Interview : Jean Claude de l’Estrac

 

Interview : Jean Claude de l’Estrac – Secrétaire général, Commission de l’Océan Indien


« L’élection municipale ne doit pas être réduite à la seule question partisane d’un vote de soutien ou de sanction »

* « Aucune élection n’est neutre, mais dans le contexte mauricien, l’on sait que le vainqueur d’une élection municipale n’annonce pas forcément le vainqueur de l’élection générale »

* « Les municipalités sont des coquilles vides. Les villes se décomposent. C’est l’effet pervers d’une volonté de démocratisation de l’accès aux responsabilités qui se solde par un nivellement par le bas… »

 

* « Travaillons à resserrer les liens entre les pays de la région, mutualisons nos ressources et nos moyens, harmonisons nos politiques économiques et commerciales, non pas comme une fin en soi, une stratégie autocentrée, mais au contraire comme le renforcement d’une Indianocéanie ambitieuse »

Jean-Claude de l’Estrac, Secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien, lui-même ancien maire de BBRH avant d’être désigné ministre, aborde le volet politique de l’heure en tant qu’ancien homme politique. Etayant ses arguments sur la question, il parlera de la non neutralité de toute élection, ajoutant que la résultat issu d’une confrontation électorale aux municipales ne veut nullement être le reflet de ce qu’il adviendra lors des élections générales.

Abordant son sujet de prédilection que sont les nouvelles perspectives offertes à tous les pays de la région indianocéanique, Jean Claude de l’Estrac dira combien ses habitants et les Mauriciens ont de la chance. Il justifie dans la foulée le fait que nous sommes à l’intersection de deux pôles de croissance : l’Asie et l’Afrique alors que « notre histoire et notre culture, déclare-t-il, font de nous des hommes-parts »…

Mauritius Times : Le secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien, ancien maire, est-il insensible aux élections municipales qui se déroulent dans le pays du siège ?

Jean Claude de l’Estrac : Insensible ? Pas du tout ! J’ai même l’obligation de m’y intéresser, le secrétaire général a pour mandat notamment de promouvoir la démocratie dans les Etats membres. Et la démocratie régionale, quand elle fonctionne, est un moyen incomparable de susciter la participation des citoyens à la gestion des affaires de la cité. J’espère que les citadins mauriciens feront leur devoir, d’autres dans l’Indianocéanie se battent toujours pour reconquérir ce droit. Les Malgaches trépignent d’impatience.

* Et pourtant, à écouter les dirigeants des principaux partis politiques, ils craignent tous l’abstention des électeurs. Pourquoi, selon vous, les citadins bouderaient-ils ce scrutin ?

Ne spéculons pas. Mais il vrai que l’on ne sent pas, au démarrage de cette campagne, un grand engouement. Il y a une première explication qui me semble évidente : les municipalités sont des coquilles vides. Les villes se décomposent. Leurs populations fuient, ceux qui le peuvent en tout cas. J’entends chaque jour le discours des nostalgiques de l’époque où la gestion des conseillers municipaux avait un réel impact sur la qualité de vie des citadins, j’en connais qui étaient fiers de leur ville. Depuis plusieurs années, et cela a commencé au début des années 80, et tous les partis en portent la responsabilité, l’on assiste à une dégradation continue de la qualité des gestionnaires proposés aux suffrages des électeurs. C’est l’effet pervers d’une volonté de démocratisation de l’accès aux responsabilités qui se solde par un nivellement par le bas. Je vous parle d’expérience : la tâche d’un conseiller municipal est autrement plus complexe que celle d’un député, et celle d’un maire plus exigeante qu’un ministre. Ceux qui n’ont jamais siégé au sein d’un conseil municipal ne le savent pas. Beaucoup de citadins aujourd’hui se posent des questions sur la pertinence des municipalités et pourraient considérer en effet qu’il est oiseux de voter ceux qu’on leur propose.

* Sir Anerood a déclaré pourtant que la population est suffisamment intelligente pour réaliser l’importance des municipales. Le MSM l’est également, sans doute ?

