études au Pays de Galles. Nous, on a jeté les bases du MMM, avec des logos dessinés par Kriti Goburdhun. On suivait l’exhortation du Mahatma Gandhi : « Devenez vous-mêmes le changement que vous souhaitez voir dans la société ». Cette pratique, il fallait prendre le temps de l’approfondir et de la généraliser. On voulait remplacer la lutte des races par la lutte des classes. On voulait amener les femmes à s’y impliquer, ce qui était en soi tout un défi dans le conservatisme socioculturel ambiant.

Paul revenait en 1969 animé d’un insatiable appétit de pouvoir. Notre agenda, notre patiente labeur, notre « culture interne » le gênaient. Il concocta rapidement l’élargissement du MMM à des fonctionnaires, à des gens du secteur privé et à des éléments opportunistes divers. C’était la mort du MMM rêvé, « un parti mort-né », comme l’a écrit mon frère Chafeekh. On connaît la suite : coalition Duval-Ramgoolam, triomphe de Dev à la partielle de 1970, grève générale en 1971, la sévère répression de 1972 (qui poussa Hervé Masson, pourtant un mentor de longue date de son neveu Bérenger, à admettre l’erreur de la stratégie de confrontation sans préparation – Masson sera d’ailleurs écarté en 1973). Je voyais venir le grand dérapage, que je ne pouvais ni empêcher ni contrôler. Et je n’avais aucune intention  de suivre l’impulsif Paul dans son aventurisme. Le noyau de vrais militants était isolé. Je suis reparti pour le Canada.

Avec Paul, le MMM est devenu ce qu’il est devenu, un parti traditionnel, exploitant, voire attisant  le communalisme, pactisant avec l’oligarchie, marchandant avec les partis, perdant son aile gauche (Lalit) en 1982, le gros de sa composante hindoue (MSM) en 1983, et s’orientant toujours plus à droite – des « blessings in disguise » avant la date, sans doute. En 1969, Bérenger était pressé, mais il aura mis 13 ans pour arriver au pouvoir, en 1982, et cela par un 60-0 empoisonné !

* Dans ces conditions, le pays pouvait-il évoluer autrement ?

À cause de ce MMM dévoyé, le pays est ce qu’il est devenu : ghettoïsé comme jamais, coincé entre l’oligarchie, la bourgeoisie d’État, la Banque mondiale et le FMI, vivotant au gré de cycles économiques externes, des investisseurs étrangers et des spéculateurs locaux, important le gros de son alimentation et bétonnant ses meilleures terres arables avec des centres commerciaux pléthoriques, livrant sa fragile écologie d’archipel à la ruée de touristes et à l’hôtellerie, le chômage et la pauvreté croissant parce que le sucre et le textile perdent leurs marchés préférentiels, et j’en passe.

Maurice méritait, et mérite toujours, un meilleur destin, celui d’un modèle de développement durable et équilibré, et de gouvernance démocratique, pour la région et pour le monde.

* Dans les années 70, le courant politique dirigé par Paul Bérenger voulait carrément renverser « l’Etat » PTr-PMSD. 40 années après, après une première cohabitation en 1995, le leader du MMM serait en 2010 en train de « koze kozé » avec ce même Etat PTr-PMSD, dit Alliance sociale aujourd’hui, en vue d’une alliance pré-électorale. « Much water has flown under the bridge » dirait l’Anglais, n’est-ce pas ? 

Mais ce n’est guère nouveau. Bérenger n’a renversé l’Etat PTr-PMSD que pour le remplacer en 1982 par l’Etat MMM-PSM (un fragment du PTr), en 1990 par l’Etat MSM-MMM, en 1995 par l’Etat PTr-MMM, et en 2000 à nouveau par l’Etat MSM-MMM. Cela fait près de 30 ans que le MMM fait plus que « kozkoze ». Il n’attend pas l’eau couler sous le pont. Ce n’est pas dans sa nature. Il carbure au pouvoirisme. S’il s’agite tant maintenant, c’est qu’il vient de passer cinq ans sur les bancs de l’opposition. Il n’en peut plus. Il a perdu ses alliés MSM et PMSD, il a perdu son pari Ashock Jugnauth au no 8, chez ses partisans, c’est la saignée. Il n’a aucunement mis cette traversée du désert à profit, ni pour élaborer un projet de société, ni pour talonner le gouvernement, ni pour approfondir sa propre démocratie interne.

