‘Le seul changement dans le paysage politique, c’est que Pravind Jugnauth est devenu le centre du pouvoir’

Interview – Jack Bizlall — 

* ‘Le retour de Ramgoolam serait un drame autant politique que culturel’

* ‘Une opposition de gauche dans un État de droite, est indispensable et beaucoup plus
important que le pouvoir gouvernemental’

 

Les bruits courent à propos d’une alliance entre deux partis politiques. Est-ce que c’est l’idée de faire grand bruit pour semer la confusion au sein du Gouvernement ? Ou s’agit-il de faire plus de bruit que de besogne, comportement politique de certains qui défient toute logique dans le contexte contemporain, et provoquant l’attitude négative des jeunes envers les hommes et les femmes politiques ? Une chose est sûre : la pollution politique par le bruit des rumeurs et des ragots dérange les citoyens ordinaires. Jack Bizlall nous en parle.

Mauritius Times : Après avoir trouvé des « mesures intéressantes » dans le budget présenté par Pravind Jugnauth, le leader de l’opposition a soutenu au Parlement, mardi dernier, que la révision du modèle économique nécessitera « une équipe économique imaginative, réaliste, disciplinée et travailleuse ‘under the required leadership’ , et de conclure que « le destin du pays est entre nos mains ». Il n’a pas défini ce qu’il entend par « required leadership », mais voyez-vous où il veut en venir avec un tel plaidoyer ?

 

Jack Bizlall : Depuis que je connais Bérenger, ou tout au moins quand j’ai appris à le connaitre entre 1976 et 1980, je l’ai toujours vu soutenir des alliances politiques. Avant comme après son engagement en politique, et ce jusqu’à aujourd’hui, il a parfois simulé des alliances, quelques fois soutenu certaines alliances en pensée, en parole comme en action et, d’autres fois, il a considéré qu’il n’y avait pas d’autre choix. Il émule Léon Zitrone qui avait dit : « Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe, l’essentiel c’est que l’on parle de moi ». Il joue avec les autres dirigeants politiques avec un savoir-faire de psychanalyste et il a un toupet d’arnaqueur. Il connait bien la nature humaine et il participe à modeler à sa façon la condition humaine à Maurice selon sa vision des choses.

Ce qui est navrant, c’est qu’il entraîne les autres membres du MMM dans des aventures qui ne leur laissent souvent aucun choix que de partir ou de manger leur chapeau et plus souvent de ravaler leur dignité et leur amour propre. La plus grande élucubration politique de Bérenger a été ces propositions d’alliances avec Duval et Ramgoolam en 1976. Quand on a vécu cette période, on a tout vu de ses intentions pouvoiristes et de ses pratiques manœuvrières. A un certain moment, je n’ai pas voulu être candidat aux élections générales et savez-vous ce qu’il avait fait ? Il m’avait donné raison dans une déclaration faite au journal Week End. Pourtant…

Fin 2014 : il a cependant commis l’impardonnable pour quelqu’un qui se dit un démocrate en voulant s’associer avec Ramgoolam fils pour instaurer une République présidentielle. Je le vois venir ces derniers temps avec un soutien intéressé à Jugnauth fils pour l’instauration de cette dynastie politique. Si dans le cadre actuel des choses, il accepte que le fils remplace le père sans élections générales, il serait un adepte de l’obscurantisme politique.

Les jeunes ne vont rien comprendre et, par ses tractations, il appliquera l’antithèse à tout savoir politique sur l’histoire de l’humanité pour justifier cette alliance particulière. Il démantèlera ainsi tout ce qu’il a construit tout comme Gaëtan Duval. Souvenons-nous de la caricature des années 70 sur Duval. Il agit à son tour comme un serpent qui dévore sa queue.

Vous savez que j’ai une opinion très favorable sur lui en tant que syndicaliste et, ensuite, en tant que leader de l’opposition. Dans les deux cas, il a été excellent avec une rigueur presque sans faille quand il a été honnête envers lui-même dans des combats particuliers. Je maintiens cette position non pas par admiration pour lui mais par rapport à la compréhension de l’histoire moderne et que la République impose une opposition extraparlementaire et parlementaire pour faire avancer la société, surtout en ce qu’il s’agit de nos libertés et de nos droits. Une opposition de gauche dans un État de droite, est essentielle. Je dirai même plus : indispensable et beaucoup plus important que le pouvoir gouvernemental.

* Paul Bérenger n’attaque pas les Jugnauth frontalement. Il se pourrait que les circonstances politiques actuelles et le rapport de forces sur l’échiquier favorisent, selon la lecture que fait Paul Bérenger présentement, la mise en place de ce « required leadership » : la fragilisation du Gouvernement par un certain nombre d’affaires, l’absence de résultats concrets sur le plan économique, le problème du chômage, etc., mais aussi les rumeurs d’un certain malaise au sein du gouvernement par rapport aux agissements du PMSD. Votre opinion à ce propos ?

