Interview : Jean-Claude de l’Estrac

2019 : ‘Remake MSM-MMM vs Parti Travailliste-PMSD’

* ‘La fin du bicéphalisme Jugnauth-Jugnauth est quand même une bonne nouvelle’

* ‘Le PTr remonte peu à peu la pente malgré les lourdes casseroles que traînent encore son leader… Quant au MMM, malgré l’opposition musclée animée par Paul Bérenger, on ne la sent pas encore dans l’opinion des vents favorables.’


La stabilité politique est primordiale dans une République qui doit affronter les défis contemporains. Certains dossiers semblent poser des problèmes importants au gouvernement, voire au Premier ministre. Les citoyens ordinaires ont déjà leur opinion sur la question mais la masse silencieuse mauricienne garde toujours un silence rempli de sens. Jean-Claude de l’Estrac nous livre ses impressions.


Mauritius Times : Au vu de ce qui se passe, principalement au niveau du gouvernement, ces dernières semaines, les Mauriciens souhaitent vraiment savoir ce qui se passe réellement, pourquoi les choses se passent ainsi et ce à quoi on devra s’attendre dans les semaines et mois à venir. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Claude de l’Estrac : Nous subissons les séquelles d’un arrangement électoral à la va-vite. Et nous sommes les victimes d’un gouvernement bricolé, toujours pas remis de la surprise électorale.

Mais ne surdramatisons pas : pratiquement tous les gouvernements qui ont dirigé ce pays, depuis cinquante ans, ont été secoués par des crises incessantes, des guerres intestines, des combats entre chefs. On n’a qu’à se rappeler les gouvernements de Sir Seewoosagur Ramgoolam, le conflit Satcam Boolell-Veerasamy Ringadoo, les frasques de Gaëtan Duval, la contestation Boodhoo… On ne peut pas avoir oublié la crise d’octobre 1982, la démission du ministre des Finances Bérenger trois mois après l’arrivée au pouvoir du MMM, les ‘Amsterdam Boys’, et j’en passe. Les cassures à répétition, les démissions fracassantes — j’ai joué dans ces films-là — ont jalonné l’histoire politique de ce pays. Au fait, rien de nouveau.

Il y a une explication principale à cette instabilité chronique – c’est l’obligation électorale dans laquelle se trouvent les partis de gouvernement ; ils doivent toujours constituer des alliances parce que personne ne peut espérer gagner seul une élection. Cela dit, il y a aussi un facteur politique modérateur qui épargne au pays des conséquences plus lourdes. C’est qu’en réalité, tous les partis, tous leurs dirigeants font exactement la même politique. La différence se joue sur l’éthique et les compétences personnelles. C’est la raison pour laquelle l’instabilité politique ne compromet que marginalement le développement économique.

Est-ce que cela va continuer ? Globalement oui, mais la fin du bicéphalisme Jugnauth-Jugnauth est quand même une bonne nouvelle.

* Ne vous semble-t-il pas que la direction bicéphale à la tête du pays ne pouvait durer avec, d’une part, Sir Anerood Jugnauth assumant les fonctions de Premier ministre sans qu’il ne soit membre de quelque parti et, d’autre part, le leader du parti majoritaire qui, parait-il, serait celui qui « call the shots » au sein du gouvernement quoique ne disposant pas des pouvoirs premier ministériels ?

Bien sûr, mais tout était programmé. Il était évident qu’Anerood Jugnauth serait un Premier ministre de transition qui s’éclipserait, au moment opportun, à l’avantage de son fils. Lors des négociations pour la constitution de l’Alliance Lepep, le principe a été validé par tous les partenaires.

Ce statut de Prime Minister-in-waiting a naturellement conféré à Pravind Jugnauth un ascendant. Et puis, son pouvoir s’est renforcé par la courtisanerie des flagorneurs qui l’entourent au fur et à mesure que le départ de sir Anerood devenait imminent.

* Il faut donc un changement à la tête du gouvernement – le plus rapidement possible, cela pour le bien du pays – et du MSM ?

Oui, la transition a assez duré, elle a été plutôt chaotique. Sir Anerood mérite une sortie digne.

* Mais qu’est-ce qui explique le timing de l’annonce de sa succession par Sir Anerood Jugnauth ? Il y a sans doute l’effet de l’âge, et il semble être l’ombre de celui qu’on a connu durant les années 1983-95, mais est-ce possible qu’il se soit retrouvé en minorité au sein du gouvernement ?

Je crois que l’annonce est en retard sur le calendrier prévu initialement. Les ennuis juridiques de Pravind Jugnauth, les urgences gouvernementales comme l’affaire BAI, les conflits internes au MSM ont bouleversé le scénario. Je ne crois pas que le fait que le Premier ministre ait pu se retrouver en minorité sur un ou deux dossiers au conseil des ministres soit le déclencheur de cette annonce.