Pour le MMM, l’enjeu c’est de retourner au pouvoir. Coûte que coûte. Le tout camouflé derrière une valse-hésitation pour la galerie : « Nous souhaitons une lutte à trois », dicte-t-il même aux autres, avec Harish Boodhoo en écho. L’alliance pourra toujours se faire « après » les élections. Au nom d’une nécessaire « stabilité » dans la « crise économique » (en fait une crise du capitalisme, ample et profonde), l’oligarchie, relayée par ses porte-voix attitrés, le soutient dans son « kozkoze » avec le PTr. Il ressort la carte des « minorités », dont un « Ralliement de forces musulmanes » improvisé pour l’occasion. Poussé par on ne sait quels intérêts, l’ex-président Cassam Uteem s’en mêle, risquant du coup tout son prestige. Quel mauvais cinéma ! Qui n’empêche pourtant pas les titreurs et analystes de presse de s’exciter le poil des jambes !

Le peuple mauricien acceptera-t-il longtemps que de cyniques faiseurs d’opinion l’enferment dans de tels faux-choix creux et stériles, alors que l’équilibre mondial bascule, que l’hégémonie de l’Occident tire à sa fin, que le rêve de Nehru, Nasser et Nkrumah se concrétise, que le capitalisme connaît une crise sans précédent, que les consciences se mondialisent et que le combat pour le socialisme et l’écologie n’est plus une affaire de choix mais de nécessité. Avec le MMM originel, Maurice aurait été à l’avant-plan ; avec la ligne Bérenger, il aura beaucoup de rattrapage à faire « juste pour ne pas reculer », pour paraphraser la reine Rouge dans De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll.

* Par ailleurs, il me semble que la grande majorité des meneurs de la ligne « mobilisation-formation » et d’autres qui sont partis du MMM au fil des années ont soit intégré l’Establishment travailliste ou en sont ses plus ardents défenseurs. Qu’est-ce que cela indique pour vous ? Tout ce beau monde est devenu « wiser » après les événements des années 70-82 ? Ils s’étaient trompés d’ennemi ?

Votre estimation me semble excessive quand  vous dites « la grande majorité des meneurs de la ligne mobilisation-formation ». Ces meneurs étaient une poignée et presque tous sont restés à l’écart des partis traditionnels, dont le PTr, après la mainmise de Bérenger. Il y a eu quelques- uns, comme Ramesh Seereekissoon, dont la santé fut gravement atteinte en prison, et le remuant et coloré Suresh Moorba, qui ont intégré le PTr. Pour eux, comme pour l’histoire, le PTr reste auréolé de son long combat contre l’apartheid mauricien, et pour le suffrage universel et l’indépendance de Maurice, surtout après le déraillement du MMM orchestré par Bérenger.

Les autres ex-militants passés à l’Establishment travailliste, et il y en eut beaucoup, furent pour la plupart des opportunistes recrutés sur le tard par Bérenger pour contrer le noyau dur du parti – et ils furent tout à fait cohérents dans leur opportunisme ! On ne peut donc dire dans ces conditions qu’ils sont devenus « wiser » après 1972-82. Le « roder bout » n’a pas d’ennemi ; simplement, il n’aime pas être là où il n’y a pas, ou il n’y a plus, de « bout » à obtenir. Et l’Establishment travailliste, il faut le reconnaître, est passé maître dans l’art de répartir les « bout ».

* Les gens de la gauche parlent des formations politiques telles que le PTr, le MMM, le PMSD/MR et le MSM en termes de « partis traditionnels » évoluant et renforçant le même schéma politico-communal des années 60-70 et s’abreuvant à la même source idéologique. On évoque même de «unholy alliance » entre pouvoirs économique et politique… c’est du « blanc bonnet-bonnet blanc », disent-ils. N’y a-t-il pas vraiment de différences entre ces différents courants politiques ?

En 1968 déjà, au lendemain des élections charnières de l’indépendance et des tragiques émeutes communales, nous ne voyions plus de différences réelles entre les partis traditionnels. Le combat du PTr pour l’indépendance avait été une lutte « douce », encouragée par les Britanniques et facilitée par le ralliement de l’IFB et du CAM à temps pour les législatives de 1967. Tous ces partis, autant que le PMSD anti-indépendance, s’étaient installés dans la grille communale léguée par Londres. L’oligarchie, épaulée par Paris et Londres (les visites de Michel Debré et de la princesse Alexandra), avait orchestré la grande coalition PTr-PMSD  dès 1969.

