Interview Filip Fanchette

Interview : Filip Fanchette, Président du Centre Nelson Mandela

« L’attent e d’un leader-sauveur n’est pas un problème créole…
… la démocratisation, cela s’apprend, cela coûte cher en termes d’efforts » 

* « La prise de conscience est là pour la grande majorité des Créoles. C’est un mythe de dire que ‘les parents créoles n’en ont pas conscience’ » Dans le sillage de la célébration de l’abolition de l’esclavage, nous proposons à nos lecteurs un entretien avec le Père Filip Fanchette qui assume, désormais, la présidence du Centre Nelson Mandela. Il aborde les liens qu’il entretient avec la FCM et le Père Grégoire pour ensuite, se pencher sur le devenir des Créoles, tant sur le plan scolaire que social. Il se penche aussi sur la question de compensation et de réparation aux descendants d’esclaves et l’importance de la Truth and Justice Commission… 

 

* Mauritius Times : La presse nous informe que vous avez longuement réfléchi avant d’accepter d’assumer la présidence du Centre Nelson Mandela pour la culture africaine. Pourquoi un temps de réflexion aussi long ?

Filip Fanchette : Pendant 22 ans j’ai travaillé avec des organisations internationales et je fais toujours partie de certains réseaux qu’on pourrait mettre sous le titre : Oui, un autre monde est possible. C’est cela mon centre d’intérêt principal surtout, je m’intéresse à ce qui se passe en Afrique, au sud du Sahara, et je vais toujours deux ou trois fois par an à Cape Town. Ensuite, « ou pa rant dan simin akot enan pikan san reflesi ». Ce qui s’est passé ce 1er février au Morne dans la célébration Sullivan-Dev Virahsawmy me confirme que j’ai fait le bon choix. Avec les meilleures intentions du monde, l’image que l’on a donnée du peuple créole est une image de victimes. On mélange esclavage, qui est un crime contre l’humanité, avec les pathologies sociales réelles évidemment. Le 1er février est la célébration des victoires réelles elles aussi.

* Vous dites, au bout du compte, que cette présidence du Centre Mandela vous permettra d’accomplir davantage pour la culture africaine et la cause créole qu’il ne l’a été possible au sein de la Fédération Créole Mauricien ?

Non, je n’ai pas fait de comparaison, mes différends avec le FCM relèvent d’une chose toute simple : une fédération est une instance démocratique et non pas le prête-nom d’une organisation autocratique sans doute nécessaire à un certain moment. Je ne crois pas aux sauveurs.

* Dites-nous, Filip Fanchette, quel est le mood aujourd’hui au sein de la communauté créole après tout ce qui s’est passé lors des dernières élections ? Certains proches de la FCM trouvaient qu’il a eu beaucoup de flou et de contradictions dans les déclarations du Père Jocelyn Grégoire lors de la campagne électorale…

Certainement pas mal de déception, ce qui rend encore plus difficile la mobilisation. Par contre, il y a des groupes qui s’organisent dans plusieurs endroits. Le mouvement de Jocelyn Grégoire est toujours vivant même s’il n’est plus aussi visible.

* Pourtant le discours de Jocelyn Grégoire, au départ, allait dans la bonne direction. Voilà ce qu’il nous disait en 2009 dans le cadre d’une interview : « Les descendants d’esclaves à Maurice, en l’occurrence, les Créoles ont vraiment besoin d’être valorisés pour ce qu’ils sont, affermis dans leur démarche de se mettre debout, et soutenus dans leur quête pour une reconnaissance officielle de leur identité raciale et culturelle… » Par la suite il y a eu un discours et un comportement que l’on pourrait qualifier de « self-destructive ». Qu’en pensez-vous ?

Les erreurs ne sont pas des échecs si on les considère comme des leçons. Pour reprendre Mao Tse Tung, les idées justes ne tombent pas du ciel. Elles se forgent dans l’action…

* Estimez-vous que les choses avancent, que les Créoles commencent à se prendre en main et qu’ils n’attendent plus qu’un leader créole vienne les sortir de la situation où ils se trouvent présentement ?