Au demeurant, ce n’est pas la première fois qu’Anerood Jugnauth se retrouve en minorité sur un dossier qu’il porte. Je me souviens d’un épisode comparable qui, paradoxalement, avait suscité mon appréciation. C’était dans les années 90, Sir Anerood avait fait circuler à l’intention du conseil des ministres un Memorandum contenant une proposition que quelques ministres trouvaient inacceptable. Qu’est-ce qu’on fait ?

Il n’est pas agréable de faire la leçon au chef du gouvernement et obtenir de lui qu’il abandonne son projet. C’est ce qu’il a fait, en reconnaissant le bien-fondé des arguments des contestataires. Cette humilité honore le chef.

* Au-delà de la gestion de différentes affaires qui se succèdent semaine après semaine, le successeur de Sir Anerood Jugnauth, qu’il soit nommé selon les provisions constitutionnelles ou qu’il obtienne une légitimité personnelle validée par les urnes, va se retrouver devant un vaste chantier : beaucoup de « unfinished business » au niveau des grands projets et en termes de réforme et de la relance de l’économie, etc. Voyez-vous le gouvernement sous le leadership de Pravind Jugnauth capable d’accomplir ce qui ne l’a pas été jusqu’ici ?

Soyons clair. La nomination de Pravind Jugnauth comme Premier ministre ne souffre d’aucune contestation à partir du moment où il aura fait la démonstration qu’il « command a majority in the House. » La Constitution n’exige aucune autre condition. L’argument qui prétend qu’il n’a pas de légitimité premier ministérielle parce qu’aux dernières élections, il n’a pas été présenté comme tel est fallacieux. Aux lendemains des élections législatives, tous les élus sont au même niveau. C’est le Parlement qui confère le pouvoir à celui, ou celle, des élus qui apporte la démonstration qu’il ou elle est soutenu par une majorité de parlementaires. Point à la ligne.

Est-ce que Pravind Jugnauth sera en mesure après de terminer le « unfinished business », comme vous dites, on le saura assez tôt. Il n’est pas un néophyte, ses réalisations de ministre à l’Agriculture, aux Finances sans être flamboyantes, ont été honorables, même si un brin démagogique, remettant en question d’excellentes mesures de Rama Sithanen. Mais j’ai souvent entendu des éloges à son égard sur la manière dont il a géré le dossier de l’industrie sucrière à un moment particulièrement difficile.

Mais la réalisation des objectifs ambitieux de l’Alliance Lepep n’est pas uniquement entre ses mains. Beaucoup dépendra de la conjoncture internationale. Dans ce qui dépend de lui, de nous, un exercice de clarification m’apparaît indispensable. Quel rôle à l’Etat ? Quel rôle au secteur privé ?

Je vois une grande confusion sur certains dossiers ; elle est alimentée par la démagogie syndicale et médiatique. Malheureusement la plupart de nos hommes politiques sont nuls en communication. Et certains pas qu’en communication.

* Personnellement, quelle opinion faites-vous de l’homme politique et du ministre en 2016 ?

Soyons généreux ! Sa vie de fils, et moins encore de ministre, n’a pas été facile avec ce père autoritaire et cassant. C’est maintenant que commence sa vraie vie. C’est un peu osé, mais je ne peux pas ne pas rappeler qu’Anerood Jugnauth a commencé à exister uniquement quand il s’est libéré de la tutelle politique de Paul Bérenger, autre autoritaire impulsif. Sur Pravind, je réserve donc mon opinion.

* SAJ a concédé qu’il a une divergence – la seule, paraît-il — avec l’actuel ministre des Finances par rapport au projet de Heritage City. Il tient beaucoup à cela, et il semble qu’il n’ait pas digéré le gel de ce projet. On peut comprendre que tous les leaders politiques souhaitent laisser une marque indélébile dans l’Histoire, mais est-ce un héritage trop onéreux pour le pays ?

J’avoue avoir beaucoup de mal à comprendre les tenants et aboutissants de ce projet. Je vais vous dire ce que j’aurais fait si j’étais Premier ministre de ce pays.

D’abord, abolir l’aberration administrative qui fait que sur ce si petit territoire nous avons créé deux types d’administrations régionales et fiscales, les municipalités et les conseils de district. Dans les municipalités, les chaumières sont taxées, dans les districts les châteaux sont exemptés. Cette injustice fiscale ethno-électoraliste horripile au plus au haut point le maire que j’ai été.

Heritage City peut-être, mais pensée dans un nouveau ministère de l’Aménagement du Territoire qui engloberait le ministère des Administrations régionales, de l’Environnement et peut-être du Tourisme.

* Qu’en est-il de la « mission sacrée » que Sir Anerood a fait sienne en vue de rechercher un avis consultatif de la Cour internationale de Justice sur la question de la souveraineté des Chagos ? Pravind Jugnauth est allé rechercher le soutien du gouvernement indien pour appuyer la motion du gouvernement mauricien afin que cette question soit inscrite à l’agenda de la prochaine Assemblée générale des Nations unies. Démarche incertaine, paraît-il, au regard de nouvelles alliances qui se développent dans la géopolitique dans cette partie du monde?