La nouvelle bourgeoisie d’Etat, brillamment analysée par Lalit dans les années 1980, y trouvait son compte. Le MMM, qui s’était pourtant engagé à changer le système et les règles du jeu, s’empressa avec Bérenger de les singer, d’en devenir un calque, en mieux car, avec lui, le communalisme et le castéisme devenaient scientifiques ! Prétendre que « faire abstraction de la complexité de la société mauricienne ne pourra que renforcer les forces passéistes et divisionnistes », comme l’a fait le MMM pour ses 40 ans, alors qu’il a lui-même si cyniquement contribué, sur quatre décennies, à les attiser et instrumentaliser, relève d’une inqualifiable démagogie.

Le PTr se distingue toutefois du lot du simple fait qu’il a mené Maurice à l’indépendance et que, dans le cadre du système électoral légué par le colonisateur, il continue de rassembler la majorité stabilisatrice du pays. C’est mince comme réalisation après bientôt 42 ans. Le PTr a certes démocratisé l’enseignement et ouvert l’espace économique à la majorité. Mais il continue d’utiliser l’oligarchie comme « ennemi nécessaire », comme les Etats-Unis le font avec Al Qaeda ! Il reste accroché aux basques de Londres, Washington et Paris alors que le monde bascule sous la montée des pays BASIC (Brésil, Afrique du Sud, Inde, Chine) et de la nouvelle Russie qui ont imposé le G20 au défunt G8 après le séisme financier de 2009 – séisme dont on n’a pas encore vu la fin. Il se complaît dans le statu quo électoral, n’ayant le courage ni d’éradiquer le communalisme institutionnel ni de rendre transparent le financement des partis ni d’officialiser le Morisyen.

Pas plus que le MMM, le PTr n’a-t-il de projet de société ni de démocratie interne. Il parle de Maurice, Île durable et veut en même temps un million de touristes – alors que l’impact destructeur du tourisme sur la fragile écologie de l’archipel n’est plus à démontrer. Et le pays se rassasie aux trois mamelles du tourisme, de la spéculation foncière et de la surconsommation – alors que sa vraie richesse, la mer, avec ses 2 millions de Km2 de Zone économique exclusive, reste intacte.

* Diriez-vous que le temps de « mobilisation-formation », telle que prônée dans les années 70 est révolu ? Mobiliser et former pour quoi faire ?

Le temps de la « mobilisation-formation » n’est jamais révolu. Surtout dans une ancienne colonie esclavagiste et engagiste en quête d’identité nationale – pas plus d’ailleurs que dans les pays riches. Le Canada connaît ces jours-ci d’importantes protestations autour de plusieurs causes : le gouvernement minoritaire (conservateur) de Stephen Harper a prorogé le Parlement jusqu’à fin mars ; des groupes de la société civile l’accusent de violer la démocratie car son mandat est de légiférer ; ils l’accusent aussi d’esquiver ainsi une enquête parlementaire sur la responsabilité de son gouvernement et de l’armée canadienne dans la torture de prisonniers afghans. D’autres manifestent contre ce qu’ils appellent « la nouvelle occupation militaire d’Haïti par les États-Unis, avec l’appui du Canada, pour y expérimenter la doctrine du Capitalisme du désastre, après l’Irak et l’Afghanistan ».

Indira Gandhi disait qu’il y a deux majorités au monde : les pauvres et les jeunes. Elle a étonnamment omis une 3: les femmes. L’Histoire n’est pas finie, quoi qu’en pense Fukuyama, tant que durera la lutte entre riches et pauvres. Dans les pays en développement, dont Maurice, cette lutte est encore plus dramatique qu’ailleurs. Le réveil de ma génération a surpris les pères de l’indépendance qui, en 1969, pensaient qu’ils allaient pouvoir dormir sur leurs lauriers pendant 10, 20 ans. Rien n’est plus trompeur que l’apolitisme apparent de la nouvelle génération. Le règne des jouisseurs et la suffocation engendrée par le communalisme vont tôt ou tard provoquer un grand sursaut national de dignité, de citoyenneté et de justice sociale qui pourrait emporter le système en place.