L’attente d’un leader-sauveur n’est pas un problème créole. La démocratisation, cela s’apprend, cela coûte cher en termes d’efforts. Aux débuts du MMM, il y avait deux tendances. L’une d’entre elles prônait la formation du peuple avant de prendre le pouvoir. Mais les luttes politiques ont leur propre dynamique…

* Mais certains discours par rapport à la condition créole donnent l’impression qu’on veuille toujours maintenir les Créoles dans une situation de dépendance, soit vis-à-vis du gouvernement, soit vis-à-vis de certains « ‘intellectuels’ et des créoles aisés embourgeoisés qui recherchent avant tout une avancée personnelle, politique ou économique », comme disait un observateur de la société mauricienne. Jugement sévère ?

Oui, c’est vrai. Il y a des tonnes de recherches qui ont été faites et qui sont faites, mais il n’y a aucun passage à l’action. C’est comme si des médecins diagnostiquaient un cancer, puis ils laissent les infirmiers se débrouiller comme ils peuvent. La pauvreté c’est voicelessness, ill being, powerlessness…Mais il y a aujourd’hui des intellectuels créoles qui gardent des liens très forts avec la base, ceux que Gramsci appelle les « intellectuels organiques » qui viennent des milieux pauvres, qui les organisent et les aident à faire entendre leurs voix. Il est urgent de développer cet aspect-là, et leur donner les moyens de compléter des études tertiaires.

* Quelle opinion faites-vous du programme et de l’action menée par le ministère de l’Intégration sociale ? Est-ce finalement un pas dans la bonne direction après l’expérience enregistrée avec l’Empowerment Programme ?

J’entends ici et là des actions mais j’attends toujours une rencontre de toutes celles et de tous ceux qui luttent contre la pauvreté. Il faudrait trouver une formule qui mène à l’action. La Fondation ATD Quart Monde a lancé un projet qu’elle appelle le « Croisement des savoirs » où tous les stakeholders partagent leur savoir. Ce croisement des savoirs est aussi un croisement des pouvoirs, où les self-styled experts et ONGs cèdent le pouvoir exclusif que leur donne l’argent des projets et des recherches (souvent sans accountability avec certains se comportant comme de petits sauveurs).

* Estimez-vous qu’il y a, graduellement, une prise de conscience à la fois chez les parents et chez les jeunes de l’importance cruciale de l’éducation pour aider à prévenir l’exclusion sociale ? Les autres sont passés par là bien avant, n’est-ce pas ?

La prise de conscience est là pour la grande majorité des Créoles. C’est un mythe de dire que « les parents créoles n’en ont pas conscience ». Mais, ce qui manque, ce sont les moyens et l’accès aux bonnes écoles. Ils n’ont pas cette freedom to choose dont parle Amartya Sen. Entre autres, celui d’inventer leur domiciliation dans un ‘catchment area’ autre que le leur. Un de mes pires moments quand j’étais responsable de Roche Bois, c’était quand les parents venaient me supplier pour avoir une bonne école soit primaire ou secondaire pour leurs enfants.

Expliquez-moi pourquoi, à Sainte Croix, l’école RCA a de très bons résultats en comparaison avec les écoles ZEP de la région. Pourquoi les élèves de Roche Bois qui vont, par exemple, à de la Salle RCA ont des résultats qui dépassent 70% alors qu’à Emmanuel Anquetil malgré les millions reçus par des ONGs de soutien scolaire depuis 1998, les résultats ne dépassent pas 25% ! Une ONG racontait il y a deux ans dans Week End que seulement 17 élèves de Roche Bois avaient réussi leur CPE grâce à cette ONG exclusivement… et ces élèves étaient, dites vous bien, « des slow learners ». Le titre était : « même à Roche Bois les enfants réussissent ».

Les échecs ? Evidemment, il y existe le manque de conscience des parents. Qu’il y ait de tels parents, personne ne le nie. Mais il ne s’agit pas de la majorité des parents. Mais à Baie du Tombeau, la paroisse a un fonds de bourses pour le niveau tertiaire pour des étudiants de familles pauvres. Une d’entre elles vient d’avoir sa Licence en Lettres en étudiant dans des conditions extrêmement dures — famille de 6 dans « une maison cube » avec des voisins qui branchent leur « compo » à tue-tête. Une autre fait son ACCA chez DCDM…Plus de Rs 430,000 en bourses l’année dernière.

