Interview Jack Bizlall

Interview : Jack Bizlall

 

 

“Quelle société voulons-nous construire ? C’est cette question que Ramgoolam, Bérenger et les autres dirigeants du pays doivent se poser…” 

 

* « Le seul Travailliste de ce gouvernement est Hervé Aimé, les autres ne sont que des pseudo-Travaillistes qui n’ont rien reçu de l’idéologie travailliste…”

* « Le pays aura besoin d’une opposition, autant parlementaire, qu’extraparlementaire, très forte dans les cinq années à venir » 

 

Résultats des élections générales et les effets sur les élus, au pouvoir ou dans l’opposition ; points noirs affectant la République de Maurice et ses institutions depuis des années dans un immobilisme la ronge lentement mais sûrement ; attitude désinvolte des politiciens envers la population, égoïsme ou absence de vision d’avenir pour une politique économique et sociale alternative …Tels sont quelques sujets abordés cette semaine par notre invité qui souhaite ouvrir un nouveau chantier : Qui sommes-nous et où allons-nous ?

 

Mauritius Times : Un nouveau gouvernement en place, des éléments nouveaux en selle alors que d’autres ont été laissés sur la touche Qu’est-ce qui est significatif pour vous: les nouveaux venus ou les absents et autres exclus?

 

Jack Bizlall : D’abord et avant tout, je crois qu’il faudrait parler des élections générales. Le fait marquant est que beaucoup d’électeurs ont voté contre Ramgoolam. Ce dernier avait une avance réellement très forte à la fin de 2009. Aux élections, l’écart entre l’Alliance de l’Avenir et l’Alliance du Cœur a considérablement été réduit et c’est bon que ce soit ainsi. Pour la démocratie surtout. Le pays avait tant besoin d’une opposition parlementaire forte et celle-ci doit maintenant assumer son rôle avec cohérence et vigueur, ce qui n’a pas été le cas entre 2005 et 2010.

Le PTr a rejeté une alliance électorale plus que gagnante avec le MMM pour s’allier au MSM qui ne représente que 4-5 % de l’électorat. Ramgoolam a ainsi affaibli le PTr consciemment. Il s’est débarrassé de Sithanen et de Valayden et il a aussi anéanti le PMSD et surtout, ce qui est un fait à la fois marquant et positif, il a écarté Xavier Duval du ministère du Tourisme. Croit-il être un grand joueur d’échec comme le furent les grands rois de l’Inde antique ? Est-il devenu un adepte de poker in the dark dans tous les sens du terme ? Je crois que Ramgoolam ne peut avoir pris autant de risques pour rien.

Il faut concéder que, dans les faits, il y a beaucoup d’éléments nouveaux sur tous les plans, trop même, pour dire que rien ne va se passer Il faut conséquemment se tourner vers l’avenir et analyser ce qui va se passer. Le pays aura besoin d’une opposition, autant parlementaire, qu’extraparlementaire, très forte dans les cinq années à venir.

 

* Voyez-vous, par contre, une nouvelle impulsion dans la gestion des affaires du pays, un nouveau dynamisme et une volonté de rester fidèle au discours électoral de l’Alliance de l’Avenir?

 

En politique rien n’est monolithique. Plusieurs facteurs contribuent à déterminer la réalité de la vie. Les questions d’impulsion, de dynamisme ou de volonté ne sont que des éléments d’appoint et non des éléments fondamentaux. Il y a trois principaux facteurs à prendre en considération.

Premièrement : ce qui se passe dans le monde et qui échappe à notre contrôle. Ce qui est important sur ce plan, c’est l’attention que l’on donne à ces facteurs exogènes, comment nous les analysons et ensuite comment nous réagissons envers eux. Ce fut sans aucun doute la plus grande faiblesse du gouvernement Ramgoolam de 2005-10. Je crois que Ramgoolam croit, comme Jugnauth après 1983, que nous vivons dans un oasis économique. Il fait une erreur monumentale. Ceux qui ont pris la place de Sithanen ne maîtrisent aucunement la voie alternative. Ils vont faire les mêmes erreurs que Sithanen. De toutes les façons, l’initiative du changement doit venir de Ramgoolam. Il aura à y consacrer beaucoup de son temps et mettre en place une cellule de réflexion crédible. Par exemple, notre secteur touristique traverse déjà une crise. Je ne vois rien en termes d’analyses et de propositions.