Devenus l’unique superpuissance au monde, les Etats-Unis planifiaient la mise en coupe de la planète (Project for a New American Century-PNAC). Ils ont été surpris par le réveil de l’Amérique latine et la montée des pays BASIC et de la Russie! Mobiliser et former sont des tâches incontournables de progrès. Et cela se fait désormais sur le Web, par les réseaux sociaux, d’ONG et de la société civile, par les blogs, par courriel, par l’accès à l’information et aux analyses en temps réel. Cela se fait parce que le syndrome TINA (There Is No Alternative) est mort, et qu’Um outro mundo é possível (Un autre monde est possible), selon le slogan du Forum social mondial.

* Comment expliquer alors que les formations telles que Lalit, Mouvement 1er Mai, Rezistans ek Alternativ, etc., qui apportent une contribution importante et même souhaitable dans les débats relatifs au devenir de notre société, n’arrivent pas à faire la différence sur le plan électoral ?

Ces mouvements apportent une contribution importante, comme vous dites, au devenir de la société mauricienne. Avec d’autres, où les femmes militent pour l’égalité et la parité, où les étudiants mènent leurs combats, où les Verts et les écologistes agissent, ce sont des mouvements sérieux, intègres, dévoués, qui ont fait leurs preuves sur le terrain, depuis près de 30 ans pour certains comme Lalit. A  mon avis, ils n’ont pas percé sur le plan électoral pour deux raisons : après le suspense MMM en 1976, le pays a été emporté après 1983 dans le vortex de transformations sociales et économiques énormes, suscitées par les recettes de la Banque mondiale et du FMI ; et ils sont restés fracturés et dispersés (la maladie infantile de la gauche, pour paraphraser Lénine), et n’ont pas su jusqu’ici se rassembler autour d’un programme et d’un leadership communs. La mutation profonde de leurs conditions de vie dans les années 1980-90 n’a pas été que bénéfique aux Mauriciennes et Mauriciens. Mais la ruée vers la scolarisation des filles, la nouveauté d’avoir trois, quatre salariés dans une famille grâce au textile et au tourisme, et de faire ses achats dans des supermarchés ont obnubilé l’électorat, le temps qu’ont duré cette soudaine prospérité, le flux de capitaux et le filet de marchés préférentiels, sous l’oeil approbateur du FMI et de la Banque mondiale, pour qui Maurice était le modèle capitaliste à brandir à la face des autres pays du Tiers monde. 

Ce mirage est révolu. FMI et Banque mondiale ont reconnu que leurs recettes néo-libérales ont accru la pauvreté dans le Tiers monde, en Afrique notamment. Ici le règne du sucre et du textile est fini. C’est le retour à l’égoïsme des pays riches. La Chine, l’Inde et le Brésil ont d’autres modèles à proposer. La crise financière de 2009 a fait le reste. Retour sur terre pour les salariés mauriciens, qui voient monter le chômage, alors que les riches continuent de bétonner les terres agricoles, tout comme les sionistes colonisent les oliveraies, les orangeraies, et les champs de culture vivrière de la Cisjordanie occupée !  Toutes ces formations restent bien plantées sur le terrain, et il n’est pas exclu que d’autres viennent bientôt les rejoindre pour proposer une vraie et juste sortie de crise pour un pays et une nation arrivés à l’âge adulte.

* Pour revenir au Parti travailliste, il me semble que la gauche « traditionnelle » avait en 2005 cru discerner dans le discours de son leadership — surtout celui en faveur de la démocratisation de l’économie et sa prise de position contre les ‘Independent Power Producers’ — l’espoir d’une politique alternative beaucoup plus proche de l’idéologie de gauche. Je ne sais pas ce qu’en pensent aujourd’hui la gauche et les Mauriciens généralement des réalisations du gouvernement de Navin Ramgoolam sous ce rapport. Pensez-vous qu’il a effectivement « walked his talk » ?

Pour le PTr, la « démocratisation de l’économie » semble être plus un slogan électoral qu’un énoncé de stratégie politique. Fidèle à ses origines « Fabian », de socialisme gradualiste, pour ne pas dire minimaliste, le PTr refuse d’affronter carrément l’oligarchie historique. Il la laisse s’enrichir comme jamais auparavant, étendre son emprise tentaculaire sur le pays, de plus en plus divisé en villages « indigènes » d’une part et paradis immobiliers pour étrangers d’autre part (IRS, complexes touristiques, méga-projets pour le secteur privé). Le débat sur les IPP tombe à point pour diaboliser l’oligarchie avant la prochaine échéance électorale. Le PTr renforce entre-temps la bourgeoisie d’État comme contrepoids face à l’oligarchie. Or l’oligarchie détient depuis trois siècles un écrasant avantage historique sur les autres, et on ne peut pas faire comme si tout le monde est parti à égalité à l’indépendance.