Une des crises que nous risquons de subir est que toutes les décisions prises brutalement depuis janvier 2014 pour démanteler les réseaux mafieux de l’ancien régime tournent juridiquement contre le pays. Nous aurons des milliards et des milliards à payer sous formes de compensations. Plusieurs poursuites, en cours, sont juridiquement fragiles dans le cadre du respect de la Constitution, des lois, des conventions internationales mais aussi juridiquement condamnables à cause de certaines méthodes utilisées et des conspirations politiques pouvoiristes.

Par ailleurs, le régime actuel est lui-même responsable de plusieurs affaires considérées comme étant louches de nature, par exemple, on parle d’influences, de contrats et de terrains, de possibles privatisations et d’associations avec les anciens acolytes de Rawat et de Ramgoolam. Il y a, par ailleurs, l’arrogance de certains et le peu de respect que d’autres ont de leur fonction ministériel. Ajoutez à tout cela le gaspillage, les dépenses insoutenables et inexplicables, les nominations scandaleuses… et vous avez tout ce qui ne peut être accepté.

Quant au PMSD, vous savez bien qu’il n’existe que pour se trouver en alliance gouvernementale à n’importe quel prix afin de partager le butin du pouvoir. Cela a toujours été le cas. Suivez l’histoire du PMSD et vous constaterez son opportunisme et sa mainmise sur tout ce que ses partenaires politiques lui permettent de contrôler. Le PMSD est comme ce chat du voisin qui ne vient chez vous que pendant les heures du repas.

* Il semblerait qu’on s’est déjà mis à réfléchir au sein du MMM sur la forme que pourrait prendre ce que Paul Bérenger qualifie de « required leadership ». Un quotidien rapportait, la semaine dernière, la réflexion qui fait son chemin au sein de ce parti en faveur d’un arrangement avec le MSM en vue d’un partage de pouvoir à l’israélienne avec chaque leader occupant le poste de Premier ministre équitablement…

Quand je vois les partisans des grand partis politiques s’opposer et s’entretuer pour ensuite faire des alliances, paradoxalement je pense à tous ceux qui ont perdu leur emploi, qui sont devenus fous, qui sont devenus des mendiants et qui sont morts pour la lutte politique. Ce n’est pas sans raison qu’à travers le monde les citoyens sont dégoutés de ces charlatans qui dirigent les partis politiques. La notion de « parti politique » commence à évoluer dans le conscient politique dans le monde. Voyez ce qui se passe aux États-Unis, aux Philippines, au Pérou et ailleurs.

Je crois que les jeunes doivent faire attention avant de s’engager en politique. Sinon le cynisme de nos dirigeants fera qu’ils se transformeront en suiveurs et en accapareurs de miettes. Ils vont perdre le peu de savoir-être et le savoir-vivre qu’ils ont en eux. Je me suis souvent demandé : « Pourquoi le pouvoir et l’argent font faire n’importe quoi aux gens ? »

Je tiens à dire aux jeunes que tout ce que l’on apprend en philosophie, en sciences, en géographie, en histoire, en cosmologie, etc. servent à une chose : la pratique de la politique. Cela vous pousse à un savoir et un savoir-faire total. Il suffit ensuite de développer son savoir-être et son savoir-vivre qui correspondent à une civilisation qui évolue à une vitesse extraordinaire.

La politique est l’art le plus avancé que l’on puisse avoir. C’est par la politique, c’est-à-dire les rapports maintenus avec soi et avec TOUT ce qui nous entoure, que l’on finira par devenir un être humain. L’autre définition de la politique, c’est ce que nos dirigeants pratiquent en magouilles, tractations, trahisons, soumission… C’est aux jeunes de choisir la définition qui leur convient

Bérenger couche dans des positions politiques différentes. Tantôt c’est du partage du pouvoir dans le temps comme cela a été le cas en 2000-2005, tantôt c’est du partage dans l’espace avec son alliance en 2014 avec Ramgoolam. Ce dernier comme Président de la République et, lui-même, Premier ministre. Comme Einstein, il a sa formule : P = AD-70. (P, étant le pouvoir, A, les alliances politiques et D, la dignité réduit à presque rien.)

* Vendre l’idée d’un gouvernement d’unité nationale au regard des difficultés économiques localement et les menaces sur le plan international ne sera probablement pas difficile. Mais voyez-vous Paul Bérenger capable de vendre une telle alliance auprès de sa base surtout après l’épisode de « gros requin » pêché par Navin Ramgoolam ? Peut-il toujours galvaniser la masse ?