Deuxièmement : quels sont nos projets et notre stratégie de construction ? Le programme électoral de l’Alliance de l’Avenir contient certains éléments intéressants mais il y a de grands manquements. Il ne faut pas trop compter sur Ramgoolam pour développer la politique qu’il faudra adopter. Je crois qu’il faudra beaucoup écrire et proposer à nos gouvernants et surtout faire pression sur le gouvernement pour tendre vers une autre action. Je suis particulièrement l’action et le positionnement du député de l’opposition Li Kwong Wing. Je crois qu’il a raison de faire pression sur la question de l’endettement. Mais il faut qu’il aille jusqu’au bout pour inclure dans sa réflexion le rôle des banques. Ce n’est là qu’un exemple. Il ne faut pas rechercher à collaborer avec le gouvernement ou à soutenir l’opposition parlementaire, il faut construire l’alternative politique dans la contestation de rue et dans l’alternative politique programmatique. Mais les propositions doivent être réalistes.

Troisièmement : ce qui se passe dans le pays en termes de lutte de classes, en termes de contradictions entre les couches accapareuses de la classe capitaliste, dans les décisions gouvernementales pour dilapider les ressources et les biens du pays, dans les décisions de privatiser, de vendre les terres de l’Etat, dans ce qui va se passer dans le domaine social, etc. La vie d’une société n’est aucunement statique. De mon point de vue, ce n’est pas seulement ce qui se décide à la tête du pays qui détermine la réalité de la vie, mais beaucoup plus ce qui se passe au sein de la vie, dans le réel de la vie.

 

* Selon vous, Navin Ramgoolam aura-t-il la possibilité cette fois-ci de s’attaquer aux “unfinished business” de son gouvernement précédent touchant à la démocratisation de l’économie dont les dossiers concernant l’énergie, l’equal opportunities, etc?

 

J’ai écrit un texte de 80 pages critiquant Ramgoolam. Les 1000 copies imprimées ont été vendues. Vous savez, quand quelqu’un fête son anniversaire. il est appelé à faire un bilan de sa vie et à penser aux changements qu’il compte apporter à sa vie. Je pense que tel est le comportement que doit adopter tout politicien qui se fait réélire. Permettez-moi de vous dire que Ramgoolam doit tout repenser. Il a fait des erreurs monumentales. S’il ne s’appelait pas Ramgoolam, il n’aurait jamais été le Premier ministre de ce pays. Qui est-il à ses propres yeux ? C’est ce que je me demande.

Le débat politique à Maurice n’existe pas. L’analyse n’est pas objective sur le plan des faits et la classe capitaliste contrôle trop les medias. Ce qui fait que nous entrons dans un monde de slogans qui ne veulent rien dire et des slogans qui cachent une politique opposée à ce qu’ils affirment. Que signifie le terme equal opportunities pour un citoyen de la République qui habite Rodrigues, Bramsthan ou Rivière Noire ? C’est quoi au fond la démocratisation de l’économie quand, dans les faits, nous assistons à l’accaparement frauduleux des biens de l’Etat par certaines familles proches du pouvoir ?

Vous attendez-vous vraiment à ce qu’il termine ce vous appelez des unfinished business ou à repenser sa politique ? Il a mal démarré avec la nomination de Bheenick à la tête de la BM. Il a mal réagi avec ses attaques contre le journal l’express. Deux erreurs monumentales que j’ai répertoriées depuis mai 2010. Le rapport du Directeur de l’Audit sur la gestion de l’Etat pour la période juillet 2008 au 31 décembre 2009 démontre le peu d’attention qu’il a porté aux affaires du pays. Pour moi, il doit tout repenser pour tenter de changer réellement les choses.

Doit-on conclure que si un dirigeant politique est réélu, les électeurs cautionnent ce qu’il a fait jusqu’ici ? Ramgoolam est aujourd’hui Premier ministre sans le vote absolu en prenant compte des abstentionnistes. Il a obtenu 50.58% des 77.2% des participants, soit 39.05% des électeurs. Un basculement de 4% l’aurait fait perdre les élections. Il doit absolument tenir en ligne de compte cet élément et ne pas agir comme si la population va le laisser faire comme par le passé.

 

* Nita Deerpalsing a déclaré que Pravind Jugnauth est un meilleur ministre des Finances que son prédécesseur alors que Navin Ramgoolam avait, si je ne me trompe pas, laissé entendre que la présence de Rama Sithanen représentait un blocage en ce qui concerne le programme de démocratisation Y a-t-il du vrai dans cela ou cherche-t-on un bouc émissaire?

 

Pourquoi faut-il porter autant d’attention à Nita Deerpalsing et à la question de programme de démocratisation telle qu’elle est conçue par Ramgoolam ? Je crois que nous n’arrivons pas à comprendre les enjeux.

C’est la vie de la population et le niveau de vie de la population qui doivent nous préoccuper. Pas autre chose. Notre pays a des moyens pour s’organiser au-delà des considérations sectaires et des projets qui reposent sur le partage des biens privés et publics. Quand allons-nous comprendre cela ?