* Partagez-vous l’opinion de ceux qui pensent que l’introduction optionnelle du créole à l’école viendra grandement améliorer le taux de réussite des enfants de Barkly ou Rivière Noire ? Certains Mauriciens qui ont émigré vers l’Australie expriment des points de vue tout à fait contraires aux académiques du pays par rapport au Kréol. « Le créole “académique”, c’est pas l’ouverture sur le monde : c’est l’enfermement dans une langue qui sera connue et écrite par des Mauriciens uniquement ! » … disent-ils dans les échanges au sein des ‘discussion groups’ sur l’Internet ». Votre réaction ?

Ma réaction ? Ce sont les mêmes, nouveaux colonisateurs, qui vont certainement nier aux aborigènes, « First nation » de l’Australie, et à 70% des peuples du monde le droit à leur langue et à leur culture. C’est facile de donner des conseils sur les moyens de soigner les cancers les plus compliqués tant que ce sont les autres qui en souffrent.

Ce que je sais par expérience, puisque depuis les années 70 c’est appliqué dans beaucoup de pays, c’est que l’alphabétisation dans la langue maternelle est non seulement la plus rapide mais, en même temps, il « met les gens debout ». De là, on passe avec plus de facilités aux autres langues. Qui veut enfermer qui ? « La fierté dans son identité culturelle est la clé pour qu’une communauté prenne en main son destin » écrivait un Président de la Banque mondiale dans un rapport sur l’élimination de la pauvreté. Si une cinquième matière est obligatoire pour le CPE, pourquoi ne pas prendre la langue de tous les jours ? A part l’anglais et le français, à quoi sert les autres langues que les créoles sont forcés d’apprendre à l’école primaire, me demandent des parents ?

Ce que je sais, c’est que le droit culturel est inséparable des autres droits. Il y a des centaines de définitions de la culture. L’UNESCO est arrivée à un accord en 1982 à Mexico : « Dans son sens le plus large, la culture peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. » Ce “réservoir commun” évolue dans le temps par et dans les formes des échanges. Il se constitue en manières distinctes d’être, de penser, d’agir et de communiquer.

* Quelle opinion faites-vous des travaux accomplis à ce jour par la Commission Justice et Vérité ?

Je compte beaucoup sur les travaux de la Commission Justice et Vérité, je connais la valeur de son Président et je sais qu’il ira jusqu’au bout. La question sera : qu’allons-nous faire de ses conclusions ? Réponse : nous organiser pour qu’elles soient mises en pratique.

* Vérité et justice – c’est un vaste chantier, n’est-ce pas ?

Une lutte qui ne finira jamais. Je disais, au début de cet entretien, que mon esprit était ailleurs, dans la nouvelle étape de cette lutte quand des camarades ont commencé à me proposer ce chairmanship. Jacques Attali, fin 2008, décrivait ainsi la situation : cette crise est aussi l’occasion de comprendre comment un petit groupe de gens, sans produire de richesses, accapare en toute légalité, sans être contrôlé par personne, une part essentielle de la valeur produite. Puis comment ce même groupe, ayant raflé tout ce qu’il a pu prendre, fait payer ses formidables profits, primes et bonus par les contribuables… forçant les états à trouver en quelques jours des sommes mille fois supérieurs à celle que les mêmes gouvernements refusent chaque jour aux affamés du reste du globe ».

Un des livres de Jospeph Stiglitz, qui vient bientôt ici, s’intitule : Le triomphe de la cupidité . A Davos, Jim Wallis, un Pasteur, auteur du livre Rediscovering Values: A Guide for Economic and Moral Recovery, était appelé à présider une rencontre sur ce thème.

Pour cette nouvelle étape, il faut changer notre regard sur les personnes et leur contribution à la société. Une étude de la ‘New Economics Foundation’ arrive à la conclusion suivante :

“While collecting salaries of between £500,000 and £10 million, leading City bankers destroy £7 of social value for every pound in value they generate.
“For every £1 they are paid, childcare workers generate between £7 and £9.50 worth of benefits to society.
“For a salary of between £50,000 and £12 million, top advertising executives destroy £11 of value for every pound in value they generate.
“We estimated, however, that for every £1 they are paid, hospital cleaners generate over £10 in social value.”

* Les Verts fraternels de Sylvio Michel disaient à l’époque ne pas suivre Jocelyn Grégoire sur la question de compensation aux descendants d’esclaves. Seriez-vous aussi contre toute forme de compensation ? Pourquoi ?

J’ai toujours parlé de réparation qui peut inclure la compensation financière, mais je pense que la réparation doit prendre en compte l’avenir à long terme, y compris celui des générations à venir.

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