Eduardo Galeano, l’écrivain uruguayen, a écrit que le seul endroit au monde où le Nord et le Sud s’affrontement à égalité, c’est un terrain de football au Brésil dont la ligne médiane suit l’équateur ; ainsi chacune des deux équipes joue une mi-temps au nord et l’autre mi-temps au sud, selon les mêmes règles ! Le Nord a fui jusqu’ici tout face-à-face avec la Sud sur les crimes et les pillages du colonialisme. Boycotté par les États-Unis sous prétexte d’ « antisémitisme », le Sommet de l’ONU sur le racisme a été vite noyé par « la guerre au terrorisme » en 2001. Le problème a réapparu dans le cadre du débat sur le réchauffement global et les changements climatiques ; le Nord continue d’esquiver la reddition des comptes. Or Maurice vit avec un clivage Nord-Sud qui grandit en son sein et il n’arrive pas à l’affronter, encore moins à le résoudre. Comme disait un jeune de Rivière Noire, « ici, d’un côté c’est la Floride et de l’autre c’est l’Éthiopie ». Là où les « bêtes noires » de l’Occident ont droit aux tribunaux pénaux, les « amis » se voient réserver des « Commissions de réconciliation », comme à Maurice, avec l’aval du gouvernement. À quoi rime dans ce contexte la « démocratisation de l’économie » ?

* Répondant à un quotidien sur les raisons ayant poussé les gouvernements successifs à signer les contrats, tant dénoncés aujourd’hui, entre l’Etat et les IPPs, Nita Deerpalsing, vice-Présidente de la Commission pour la démocratisation de l’économie, disait : « Cela démontre que le lobby des IPP est très fort! ». Cela traduit l’inacceptable faiblesse du pouvoir politique et de l’État devant les forces économiques et leurs acolytes, mais aussi vis-à-vis des forces socio-religieuses sur d’autres plans. Peut-on renverser cette équation ?

L’équation peut, et doit  être renversée, mais ce n’est pas l’un quelconque des partis traditionnels qui le fera. Ces partis, y compris celui de Nita Deerpalsing, sont tous inféodés, d’une manière ou d’une autre, à l’argent du secteur privé, y compris de l’oligarchie. D’où la faiblesse relative de l’Etat depuis l’indépendance. La coalition  PTr-PMSD de 1969, celle du PTr-PMSD de 1976, celle du MSM-PTr-PMSD de 1983, celle du MMM-MSM de 1990, celle du PTr-MMM de 1995, celle du MMM-MSM de 2000, et même l’Alliance sociale actuelle qui comprend le PMSD, montrent que les coalitions favorisant l’oligarchie, et le secteur privé en général, ont été la règle depuis l’indépendance, et non l’exception. Les chants de sirènes pour une nouvelle coalition en 2010, avant ou après le scrutin, vont dans le même sens.

Remarquez que les médias dits « indépendants » n’ont jamais souligné que ces régimes de coalitions avaient des allures de « parti unique ». Mais si jamais une coalition s’installait avec le projet de promouvoir l’intérêt des travailleurs et des pauvres, ces médias auraient crié à la dictature et à la révolution.

Ceci expliquant cela, il n’est guère étonnant que Maurice ait un Etat faible. Le pays est caractérisé depuis 42 ans par un Etat faible et une oligarchie historique hyperpuissante. Pour renverser l’équation, il faut un parti enraciné dans les masses, mobilisant la volonté populaire par la démocratie interne, voué à un projet de société réunissant le plus large consensus possible, et libre de tout financement du secteur privé. Les partis actuels, légués de père en fils, sans démocratie interne et sans financement transparent, sont incapables de relever un tel défi. Le PTr est-il capable d’une telle refondation et y est-il prêt?

* En ce qui concerne les forces socio-religieuses, nous voilà devant la revendication – après celle en faveur d’un quota de 35% de jobs dans la fonction publique — concernant l’utilisation du « kreol morisien » dans le primaire. Cela vous frappe-t-il que de telles revendications sont placées en « sleep mode » durant le mandat d’un gouvernement dirigé par le MMM et Paul Bérenger et qu’on ne parle plus du malaise créole le temps d’un tel mandat ?