Vous avez parfaitement raison. Je ne sais si le ministère des Affaires étrangères a briefé correctement le ministre des Finances avant son départ pour l’Inde.

Sait-on au moins que l’Inde de Narendra Modi n’est pas celle d’Indira Gandhi ? Depuis plusieurs années, l’Inde s’est beaucoup rapprochée des Américains au point d’être considérée aujourd’hui comme une alliée militaire objectif de Washington dans sa stratégie dite « pivot sur l’Asie.»

L’objectif est d’encercler la Chine. Les Américains considèrent l’Inde comme un partenaire majeur pour la Défense dans l’océan Indien : ils ont obtenu l’accès à ses ports et bases militaires.

Je crains que Pravind Jugnauth n’ait reçu une douche froide. D’ailleurs, il est resté très prudent déclarant qu’il avait eu des « discussions franches » avec les Indiens sur la question de Diégo. En code diplomatique, cela signifie que les interlocuteurs ont eu des divergences.

Sur le fond, il y a deux volets à la démarche. Personne ne reprochera à un chef de gouvernement de vouloir se battre pour faire reconnaître la souveraineté nationale sur un territoire occupé. Peut-être bien que la question sera inscrite à l’agenda de la prochaine Assemblée générale. Mais ce ne sera pas une grande première.

Dans le passé, la question a déjà été inscrite, débattue et le Royaume-Uni condamné. C’est la résolution 2066 (XX) du 16 décembre 1965. Elle soulignait que « toute mesure prise par la puissance administrative pour détacher certaines îles du territoire de Maurice constituerait une violation » de la résolution 1514 (XV) qui interdit tout démembrement d’un territoire avant son accession à l’indépendance.

Le mieux auquel on peut s’attendre, c’est que l’Assemblée générale réitère cette posture et accepte de soumettre la question au Conseil international de Justice pour l’avis consultatif. Maurice plaidera sans doute le droit international de la décolonisation, le principe de l’intangibilité des frontières, peut-être le « vice de consentement ». Le Royaume-Uni viendra plaider le consentement formel des autorités politiques d’alors, le paiement accepté de « compensation », les trente ans de silence qui ont suivi la transaction.

Le CIJ donnera éventuellement un arrêt sans effet contraignant. Entre-temps, le bail anglo-américain aura été renouvelé pour encore 20 ans, pour toujours je crois.

* Par ailleurs, si le gouvernement a connu une baisse de popularité et que le « feel-good factor » généré par le dernier budget n’y est plus, on ne sait pas encore si la majorité silencieuse a rejoint le camp de l’opposition. Trop tôt pour le savoir ?

Un rééquilibrage est certainement en cours. Il est alimenté par la déception d’une partie de l’électorat de l’Alliance Lepep. Il est toutefois trop tôt pour fixer le nouveau rapport des forces. Plusieurs facteurs entreront en jeu : l’impact du leadership de Pravind Jugnauth, sa capacité à donner de la cohérence à une équipe gouvernementale désunie, à stimuler la croissance économique, à contrôler le front social.

Dans le camp de l’opposition, il ne fait pas de doute que le Parti Travailliste remonte peu à peu la pente malgré les lourdes casseroles que traînent encore son leader mais il peut espérer un éventuel soulagement. Quant au MMM, malgré l’opposition musclée et pertinente animée par Paul Bérenger, on ne la sent pas encore dans l’opinion de vents favorables. Des suspicions persistent quant à l’orientation future du parti.

* Est-ce que les succès qu’obtient le leader du PTr lors de ses congrès régionaux à travers l’île et sur les réseaux sociaux sont suffisants pour inciter Navin Ramgoolam à se présenter seul aux prochaines élections?

Bien sûr que non. C’est ainsi que les politiques perdent toute crédibilité, ils annoncent des postures dont ils savent qu’elles ne seront pas tenues. Tous les chefs de partis sont en train de réfléchir aux prochaines alliances, bloc contre bloc.

* D’autre part, les relations entre le leader du MMM et Pravind Jugnauth connaissent des hauts et des bas. Après un premier dégel dans ces relations entraînant Paul Bérenger à trouver des « mesures intéressantes » dans le budget présenté par Pravind Jugnauth, il y a eu récemment ses critiques par rapport à l’affaire MedPoint. Depuis Paul Bérenger n’attaque plus les Jugnauth frontalement. Du moins, il temporise. La reconfiguration de l’échiquier politique se fait déjà, selon vous ?

Naturellement ! Quels sont les choix de Paul Bérenger ? Si vous acceptez mon postulat qu’aucun parti n’envisage sérieusement à se présenter seul devant l’électorat, alors le scenario le plus probable est une nouvelle alliance MSM-MMM face à une recomposition de l’Alliance Travailliste-PMSD. Cela donnera une belle joute et personne n’a perdu d’avance.

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