Interview Jean Claude de l’Estrac

« La situation exige un gouvernement stable, compétent et fort »

 

 

* « Même s’il devait passer dans l’opposition, le MSM va être mis en quarantaine par le MMM…

 

Bérenger ne va quand même pas nous expliquer que ce Pravind Jugnauth-là mérite que le MMM lui propose d’être le prochain Premier ministre… » 

 

* Tous au MSM ne sont pas inféodés au clan Jugnauth, certains pourraient considérer que le moment est venu de prendre ses distances. 

 

Six ministres du MSM ont démissionné en bloc de leur poste, et ce, en l’absence de Navin Ramgoolam du pays. Un communiqué émanant du bureau du Premier ministre indique clairement que l’ICAC, comme chaque institution du pays, travaille en toute indépendance. Nous faisons une rétrospective des événements ayant marqué le monde politique cette semaine et Jean-Claude de l’Estrac, ancien politicien, journaliste et Président du Groupe La Sentinelle, fait le point sur les actions et réactions des divers partis politiques concernés par cette affaire et il donne son avis sur le rôle des medias dans le combat pour la transparence… 

 

Mauritius Times : La presse parle à nouveau de votre départ de La Sentinelle. Etes-vous vraiment en train d’abandonner la présidence de ce groupe de presse. Pourquoi ?

Jean-Claude de l’Estrac : Je quitte effectivement le groupe au mois de décembre. Pourquoi ? Parce qu’il y a un temps pour tout. J’ai beaucoup donné à la presse mauricienne au cours des quarante dernières années. J’ai vécu mon métier de journaliste comme un service public, j’ai reçu des coups, j’en ai donné quelques-uns — c’est la loi du genre –, je me suis exposé, mais je n’ai aucun regret. Je n’arrête pas de le dire à mes jeunes amis de la profession : le journalisme est le plus beau métier du monde.

Mais après vingt-ans au service du groupe comme journaliste – je suis entré à l’express pour la première fois en 1968 — , ensuite comme gestionnaire depuis 1995, et enfin à la présidence du Conseil d’administration, je sens que le moment est venu de laisser la place aux jeunes talents du Groupe. Je les sens avides d’autonomie, ils sont prêts à s’affranchir, et c’est bien naturel.

Moi, j’ai envie de passer à autre chose.

* Je ne sais pas si c’est dit méchamment : un journal qui commente votre rencontre avec le PM, cette semaine, parle de « la troisième tentative de Jean Claude de l’Estrac pour accéder à la présidence ». Vous seriez donc, selon ce journal, toujours disponible ?

Je ne sais si c’est une méchanceté. Sûrement ! C’est surtout une imbécilité. Un « journal » — je vous laisse le mot – vérifie son information. J’ai rencontré le Premier ministre pour la raison que j’ai indiquée publiquement. Nous avons parlé essentiellement de diplomatie. J’ai également rencontré le ministre des Affaires étrangères, avec qui j’ai encore discuté ce jeudi, pour exactement la même raison. Maurice devra prendre une décision importante dans quelque temps par rapport à la coopération régionale. Il se trouve que la question a été évoquée à Paris lors de la dernière visite du Premier ministre. A son retour, il a souhaité qu’on en parle. Il sait que c’est une question que je connais et qui me passionne depuis toujours.

Un journaliste avisé devrait savoir de plus qu’en dépit des désaccords qui pourraient exister entre le Premier ministre et le Président, sir Anerood est solidement en place jusqu’à la fin de son mandat en 2013. Il n’y a rien à négocier, tous ceux qui sont « disponibles » devront attendre. Il n’y a que les petits-esprits-roder-bout qui s’imaginent que les autres sont à leur image.

* Le journal en question – Le Capital – parle aussi de votre « sortie en douceur » à la tête du groupe La Sentinelle. Vous partez alors que le « coverage » de l’affaire MedPoint par la presse écrite et parlée a démontré l’influence grandissante des médias sur l’opinion publique — une influence à laquelle nul ne peut résister, dit-on.