Pour le moment, le PTr avec Ramgoolam à sa tête n’intéresse pas Bérenger. Les gens, en général, pensent que le Gouvernement ne stimule rien. On pense qu’il simule plutôt. Le budget a satisfait la classe moyenne et les petits entrepreneurs. Ces catégories sociales imposent leur idéologie. On va donc entrer dans une phase de promesses et d’espoir. Ce n’est pas la première fois que Jugnauth fils, en tant que ministre des Finances, joue la carte de la pratique de soulagement financier.

Le seul changement dans le paysage politique, c’est que Pravind Jugnauth est devenu le centre du pouvoir. Ainsi, il essaie de créer son propre soutien électoral sur le plan national. Aujourd’hui, il n’a rien et il a donc besoin de la caution de personnes populaires.

Bérenger le connait bien pour l’avoir copieusement insulté dans le passé. Il y a donc un intérêt partagé pour atteindre l’objectif visé. Cet objectif ne peut être que le partage du pouvoir. On va donc assister à une tactique que Bérenger pratique depuis toujours : celle de critiquer copieusement celui avec lequel il veut contracter une alliance. La justification est répétée ad nauseam : la supposée crise économique justifie une alliance « capable de résoudre la crise ». Ce n’est pas du vin, mon cher ami, c’est du « shit and water » comme les Sud-Africains qualifient notre vin local.

Je le crois capable de galvaniser la foule sur n’importe quoi. Il est ce qu’il est. Il vit sa vie comme bon lui plaît. Je le regarde et je me dis : « Quel gâchis ! » Croyez-vous que le pays serait ce qu’il est aujourd’hui si le MMM avait su conserver ses membres et ses dirigeants ? Le MMM a été le promoteur de la famille Jugnauth, le parraineur de Ramgoolam, le multiplicateur d’organisations politiques de toutes sortes. Alors que nous avions tout pour construire une société différente. C’est un gâchis monumental.

* Pravind Jugnauth ne commet pas de fautes ; il a su mater le ministre de la Bonne gouvernance efficacement, et il donne l’impression qu’il en fera autant dans la gestion des crises qui pourraient surgir à partir des règlements de compte de différents clans à l’intérieur du Gouvernement… Que faites-vous de sa montée en puissance au sein du Gouvernement ?

Pravind Jugnauth n’a rien fait de sa vie qui justifie ses aspirations d’aujourd’hui. Ceci dit, Pravind Jugnauth n’as pas besoin de faire des fautes. Il en a fait un qui est monumental : l’affaire MedPoint. Je suis allé voir de visu cette ancienne clinique il y a quelques semaines. Il faut voir l’état des bâtiments. J’attends la position du DPP.

Vous pensez qu’il aurait maté Roshi Badhain ? Vous connaissez mal Badhain. Ce dernier a été piégé pour avoir repris un projet qui a depuis des années été annoncé par Jugnauth fils. Badhain n’a rien créé. Il vit des erreurs des autres. Il finira, un jour ou l’autre, par faire face à quelqu’un qui vivra politiquement de ses erreurs. Il n’a plus le soutien qu’il avait au début de 2015.

Mais il a son agenda. Il est favorable à une structure politique où tout est dans l’État et par l’État et ainsi l’individu et la société doivent se soumettre à l’État et à la dynastie qui le contrôle. S’il reste, il va essayer de modifier la politique des Jugnauth. S’il part trop tard, il perdra beaucoup de crédibilité. Il n’y a qu’une solution crédible pour lui. Partir maintenant et se placer dans l’opposition parlementaire.

Heritage City est en effet un vieux projet qui date de 2005. Il a été repris par Lutchmeenaraidoo en 2015. En 2011, on a parlé de Rs 250 milliards de dépenses pour de tels projets. Il est bon que ce projet ait été remis en question. Mais il n’est pas encore enterré.

* Cette montée en puissance de Pravind Jugnauth laisse croire que ses conseillers politiques souhaiteraient le voir dans le fauteuil premier ministériel aussitôt que possible, ou est-ce délibéré, c’est-à-dire le père s’effacerait-il graduellement en faveur du fils ?

Il existe un malaise au sein du MSM mais il est de nature parricide. Politiquement parlant. Je crois que plusieurs ministres veulent que le père parte. On le trouve vieux et on dit qu’il est dépassé. Selon mon point de vue, Anerood Jugnauth doit assumer ses responsabilités. S’il part, des élections générales doivent être tenues. On doit faire pression pour que le jeune Jugnauth n’usurpe pas le pouvoir par une sorte de coup d’état partisan en interne. On sera la risée des autres démocraties parlementaires s’il remplace son père de cette manière-là.