Aucune élection n’est neutre. Mais dans le contexte mauricien, l’on sait que le vainqueur d’une élection municipale n’annonce pas forcément le vainqueur de l’élection générale. Cela dit, sir Anerood espère sans doute une nette victoire du Remake qui produirait l’élan qu’il recherche. Du coup les enjeux strictement municipaux passent au second plan, dommage. Partout dans le monde, les Etats modernes cherchent de nouvelles méthodes administratives dont la finalité est de rapprocher les services publics aux usagers. La question du jour est la décentralisation, la déconcentration, la devolution. Cette démocratie participative est une exigence du citoyen.

* Mais il y a le volet politique. Une victoire du Remake 2000 aux municipales provoquera des élections législatives anticipées, a soutenu sir Anerood Jugnauth. Pas vraiment, n’est-ce pas ?

Mais au contraire ! Si la majorité gouvernementale perd, son premier réflexe sera de chercher à gagner du temps avant d’affronter à nouveau l’électorat. C’est du bon sens.

* Même si, au final, les municipales ne venaient pas nécessairement contrarier l’agenda de l’Alliance gouvernementale, quelle que soit l’issue des élections, une victoire à Quatre Bornes – considérée comme étant l’une de « swing constituencies » du pays – est d’une importance capitale pour les Travaillistes. Qu’en pensez-vous ?

C’est une question de politique partisane que le secrétaire général de la COI se gardera de commenter, mais au plan de l’histoire et des sciences politiques, je vous fais remarquer qu’il n’existe pas à proprement parler de « swing constituencies » ; il existe, en raison de leur configuration, des « marginal constituencies ». En revanche, il existe des « swing voters ». Ceux-là peuvent faire basculer une circonscription et même le pouvoir. Sur le cas mauricien, il existe une étude d’Alfred Cho, un anthropologue américain qui donne des clés et qui identifie, sur la base de l’histoire électorale mauricienne, ces « swing voters » qui pourraient effectivement peser sur l’issue du scrutin.

* Par contre, une défaite du Remake 2000 à Vacoas-Phoenix soulèvera des questions quant au poids réel du MSM sur l’échiquier politique. On saura, par exemple, si le retour de Sir Anerood Jugnauth dans l’arène politique aura été bénéfique au MSM. Qu’en pensez-vous ?

Dans son principe une élection sert notamment à établir le rapport de forces politiques du moment. Il est évident qu’aux lendemains du 9 décembre prochain, chacun fera son analyse. L’exercice ne sera pas simple pour les partis qui sont en alliance, il ne sera pas aisé de déterminer la contribution précise de chacun ni de l’effet synergique des alliances. Mais déjà, on peut répondre positivement à votre question de savoir si le retour de sir Anerood aura été bénéfique au MSM. Grâce à ce retour, le Remake s’est concrétisé, grâce à cet accord, il y aura sans doute des élus MSM dans des municipalités. On peut penser que la situation aurait été autre pour le MSM sans son alliance avec le MMM

* Ces municipales auront quand même apporté quelque chose de bénéfique aux citadins : les ruelles du quartier et les allées menant à leurs maisons réasphaltées en toute vitesse avant l’échéance électorale. Pas mal du tout, non ?

Vous m’embarrassez. Vous savez, dans une autre vie, j’ai moi-même parfois bénéficié de ces privilèges qui profitent à ceux qui sont au pouvoir. Encore que j’ai personnellement été élu le plus souvent, dans des municipales, contre des candidats de partis au pouvoir. Ce que vous décrivez n’est certes pas juste, mais les principaux coupables sont les électeurs qui marchandent leurs votes en réclamant des faveurs. Et en plus, ils peuvent être parfaitement cyniques, et après avoir extirpé des privilèges de l’un, voter allègrement pour l’autre.

* Au-delà des considérations partisanes des prochaines municipales, il ne semble pas qu’on ait fait une réflexion sérieuse et profonde sur le rôle et les objectifs de l’administration municipale, sur le financement de leurs activités ou leurs prérogatives fiscales et sur la redistribution des pouvoirs entre le gouvernement central et les municipalités et les conseils de districts. Pour avoir été intimement lié avec l’administration locale pendant de nombreuses années, vous avez sans doute vos idées sur la question, n’est-ce pas ?