Non, cela ne me surprend pas du tout. Le pays s’est ajusté solidement à la grille communaliste et a accepté le communalisme comme une fatalité. It’s the only game in town, comme disent les Américains. Les partis traditionnels et les forces socio-religieuses mènent le bal, à la fois comme joueurs et comme arbitres ! Quoi d’étonnant alors que la patate chaude du bhojpuri et des langues orientales vienne hanter le MMM à la veille des élections, et que celle du Morisyen rattrape le PTr en son temps ?

Le jeu changera seulement quand assez de citoyennes et de citoyens clameront, avec Lalit, Rezistans ek alternativ, Mouvman 1er mai et les autres : « Assez, c’est assez. À bas le communalisme qui rabaisse le citoyen, la citoyenne, la personne humaine, à une catégorie inférieure et dégradante ». Cela dit, la perversion communaliste a atteint un degré tel que le Morisyen, langue nationale léguée par les esclaves et enrichie par tous les autres, dont les coolies, est récupéré par certains comme instrument de division, alors qu’il devrait fournir à toutes et à tous une belle occasion et une belle cause d’unité. De ma naissance à Quatre-Bornes et mon enfance à Saint-Pierre jusqu’à mes études à Curepipe, j’ai été témoin, avec tous, dont mes parents qui parlaient aussi bhojpuri et ourdou, du rayonnement naturel du Morisyen ou Kreol au bazaar, à la boutique, au stade et dans les meetings politiques.

* Je crois comprendre que vous aviez, il y a 40 ans, parlé sur le thème – ‘The views of a young Muslim intellectual’ lors d’un forum organisé à Grand Baie. Je suis certain que vous allez aujourd’hui articuler ces « views » mieux et avec plus de force. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment l’audience d’aujourd’hui qui  a connu 9/11 aux États-Unis va réagir à votre analyse en 2010 ?

Vous êtes bien renseigné ! Oui, je flirtais alors déjà avec le Club des étudiants militants et j’avais emmené plusieurs camarades à ce forum où j’étais invité à prendre la parole en tant que « Jeune intellectuel musulman ». J’avais dit que le jeune musulman de 1968, sur fond de la guerre du Vietnam et de l’écrasement du Printemps de Prague, se devait de s’engager pour un humanisme englobant tous les peuples, toutes les cultures, toutes les religions. J’avais dit que le rituel religieux, que j’appelais alors « religion institutionnalisée », relevait de la sphère privée, et que dans une société plurielle comme Maurice, pays nouvellement indépendant, il fallait accompagner tous nos concitoyens dans la quête commune de l’identité nationale. J’ai dit aussi que ce devoir était d’autant plus impératif que notre histoire avait fait des victimes dans toutes les communautés sauf dans l’oligarchie traditionnelle, et qu’un musulman se devait de se battre pour toutes les victimes, non pas pour ses seuls coreligionnaires.

Je pense que ce n’était pas des propos que souhaitaient entendre les organisateurs du forum. Je pense qu’aujourd’hui ils seraient plus ouverts et tolérants, compte tenu justement de l’islamophobie qui déferle en Occident et sur le monde depuis le 11 septembre 2001. Les musulmans sont systématiquement démonisés, réduits à une espèce infra-humaine, et je pense que l’auditoire aujourd’hui, cet auditoire-là en tout cas, aurait apprécié entendre un musulman parler le langage de l’humanisme. Le repli islamiste a trouvé son antidote dans le réveil de la tradition soufie et bhaktie, surtout en Asie du Sud. Voyez comment la société civile pakistanaise, femmes, étudiants, avocats, journalistes en tête, ont chassé le général Musharraf, ses militaires et ses protégés djihadistes du pouvoir, malgré l’orgie d’attentats suicide et d’assassinats politiques. Les partis que les Pakistanais ont élus ne sont pas sans souillures, mais ils sont tous des partis séculiers, au centre comme dans les provinces, et, à la « guerre au terrorisme », ils disent vouloir opposer la « guerre à la pauvreté ». Faiz Ahmad Faiz aura peut-être raison d’avoir écrit, à la création du Pakistan, il y a plus de 60 ans :

« Ye vo sahar to nahin jis ki aarzoo lekar,
chale the yaar ke mil jaayegi kahin na kahin”
 

(Ceci n’est pas l’aube que les camarades, en partant, étaient pleins d’espoir de rencontrer un jour ou l’autre)

Avant de conclure :

« Najaate-deeda-o-dil ki ghari nahin aayi,
chale chalo ke vo manzil abhi nahin aayi » 

(Le moment de me soulager le regard et le cœur n’est pas arrivé, poursuivez votre marche car ce n’est pas encore notre destination).