Il faut bien prendre conscience que la nature du régime politique au pouvoir détermine le renouvellement du pouvoir. Jugnauth fils va faire deux choses. Il va consolider sa position dans sa circonscription par le recrutement de ses mandants dans la fonction publique et il va s’associer avec les membres du MSM soumis au père pour prendre le pouvoir. Resteront les indécis.

* Pour revenir aux agissements du PMSD, si le tourisme se porte bien, les initiatives politiques du ministre seraient par contre mal perçues par l’establishment du MSM. Certains analystes sont d’avis que les bases d’une nouvelle alliance PTr-PMSD ont déjà été jetées. Xavier Duval n’a toutefois aucun intérêt de ‘rock the boat’ à ce stade, non ?

Quand on salue en bon termes ce que l’on appelle les initiatives au ministère du tourisme, permettez-moi de vous dire que notre tourisme attire de plus en plus un public bas de gamme. Cette forme de tourisme a un effet bien néfaste sur le coût de la vie de la population et sur la destruction de la nature. C’est ce que l’on ne doit pas faire à grande échelle. J’ai déjà parlé des effets néfastes sur la compagnie Air Mauritius.

Duval fils et Ramgoolam fils partagent la même façon de voir la vie et de la mener. Ramgoolam a été toute sa vie un admirateur de Duval père. Ils vont toujours s’entendre. Cependant, je ne crois pas qu’une nouvelle alliance PTr-PMSD soit en gestation. Duval fils a-t-il peur d’une alliance MMM-MSM ? Je ne le crois pas non plus puisqu’une alliance MSM-PMSD-MMM n’est pas du domaine de l’impossible. Vous parlez de « rock the boat » alors que Duval fils se sent actuellement à l’aise dans son « rocking chair ».

* A voir l’assistance lors des congrès régionaux du PTr et l’enthousiasme des partisans de ce parti, il parait que Navin Ramgoolam serait en train de revenir graduellement mais sûrement sur l’échiquier politique. Réussira-t-il selon vous ?

Le retour de Ramgoolam serait un drame autant politique que culturel. Cela voudra dire que l’on peut faire n’importe quoi en politique et récidiver impunément. Si tel devait être le cas, je regretterais une chose : celui de n’avoir pas 18 ans pour partir vivre ailleurs. Mais étant donné mon âge et le peu d’intérêt de ma part pour partir vivre ailleurs, je continuerais à me battre. Ce retour est malsain.

Mais je connais bien notre société. Cela ne risque pas d’arriver dans la logique des choses. S’il devait retourner « by default », ce serait regrettable. C’est pour cela que j’ai souhaité que le PTr lui demande de partir et que ce parti retrouve son bon sens. Le PTr est présentement composé d’une association malheureuse. On dit qu’il y a des suiveurs et des gens qui ne réfléchissent plus. Je me demande pourquoi certains ont si peur de Ramgoolam fils.

Ramgoolam remonte-t-il réellement dans l’estime de la population ? Je ne le crois pas. Je suis même sûr que tel n’est pas le cas. Il finira un jour ou l’autre par comprendre qu’il aura à partir. Il n’est pas éternel.

* Pensez-vous que l’affaire Medpoint aura une suite ? Que penser de l’affaire des 224 millions de Ramgoolam ?

Je considère que la POCA est en elle-même une loi avec une particularité qui fait qu’une action prise sous cette loi impose « l’exception à la règle générale » par rapport aux autres lois sous le Code Pénal.

Il faut absolument tester cette particularité judiciairement, pour découvrir trois choses :

– Si cette loi est conforme à notre Constitution,

– Si son application à la lettre peut nuire aux personnes innocentes, surtout les fonctionnaires, se trouvant dans une situation administrativement explicable, mais juridiquement condamnable,

– Si le concept de mans rea, par exemple, est juridiquement applicable dans le cas d’une poursuite sous le POCA en tenant en ligne de compte les dispositions de cette loi. Je suis pour que l’affaire Jugnauth soit référée au « Privy Council ».

Ramgoolam n’aura qu’une seule défense possible. Démontrer que cet argent provient de « donations » ou de sources qui ont fait les mêmes donations à ses prédécesseurs. S’il arrive à le faire, ce sera le scandale du siècle.

Il ne pourra pas s’approprier cet argent si ce sont des donations à l’intention du PTr. Quand vous passez par Port Louis, allez voir l’état du siège du PTr. Je me suis demandé où est passé l’argent laissé par Ramgoolam père sur deux comptes bancaires. Comme on doit se demander d’où provient l’argent qui a financé le Sun Trust.

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