Encore un fantasme de la part de ce journal ! Le Président du Conseil d’administration de La Sentinelle n’a aucune influence sur le contenu éditorial des publications du groupe. Depuis des années, je n’exerce plus aucune autorité sur la fabrication des journaux du groupe. Les patrons qui décident de la nature des « coverages » des divers sujets de l’actualité, ce sont les rédacteurs en chef. Ils sont en place et continueront à faire leur boulot. Ils le font en toute indépendance, ils ont seulement l’obligation de respecter la ligne éditoriale du groupe sous l’autorité de la directrice de publication.

Quant à moi, merci, de souligner que c’est un départ « en douceur ». Il l’est effectivement parce qu’il est réalisé dans le cadre d’un plan de succession mis en place depuis plus de quatre ans. Aux côtés de la directrice de publication, la direction générale a été confiée à Denis Ithier depuis des années déjà. Et malgré toutes les tracasseries dont il a pu être victime, le groupe continue son expansion ici et dans la région.

* Si on ne se trompe pas par rapport à l’influence grandissante des médias à Maurice, il est certain que les politiciens, mais aussi les financiers qui gravitent autour du pouvoir – ont intérêt à bien se tenir, n’est-ce pas ?

Je crois que l’affaire MedPoint démontre à nouveau combien l’exigence de transparence publique est bien servie par une presse libre et indépendante. Il n’y aurait pas eu d’ « affaire MedPoint » sans une presse vigilante, réclamant, jour après jour, au nom des citoyens, que les politiciens rendent compte de leurs actes.

Dans l’ensemble, la presse écrite a admirablement joué son rôle. Elle aurait souhaité pouvoir aller plus loin, mais elle est brimée par l’absence d’une Freedom of Information Act qui aurait permis aux journalistes d’accéder à des dossiers que l’on cache aux Mauriciens. Dans les écoles de journalisme, nous apprenons que l’information, c’est ce que quelqu’un, quelque part, cache aux citoyens.

J’espère que les gouvernants auront aussi compris que la liberté de la presse est aussi dans leur intérêt, seuls les malfrats doivent s’en offusquer.

* A l’heure où nous parlons, le MSM se trouve toujours dans le gouvernement, et on ne peut pas savoir à ce stade ce qu’il en sera d’ici vendredi matin. Mais il me semble toutefois que le communiqué émis par le Premier ministre lundi, en début de soirée, a déjà scellé le sort de l’Alliance de l’Avenir. Le pensez-vous également ? Voyez-vous une constance dans la logique politique de Navin Ramgoolam ?

Je partage totalement votre opinion. Le communiqué émis par le Premier ministre est une énorme gifle au leader du MSM. Je l’ai analysé comme une fin de non-recevoir aux exigences scandaleuses de Jugnauth. Je ne comprends pas comment un ministre de la République peut aussi cyniquement réclamer d’un Premier ministre qu’il mette au pas une institution indépendante qui commence à montrer enfin qu’elle est capable d’assurer sa mission au service de la nation.

Imaginons un instant ce qui aurait été notre pays si le Premier ministre avait cédé à ce chantage. J’aurais fait mes valises…

* Tout le monde est protégé par la présomption d’innocence, mais il semblerait, à ce stade, que le MSM s’est « shot itself in the foot » assez rapidement avec l’affaire MedPoint, mais aussi avec la démission en bloc de ses ministres. Comment expliquer cela et aussi la mise en péril de l’Alliance de l’Avenir? Serait-ce l’appartenance à des cultures politiques différentes ? Des intérêts personnels ?

Les deux ! Le Parti travailliste et le MMM, chacun avec ses qualités et ses défauts, sont des formations politiques qui se sont forgées une culture dans des combats épiques à la fois dans l’opposition et au pouvoir. Leur fondement est idéologique.

Le MSM est une association née au pouvoir. Il ne s’est agrippé au pouvoir que par des alliances tactiques. Il n’a jamais obtenu un fort soutien de la population, jamais mobilisé les citoyens par une grande idée, un projet de société. Cela n’enlève rien à la contribution majeure de sir Anerood à la modernisation économique du pays, mais le clash avec l’une ou l’autre force politique est inévitable.