* Et si vous nous faisiez entendre les « views of a (less) young Mauritian intellectual » en 2010…

Vous avez bien dit « Mauritian intellectual » et non « Muslim ». Eh bien, ayant quitté Maurice en 1970, je me suis consacré au journalisme international au Canada. Je me suis efforcé d’apporter à mes lecteurs du Nord une sensibilité sudiste.  Sur les questions brûlantes comme le Vietnam, la Palestine, l’apartheid, le Rwanda, le Congo, l’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan, le Venezuela, la Bolivie, Haïti. Mais aussi sur les grands dossiers Nord-Sud, sur la misère du monde, sur la responsabilité des riches, sur la fiction de « l’aide », sur le commerce des armes…

J’ai bourlingué de par le monde pendant 35 ans et j’ai vu basculer l’Ordre ancien. Mauricien, donc humaniste et distinct de par ma pluralité, je reste persuadé qu’ « il n’y a de petit pays que par la qualité », une phrase que j’avais écrite pour Marcel Cabon à mon retour du Canada en 1968 et qu’il avait choisie pour titrer mon entrevue dans le quotidien Advance. Nous vivons une période exaltante, exceptionnelle, malgré toutes les horreurs qui nous assaillent matin et soir.

Né en 1944, j’ai grandi et vieilli dans le carcan de la Guerre froide. Le verrou Est-Ouest a sauté en 1989, mais le dialogue Nord-Sud espéré depuis un demi-siècle ne s’est pas matérialisé. L’égoïsme occidental, surfant sur l’arrogance états-unienne, a même ébranlé l’échafaudage de droit international fondé sur la Charte de l’ONU, allègrement contournée, quand elle n’était pas transformée en filiale du State Department. La mondialisation promue par l’OMC, et facilitée par l’Internet, allait consacrer la primauté du Capital sur le Travail, et les droits des compagnies sur les droits humains. Le Rwanda, la Yougoslavie, la Palestine, l’Irak, l’Afghanistan, et avec lui le Pakistan, étaient détruits. L’impunité d’Israël devenait un dogme. Cuba, l’Iran, la Corée du Nord restaient isolés. La liste noire de l’Axe du Mal s’allongeait.  Et pourtant. La grand-messe des puissants à Davos engendrait le Forum social mondial de Porto Alegre, les pays pauvres mettaient le holà à l’OMC, les sociétés civiles du Nord au Sud multipliaient les passerelles de solidarité mondiale, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, la Russie émergeaient en contrepoids au G7, l’Amérique latine se reprenait en mains, la démocratisation des institutions mondiales (ONU, Banque mondiale, FMI) était réclamée avec insistance, les mensonges et les crimes de Bush et Blair, grands donneurs de leçons, éclataient au grand jour, et la crise financière ébranlait l’empire du capitalisme.
Maurice doit se situer clairement dans ce grand rééquilibrage mondial. Un autre monde est non seulement possible, il prend forme sous nos yeux. Une autre Maurice est possible aussi, vous dira le « Mauritian intellectual ». Je dis bien « UN autre Maurice » pour parler de l’Etat et du pays-archipel, dont l’île Maurice n’est qu’une des composantes.

« Le réveil de ma génération a surpris les pères de l’indépendance qui, en 1969, pensaient qu’ils allaient pouvoir dormir sur leurs lauriers pendant 10, 20 ans. Rien n’est plus trompeur que l’apolitisme apparent de la nouvelle génération. Le règne des jouisseurs et la suffocation engendrée par le communalisme vont tôt ou tard provoquer un grand sursaut national de dignité, de citoyenneté et de justice sociale qui pourrait emporter le système en place… »

« La coalition  PTr-PMSD de 1969, celle du PTr-PMSD de 1976, celle du MSM-PTr-PMSD de 1983, celle du MMM-MSM de 1990, celle du PTr-MMM de 1995, celle du MMM-MSM de 2000, et même l’Alliance sociale actuelle qui comprend le PMSD, montrent que les coalitions favorisant l’oligarchie, et le secteur privé en général, ont été la règle depuis l’indépendance, et non l’exception. Les chants de sirènes pour une nouvelle coalition en 2010, avant ou après le scrutin, vont dans le même sens… »