Vous avez raison. L’élection municipale ne doit pas être réduite à la seule question partisane d’un vote de soutien ou de sanction. Je vous l’ai dit, la décentralisation administrative est un enjeu majeur. Dans beaucoup de pays, dans notre région même, à l’île de La Réunion, par exemple, le débat est permanent : comment inciter les pouvoirs centraux à donner toujours plus de pouvoirs aux entités régionales pour satisfaire l’aspiration des populations à obtenir les décisions qui affectent leur vie au plus près du terrain. Il y a là un double avantage : les citoyens sont naturellement les premiers bénéficiaires de cette démocratie participative, mais les gouvernements y trouvent aussi leur compte. Ils peuvent ainsi se focaliser sur les fonctions qui relèvent des seules prérogatives de l’Etat en laissant aux élus locaux la gestion des services qui sont plus facilement gérables à l’échelle d’une ville ou d’un district. Au fait les dirigeants politiques de Maurice reconnaissent le bien-fondé de cette approche, je me souviens d’une proposition du Premier ministre de mettre sur pied une « commission permanente chargée de la décentralisation. » Un manifeste MMM-MSM avait jadis annoncé une transformation « en profondeur » de l’administration régionale. Peut-être que l’élection municipale offrira l’occasion de relancer ce débat.

* Les municipalités et les conseils de districts souffrent souvent d’une image plutôt négative, culture de « manger-boire, chasse gardée des politiques qui s’en servent pour caser leurs activistes et autres colleurs d’affiches. Comment arrêter cette déliquescence ?

Le mot « déliquescence » est de vous, mais je n’ai aucun mal à me l’approprier. Mais attention à l’amalgame. Peut-être que le mal n’est pas partout de la même intensité. Mais, généralement parlant, c’est bien de cela qu’il s’agit : le dépérissement des municipalités.

Je peux trouver trois explications à cette crise : la première est née de la démagogie politique, l’idée qu’il faut ouvrir les portes des conseils municipaux ou de districts à des « ti-dimouns » censés pouvoir mieux représenter les intérêts des «ti- dimouns » sans considération de leurs capacités à honorer leurs responsabilités. Que l’on ne vienne pas me faire un procès en élitisme. J’ai travaillé pendant plusieurs années avec des conseillers venus de milieux très différents, notamment de la classe ouvrière, mais qui avaient du talent, ils partageaient une vision commune, ils possédaient un sens du service, et nous avons fait ensemble de très grandes choses. Ce sont là mes plus beaux souvenirs de la vie publique.

Deuxième explication, ce sont ces ministres successifs de l’Administration régionale qui se sont pris pour des super-maires. Si un Etat veut être cohérent avec la volonté affirmée de décentralisation, il faudrait qu’il commence par abolir le ministère des Administrations régionales et recycler tous ces fonctionnaires qui prennent la place des élus qu’ils méprisent.

Troisième explication, c’est le clientélisme. Tous les gouvernements le pratiquent, à des degrés divers poussés, par des électeurs qui réclament sans cesse des faveurs.

* En ce qui concerne l’administration centrale, l’attention a été focalisée ces derniers temps sur les recommandations du dernier rapport du Pay Research Bureau qui, selon les syndicalistes, est venu agrandir l’écart de salaires entre hauts fonctionnaires et ceux au bas de l’échelle. La même situation prévaut dans le secteur privé, du moins dans certains secteurs en particulier. A la MCB, par exemple, nous apprenons que trois directeurs exécutifs se sont partagé Rs 63 millions à titre de rémunérations et de bénéfices. Qu’est-ce que cela vous fait ? De tels rémunérations et bénéfices vous généraient-ils ?

En général, les gouvernements décident de leur politique salariale en fonction de deux facteurs : la nécessité pour eux d’attirer dans la fonction publique des cadres de qualité ; ensuite ils cherchent à s’assurer que les plus bas salaires se trouvent à un niveau décent. Pour un petit salarié, on peut comprendre que les salaires des hauts cadres paraissent mirobolants et outranciers. Ils ne le sont pas quand ces cadres sont effectivement compétents et nommés sur la base de mérites avérés. Il faut savoir que le marché de la compétence est mondial, et le vrai problème de Maurice, sur ce plan, sera de retenir ses professionnels. Je vois des opportunités nouvelles s’ouvrir aux Mauriciens sur le continent africain, ils seront de plus en plus nombreux à tenter l’aventure. Reste qu’un Etat solidaire doit avoir le souci de la justice sociale et doit chercher à éviter de trop grandes disparités salariales, c’est une cause de frustration qui peut provoquer des conflits sociaux. Nous avons vu des exemples dans notre propre région.