Quand je dis qu’il faut réduire le pouvoir économique et politique de l’oligarchie sucrière, ce n’est pas pour voir émerger d’autres oligarchies qui s’associeront après pour construire une puissance capitaliste encore plus accapareuse et terrifiante. Le seul Travailliste de ce gouvernement est Hervé Aimé — je veux dire de tradition travailliste — les autres ne sont que des pseudo-Travaillistes qui n’ont rien reçu de l’idéologie travailliste. Le terme « démocratisation » a une autre définition dans leur conscient et leur conscience.

On va faire face à des aberrations. Avec Beebeejaun, ce sont les intérêts de la famille Rawat qui ont primé. On me dira que c’est une forme de démocratisation. Voyez la puissance de cette famille en analysant la position de son groupe dans l’économie. Qu’est-ce que cela a changé pour la population ? Sous Pravind Jugnauth, c’est la famille Currimjee qui va retrouver ses couleurs. Qu’est-ce que cela va changer pour la population ?

 

* Faut-il aussi noter un nouveau dynamisme au sein de l’opposition: faute de pouvoir permettre « une autre île Maurice de s’affirmer » alors qu’il recherchait une alliance avec les Travaillistes, Paul Bérenger semble déterminé cette fois-ci à assumer pleinement ses responsabilités de leader de l’opposition. Il a fait gaffe sur la question de fraude à la MCB, s’étant fait piéger au bout du compte, mais il se montre assez percutant sur d’autres dossiers dont le rapport de l’audit. Quelle opinion faites-vous de la manière dont il assume son rôle aujourd’hui ?

 

Je partage votre opinion sur le fait que l’opposition parlementaire assume mieux son rôle. Le MMM a été à deux doigts de prendre le pouvoir en mai et je crois que cela a eu un impact positif sur lui. Sa cassure avec le MSM et son rejet par le PTr ont permis à ce parti de se reconstruire une existence à défaut d’une essence. Ce parti a son rôle à jouer. Qu’il le joue.

Mais je crois que les propositions de changement ne viendront pas du MMM. J’ai lu son programme et je n’ai pas vu de choses intéressantes. Soit ses intellectuels sont paresseux soit ils n’ont rien à dire. Autant il faut mettre pression sur le gouvernement, autant il faudra mettre aussi la pression sur l’opposition parlementaire.

Au Mouvement Premier Mai, nous travaillons systématiquement depuis trois ans à la rédaction d’une nouvelle Constitution. Nous comptons publier ce projet de Constitution début 2011. La rédaction du texte est en bonne voie. Pour moi, c’est un chantier de travail important. Ce que j’essaye de faire comprendre à gauche, c’est qu’il faut pousser aussi loin que possible l’horizon politique des Mauriciens, des Rodriguais, des Chagossiens et des Agaléens. Un débat sur une nouvelle Constitution est une action politique, à mon point de vue, cruciale.

D’autre part, il faut développer une autre forme d’opposition sur le terrain. L’opposition parlementaire ne pose pas toutes les questions. Il existe des contradictions sociales qui échappent aux considérations de l’opposition parlementaire. J’ai en tête les revendications syndicales, le contrôle des prix, la prolifération des maisons de jeux, les insécurités, la fraude, etc. Il faudra trouver d’autres moyens pour construire l’alternative.

 

* Paul Bérenger exige des comptes par rapport au Budget supplémentaire – “ on ne peut, dit-il continuer, année après année, avec le même train-train” – alors que le ministre des Finances lui rappelle que Jayen Cuttaree, en tant que président du Public Accounts Committee n’a produit qu’un seul rapport en cinq ans

 

Dans tous les pays du monde, il se passe deux choses. Premièrement des décisions sont prises pour contrôler les banques et l’endettement et, deuxièmement, pour contrôler les finances publiques. Nous sommes arrivés à une étape de notre gouvernance publique qui exige deux décisions : 1) Etablir les règles, et 2) revoir les systèmes de prévention, de contrôle et de sanction.

Aux Etats-Unis, Obama propose une toute nouvelle politique de contrôle sur les banques. En France, on propose une toute nouvelle politique de coupure des dépenses publiques. Comme je l’ai dit plusieurs fois, il se passe des choses dans les pays — pourtant prônant le libéralisme — qui indiquent que les choses ne seront plus comme avant les crises de 2007, 2008, 2009 et 2010 qui ont affecté différentes régions du monde et qui ont eu des répercussions sur l’économie capitaliste telle qu’elle a été mondialisée.

Il n’est plus acceptable que le Directeur de l’Audit publie chaque année un rapport qui n’est pas suivi par un débat sérieux à l’Assemblée nationale et qui ne porte aucune sanction contre les responsables qui sont d’abord et avant tout les fonctionnaires qui agissent sous la pression des politiciens ou seuls sans assumer leurs responsabilités contractuelles. Les politiciens passent et trépassent, l’Etat demeure et les fonctionnaires aussi. Je suis pour que certains fonctionnaires soient sanctionnés. Le Chef du Service Civil doit agir. Il faudra le pousser à agir. Je crois que les Confédérations Syndicales doivent tenir une journée de réflexion sur le rapport de l’audit et agir le plus vite possible.