 

« J’avais dit que le jeune musulman de 1968, sur fond de la guerre du Vietnam et de l’écrasement du Printemps de Prague, se devait de s’engager pour un humanisme englobant tous les peuples, toutes les cultures, toutes les religions. J’avais dit que le rituel religieux, que j’appelais alors « religion institutionnalisée », relevait de la sphère privée, et que dans une société plurielle comme Maurice, pays nouvellement indépendant, il fallait accompagner tous nos concitoyens dans la quête commune de l’identité nationale… »


« Cela fait près de 30 ans que le MMM fait plus que « kozkoze ». Il n’attend pas l’eau couler sous le pont. Ce n’est pas dans sa nature. Il carbure au pouvoirisme. S’il s’agite tant maintenant, c’est qu’il vient de passer cinq ans sur les bancs de l’opposition. Il n’en peut plus. Il a perdu ses alliés MSM et PMSD, il a perdu son pari Ashock Jugnauth au no 8, chez ses partisans, c’est la saignée. Il n’a aucunement mis cette traversée du désert à profit, ni pour élaborer un projet de société, ni pour talonner le gouvernement, ni pour approfondir sa propre démocratie interne… »

 

« Le PTr se distingue toutefois du lot du simple fait qu’il a mené Maurice à l’indépendance et que, dans le cadre du système électoral légué par le colonisateur, il continue de rassembler la majorité stabilisatrice du pays. C’est mince comme réalisation après bientôt 42 ans. Le PTr a certes démocratisé l’enseignement et ouvert l’espace économique à la majorité. Mais il continue d’utiliser l’oligarchie comme « ennemi nécessaire », comme les Etats-Unis le font avec Al Qaeda ! Il reste accroché aux basques de Londres, Washington et Paris… »

« Les autres ex-militants passés à l’Establishment travailliste, et il y en eut beaucoup, furent pour la plupart des opportunistes recrutés sur le tard par Bérenger pour contrer le noyau dur du parti – et ils furent tout à fait cohérents dans leur opportunisme ! On ne peut donc dire dans ces conditions qu’ils sont devenus « wiser » après 1972-82. Le « roder bout » n’a pas d’ennemi ; simplement, il n’aime pas être là où il n’y a pas, ou il n’y a plus, de « bout » à obtenir. Et l’Establishment travailliste, il faut le reconnaître, est passé maître dans l’art de répartir les ‘bout’… »

 

« Pour le MMM, l’enjeu c’est de retourner au pouvoir. Coûte que coûte… Au nom d’une nécessaire « stabilité » dans la « crise économique » (en fait une crise du capitalisme, ample et profonde), l’oligarchie, relayée par ses porte-voix attitrés, le soutient dans son « kozkoze » avec le PTr. Il ressort la carte des « minorités », dont un « Ralliement de forces musulmanes » improvisé pour l’occasion. Poussé par on ne sait quels intérêts, l’ex-président Cassam Uteem s’en mêle, risquant du coup tout son prestige. Quel mauvais cinéma !… »


« Pour le PTr, la « démocratisation de l’économie » semble être plus un slogan électoral qu’un énoncé de stratégie politique. Fidèle à ses origines « Fabian », de socialisme gradualiste, pour ne pas dire minimaliste, le PTr refuse d’affronter carrément l’oligarchie historique. Il la laisse s’enrichir comme jamais auparavant, étendre son emprise tentaculaire sur le pays, de plus en plus divisé en villages « indigènes » d’une part et paradis immobiliers pour étrangers d’autre part (IRS, complexes touristiques, méga-projets pour le secteur privé)… »


« Il n’est guère étonnant que Maurice ait un Etat faible. Le pays est caractérisé depuis 42 ans par un Etat faible et une oligarchie historique hyperpuissante. Pour renverser l’équation, il faut un parti enraciné dans les masses, mobilisant la volonté populaire par la démocratie interne, voué à un projet de société réunissant le plus large consensus possible, et libre de tout financement du secteur privé. Les partis actuels, légués de père en fils, sans démocratie interne et sans financement transparent, sont incapables de relever un tel défi… » 

 

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