Maintenant, il y a la question que vous évoquez, celle des intérêts personnels. C’est vrai, les Mauriciens sont nombreux à penser que le MSM s’apparente de plus en plus à une entreprise familiale qui commercialise le brand Jugnauth. Dans ce parti, ce n’est pas la première fois que les problèmes internes tournent autour des intérêts de la famille Jugnauth. Là, il prend le risque de déstabiliser le gouvernement auquel il appartient pour défendre l’intérêt du clan. Cette situation n’existe dans aucun autre parti. On peut prévoir qu’elle finira par provoquer une révolte interne, si ce n’est pas déjà le cas. Tous au MSM ne sont pas inféodés au clan Jugnauth. Certains pourraient considérer que le moment est venu de prendre ses distances.

* La cassure de l’Alliance de l’Avenir, au cas où cela se produirait effectivement, n’arrange en rien les Travaillistes sauf de se donner la possibilité d’être aux commandes du pays pratiquement seuls jusqu’en 2015 – du moins s’ils parviennent à s’entendre avec ceux qui vont demeurer fidèles à cette alliance. Ce qui vient de se passer au niveau de la PSC – avec le « face-saving device » intervenu suite aux protestions du PMSD – démontre une autre prédisposition chez les alliés du PTr. Votre opinion ?

Je crois que la cassure mentale et émotionnelle est déjà faite. Le reste sera la conséquence d’accommodements politiques. On peut penser que le Parti travailliste ne prendra pas le risque de régler le problème politique sans assurer ses arrières. Je ne le crois pas en danger, il a le pouvoir et le temps.

D’autre part, même s’il devait passer dans l’opposition, le MSM va être mis en quarantaine par le MMM. Paul Bérenger ne peut pas avoir contribué à faire la lumière sur ce qu’il a qualifié de « scandale du siècle » pour ensuite cautionner lui-même les principaux protagonistes de l’affaire. Surtout si l’enquête va jusqu’au bout du bout… Il ne va quand même pas nous expliquer que ce Pravind Jugnauth-là mérite, en l’état actuel des choses, que le MMM lui propose d’être le prochain Premier ministre du pays.

L’histoire de la PSC – le recul de la Présidence n’est pas provoqué par les protestations publiques du PMSD, c’est clairement l’intervention du Premier ministre auprès du Président le jour de son arrivée qui explique le changement, d’autant plus que le gouvernement avait fait des propositions dans ce sens.

* Navin Ramgoolam se faisait un devoir de rappeler à ses troupes lors de la dernière campagne électorale qu’il ne leur fallait pas se tromper d’adversaire. Il disait aussi, par rapport au MMM, que « mo pou fini zotte ». On ne sait pas s’il avait aussi en tête le MSM, comme le sous-entendent certains. Cependant, tout laisse croire qu’il va retrouver bientôt, en face de lui, deux adversaires – séparément ou même unis par ce que Bérenger qualifie d’un « working arrangement » -… Qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas si Navin Ramgoolam a été à ce point machiavélique. Mais l’épisode me rappelle ce qui s’est passé en France quand Mitterrand avait conclu une alliance avec le Parti communiste ; ce qui devait laisser le parti de Georges Marchais exsangue par la suite.

Pour l’instant, Ramgoolam a considérablement affaibli le challenger Jugnauth. Mais, attention, il ne faut jamais enterrer un politicien. C’est un monde qui compte beaucoup de ressuscités. Dans quelques mois, c’est le peuple qui pourrait avoir des « trous de mémoire »…

Quant à la configuration de la prochaine alliance électorale, il est bien trop tôt pour l’envisager. Les deux principaux chefs politiques parlent à nouveau du vieux projet de réforme électorale. Je vois bien Ramgoolam et Bérenger chercher un consensus sur la question dans les mois à venir. Si tel devait être le cas, Bérenger n’aura aucun intérêt à s’enfermer prématurément dans aucun projet d’alliance. Si le Premier ministre fait la démonstration qu’il est vraiment déterminé à étudier sérieusement la question, il ouvrira le jeu. Et le pays fera une grande avancée.

* Par ailleurs, si le MSM parvient à se donner une deuxième chance et à négocier une nouvelle alliance avec le MMM, c’est que, comme dirait l’Anglais — « Public memory is short, politicians’ memory can be even shorter »… surtout à Maurice. C’est ça ?