* Pour revenir aux salaires que touchent les hauts fonctionnaires, à l’époque, je m’en souviens, vous faisiez souvent référence à des « potentats et des mandarins ». Diriez-vous aujourd’hui : « Yes, we are getting value for money ? »

C’est à l’employeur de se prononcer, moi je sais seulement que la race de potentats et de mandarins est très résiliente, elle a une grande capacité de reproduction…

* Et qu’en est-il des membres du Conseil des ministres ? Ils méritent mieux – comme ceux de Singapour ?

A compétence égale…

* Les Singapouriens sont en train de se frayer graduellement un chemin à Maurice : métro léger, carte d’identité. La contrepartie, nous dit-on, c’est le savoir-faire et la compétence singapourienne. Qu’en pensez-vous ?

Moi, j’ai un préjugé favorable. Tout ce qui est singapourien, je prends. Je les sais compétents et professionnels, ils sont redoutables en affaires, mais ils ne sont pas des affairistes. Et puis je crois que les gouvernements devraient être plutôt rassurés, nous parlons d’un des pays les plus transparents au monde. Je ne connais pas les détails de ces accords, mais on peut souhaiter pour Maurice qu’ils prévoient un large volet de transfert de savoir-faire technologique.

*Je suppose que ces derniers mois passés à travailler sur les projets de la Commission de l’Océan Indien vous a amené à voir la région et l’Afrique, son développement et celui de notre pays dans de nouvelles perspectives. Parlez-nous en.

Merci de m’inviter enfin à parler de la COI… Mais non, je n’ai pas attendu d’être à Blue Tower pour découvrir les nouvelles perspectives auxquelles vous faites allusion. Je m’exerce depuis longtemps à dire aux Mauriciens et aux autres habitants de l’Indianocéanie combien ils ont de la chance. Nous sommes à l’intersection de deux pôles de croissance, l’Asie et l’Afrique. Notre histoire et notre culture font de nous des hommes-ponts. Nous avons dans la région, ici même, à Madagascar, à la Réunion et ailleurs des savoir-faire exportables. Alors je me dis, travaillons à resserrer les liens entre les pays de la région, mutualisons nos ressources et nos moyens, harmonisons nos politiques économiques et commerciales, non pas comme une fin en soi, une stratégie autocentrée, mais au contraire comme le renforcement d’une Indianocéanie ambitieuse qui veut partir à la conquête du monde. C’est possible, un certain nombre de nos entreprises, des sociétés malgaches et réunionnaises opèrent déjà en Asie et en Afrique, nous pouvons aller encore plus loin. Je sens dans le secteur privé régional un brouillement d’idées, des rêves de conquêtes nouvelles. Il faudrait aussi que les administrations gouvernementales accompagnent le mouvement, tiens comme font les Singapouriens et pas qu’eux.

* Bâtir une compagnie d’aviation ou maritime pour la Région – l’Indianocéanie comme vous vous plaisez à la nommer – est plus stimulante que monter une nouvelle alliance politique, n’est-ce pas ?

Plus stimulante je ne sais pas, plus durable sûrement. (Rires) Mais c’est vrai, dans mes occupations passées, j’étais souvent dans l’éphémère et l’anecdotique. J’apprends aujourd’hui à travailler dans le moyen et le long termes. Et j’ai choisi mes priorités. Je ne sais pas encore si je vais réussir, mais je sais que je pose des vrais problèmes trop longtemps occultés. La Commission de l’Océan Indien célébrera dans quelques jours son 30e anniversaire. Ce sera l’occasion de dresser son bilan. Elle a effectivement de très nombreuses réalisations à son actif même si elle a peu communiqué. Mais il reste un problème majeur : il est toujours aussi difficile, parfois même plus difficile aujourd’hui de communiquer entre nous, problèmes de desserte maritime, d’accès aérien, rare et coûteux, de connectivité, alors qu’il y a tant à échanger. Nous travaillons en permanence sur ces questions. En ce moment même se tient au siège de la COI un atelier de travail sur les moyens d’améliorer les échanges intra régionaux. Sont réunis en certain nombre d’experts de l’OMC, de l’OIF, des experts de la Région. Je leur ai demandé de me proposer une feuille de route. Oui, il est très stimulant de bâtir l’avenir.

 

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