Le Public Accounts Committee est dépassé. Il faut voir les dispositions qui existent ailleurs concernant le contrôle des finances publiques et c’est encore une autre raison valable pour revoir notre Constitution.

 

* Quelle opinion avez-vous en ce qui concerne la position prise par le leader de l’opposition lors du PNQ concernant la fraude à la MCB et croyez-vous, comme l’affirme Me Yousuf Mohamed, que “there is more than meets the eye” dans cette affaire de détournement de dépôts à la MCB?

 

Je crois que Anerood Jugnauth et Paul Berenger doivent assumer l’affaire MCB. C’est le plus grand scandale que je connaisse. Il faut retourner à ce que Gerard Hardy a écrit dans le communiqué de presse en date du 22 mars 2005. Il faut se référer à l’enquête de l’ICAC, à l’enquête interne de la MCB et à celle de la Banque de Maurice. Le détournement des dépôts bancaires date de 1990/1991.

Comme vous le voyez, tout se sait aujourd’hui. Le gouvernement doit maintenant sanctionner. Il y a des dirigeants de la MCB qui devraient se trouver en prison depuis longtemps.

Mais la question est de savoir si Ramgoolam a le courage de le faire. C’est une des critiques que j’ai formulée contre lui dans ma publication Le Savoir-faire.

Je constate chez lui une irrationalité dans ses décisions et ses critiques. Comment peut-on sanctionner l’express pour une affaire banale le concernant et ne pas sanctionner la MCB pour une affaire d’intérêt public d’envergure ? C’est pour cela que je lui demande de faire son introspection pour qu’il sache qui il est au fond.

 

* Pensez-vous qu’on arrivera à voir la mise sur pied de cette commission d’enquête, comme annoncée par le Premier ministre et qu’elle sera mieux habilitée pour faire toute la lumière sur cette affaire? Paul Bérenger, comme vous le savez, est d’un avis contraire…

 

Paul Bérenger était confronté au problème suivant à l’époque : On suspend la MCB et, après, on fait quoi ?

Il y a un chèque de Rs 50 millions dont référence avait été faite à l’époque concernant le dépôt de la NPF. Beaucoup de choses se sont passées On avait saisi le laptop de M. Noël sans oser l’envoyer en Afrique du Sud pour en retirer les informations, etc.

Aujourd’hui, nous sommes en 2010. On a laissé à la MCB le soin de prendre l’initiative légale et cela a paralysé les actions contre elle. Je n’ai plus confiance dans les Fact Finding Committees et les comités d’enquête de Ramgoolam. Il faut rendre public tous les rapports qui existent sur cette question. Il faut recueillir tout ce qui a été dit en cour. A partir de là, il faut laisser au DPP le soin d’initier les actions judiciaires qui s’imposent.

 

* On assiste ces derniers jours à la condamnation d’un ancien syndicaliste pour trafic d’influence; l’ICAC a logé une charge provisoire de sollicitation de pots-de-vin contre un ancien chef de pompiers. Nouveau dynamisme au niveau des institutions, dites-vous?

 

C’est très bien ce qui se passe. C’est réconfortant. Ça va laisser des traces. J’ai un ami, il s’appelle Ambiga, qui a une perspicacité indéniable pour analyser les contradictions qui touchent la gestion du pays. J’aime écouter son analyse et prendre compte de ses propositions.

Nous étions quatre à parler de la situation dans le pays, entre autres, du rapport du Directeur de l’Audit, de l’espace occupé par les jeux de hasard, par les journaux ne parlant que des crimes, de l’affaire Cehl Meeah, etc. On a aussi abordé le rôle de certains camarades avec qui nous avons milité dans les années 70 au MMMSP pour certains et au MMM pour d’autres. Je leur ai posé la question suivante : Mais pourquoi sommes-nous si touchés par ce qui se passe dans le pays alors que la population s’en fiche ?

Un crime est aujourd’hui plus une commodité commerciale qu’un acte barbare. Les medias transforment chaque acte de violence en anecdote et en fait divers.

Je crois qu’au-delà des programmes des radios privées qui chaque matin dénoncent tout ce qui se passe dans le pays, au-delà des actions de l’ICAC contre la corruption et le blanchiment d’argent, etc., il existe une question que l’on doit se poser : Quelle société voulons-nous construire ? C’est cette question que Ramgoolam et son gouvernement, Bérenger dans l’opposition parlementaire et les autres dirigeants du pays doivent se poser. C’est la question que je me pose depuis que je suis engagé en politique. 

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