Absolument. L’affaire MedPoint ne va pas mobiliser indéfiniment l’attention des Mauriciens même si les Jugnauth risquent de subir un tort durable. Mais un politicien affaibli n’est pas un politicien mort. Et les houles, on le voit, finissent par s’écraser.

Le Premier ministre surfe pour l’instant sur la crête de la vague. Jugnauth lui a offert un cadeau fantastique : son action inconsidérée a permis au Premier ministre de se draper du manteau de l’intégrité ; il se présente en défenseur de l’indépendance d’une institution dans le combat contre la corruption. Je gage que s’il y avait un sondage de popularité, Navin Ramgoolam ferait ces jours-ci le meilleur score de sa carrière, et Pravind proche du point zéro.

Pour le Premier ministre, le défi est maintenant de préserver cet acquis. Il ne pourra pas faire une chose et son contraire. Il faudra qu’il reste cohérent. Cela ne va pas être facile tous les jours, d’autant plus que des problèmes économiques et sociaux sérieux vont monter à la surface, la crise économique mondiale n’est pas prête à se résorber.

* Ce qui veut dire que l’on ne peut pas exclure de nouvelles tentatives de rapprochement entre le PTr et le MMM. Pensez-vous que ce serait souhaitable étant donné la crise économique mondiale et surtout parce que les rouges et les mauves ne devraient pas se tromper d’alliés ?

La dernière fois que j’ai répondu à la même question dans vos colonnes, cela a fait de moi un agwa public. Je vais être plus prudent cette fois-ci. Je vais seulement répéter que, de mon point de vue, le jeu reste ouvert, que d’éventuelles discussions proposées par le Premier ministre sur la réforme électorale pourraient le rapprocher du MMM, que la situation économique pourrait se détériorer, que le gouvernement devrait être en mesure de mobiliser tous les talents, que la situation exige un gouvernement stable, compétent et fort. Ramgoolam va beaucoup regretter Sithanen.

* Pour revenir à l’influence des médias, diriez-vous que la presse a fait preuve de « fairness » vis-à-vis des principaux protagonistes dans l’affaire MedPoint ? Et pourrait-on s’attendre au même degré de « fairness » vis-à-vis du PTr ou du MMM ?

Je ne suis pas juge des élégances journalistiques. Et puis, la presse n’est pas un bloc monolithique. Il y a de tout et son contraire. Je fais abstraction des journaux partisans et des journaux parrainés, il me semble que les autres journaux ont bien traité la question, rapportant les faits, donnant la parole à tous les protagonistes de l’affaire, et commentant avec mesure ses tenants et aboutissants. Elle s’est bien gardée de répercuter toutes les « rumeurs » qui circulent autour de l’affaire.

* L’affaire MedPoint et la démission des ministres MSM ont provoqué beaucoup de débats à propos du rôle et des responsabilités des politiciens, des motivations et des ambitions des leaders, du financement des partis politiques, du renouvellement de la classe politique… Ecoutez ce qui se dit sur les ondes des radios par rapport aux hommes politiques de la période pré indépendance et juste après l’indépendance et la comparaison faite avec la génération actuelle qui a encaissé pas mal de coups ces derniers jours. Est-ce que la comparaison est juste, d’après vous ?

En effet, il y a la perception grandissante que les politiciens de la nouvelle génération sont bien moins vertueux que ceux du passé. Ce n’est pas ce que je pense. A chaque époque, et dans tous les gouvernements qui se sont succédé, le pays a pu compter sur des hommes et des femmes politiques honnêtes, totalement dévoués à la cause publique. J’en ai connu plusieurs. Mais, dans pratiquement tous les gouvernements, on a vu aussi se révéler des brigands et des corrompus. Aucun gouvernement n’est à l’abri de ces crises. La différence se mesure à la manière dont le pouvoir traite le problème. Le public a le sentiment d’un plus grand laxisme et d’une perte de valeurs dans la classe politique. Là-dessus, il n’a pas tort. Hier la politique était surtout un service, elle est aujourd’hui pour beaucoup une carrière.

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