« Maurice peut être fière de son système éducatif »

Interview : Dr Vasant Bunwaree, ministre de l’Education et des Ressources humaines

«Je suis profondément contre la pensée unique… la diversité de l’offre éducative est et restera enrichissante»

« Il ne faut pas que le CPE soit un examen pour sélectionner les meilleurs pour les meilleures écoles. Toutes les écoles doivent être les meilleures, à parité»

Le ministère de l’Education nationale et des Ressources humaines organise, la semaine prochaine, les Assises de l’Education sur le thème suivant : ‘Preparing our Children for Life’ : vaste domaine à débattre pour une refondation de la politique de l’éducation nationale. Pour cet exercice national prévu du 14 au 17 octobre 2013, le ministère de l’Education recherche une concertation à grande échelle, un esprit de partenariat entre tous les acteurs concernés et une implication sans faille de son personnel à tous les niveaux du système éducatif. Dans ce contexte, le ministre de l’Education, Vasant Bunwaree, fait un bilan des acquis de son ministère et nous livre quelques pistes de réflexion.

Mauritius Times : Le ministre de l’Education supérieure a pour ambition d’avoir un diplômé dans chaque famille mauricienne. Qu’en est-il de la vôtre en tant que ministre de l’Education nationale ?

Dr Vasant Bunwaree : Mon ambition est d’orienter notre système d’éducation dans une telle direction qu’il produise des êtres intelligents, stables et doués d’un sens de devoir exemplaire, de patriotisme inné et d’un sens de valeurs où le respect pour l’autre reste primordial.

Mon ambition est aussi de préparer les enfants à réussir dans la vie, pour eux-mêmes, pour les familles qu’ils seront appelés à fonder et pour leur pays qui les a vu naître et grandir. Et tout cela doit se préparer à l’école… cette école de la réussite pour une vie productive et agréable pour tous sans exception.

* Le ministère de l’Education et des Ressources humaines organise, la semaine prochaine, les Assises de l’Education dont le thème qui sera débattu est : ‘Preparing our Children for Life’. C’est un très long chemin à parcourir… on pourrait même dire que cela relève d’un « very tall order ». Comment réagissez-vous à cela ?

Je tiens à faire ressortir que mon ministère a déjà établi une tradition d’organiser des forums sur des enjeux majeurs de l’éducation nationale. Je fais référence ici aux forums sur le CPE qui ont eu lieu à deux reprises, la présentation sur le nouveau programme du PreVoc, etc. Donc, on perpétue une tradition. Cependant, la différence, quand même de taille, est que, comme le thème de ces Assises l’indique, on ne parle pas d’une seule thématique mais on prend ici des aspects fondamentaux de l’éducation. Cinq ans après le Education & H R Strategy Plan (EHRSP) 2008-2020, il est temps également d’évaluer le chemin parcouru, de voir quelle nouvelle direction il faudrait donner au système éducatif qui est toujours dans une mouvance dynamique. Par conséquent, j‘ai beaucoup d’estime et d’appréciation pour l’intelligence et la volonté de nos partenaires d’apporter leur contribution à ce nouvel édifice éducatif.

Nous n’avons pas lésiné sur les moyens. Ces Assises s’étalent sur une durée de quatre jours, du 14 au 17 octobre 2013 et j’ai voulu que cela se tienne dans une ambiance bien aérée, bien éclairée où l’esprit est appelé à voir grand et large au-delà des cocons habituels, et est tourné vers l’avenir. Donc, je reste très optimiste que de belles idées vont jaillir des discussions et du dialogue avec les ‘stakeholders’.

* Vous êtes à la tête du ministère de l’Education et des Ressources humaines depuis bientôt cinq années. Ce ministère engouffre 13% du budget national à hauteur de Rs 13,5 milliards. Avec de tels moyens financiers et quelques 17,000 enseignants opérant dans les cycles primaires et secondaires (sans compter le personnel administratif) et un certain nombre d’institutions paraétatiques directement concernées par l’éducation, pouvez-vous dire que vous êtes satisfait de l’évolution au niveau du « performance output » de ce ministère depuis votre nomination comme ministre ?

Dire le contraire serait faire preuve d’hypocrisie. Oui, depuis que je suis arrivé au ministère de l’Education en 2008, je peux vous affirmer, sans fausse modestie, que je suis très satisfait de la performance de mon ministère.

Je reviens d’une mission de la Finlande, pays qui est classé numéro un mondial dans le répertoire de l’éducation. C’est vrai que la Finlande est très avancée en matière d’éducation. Toutefois, je peux vous assurer que la République de Maurice n’a rien à envier à ce pays nordique, car je suis d’avis que nous travaillons aussi extrêmement bien chez nous. Certes, il est difficile pour nous d’arriver au ratio 20 élèves par enseignant au niveau primaire et 8 écoliers par enseignant au niveau pré-primaire, et deux enseignants additionnels et parfois plus de deux enseignants auxiliaires dans toutes les classes à l’école primaire.

Mais je peux vous assurer qu’avec les nouvelles pratiques pédagogiques incluses dans nos institutions tant primaires que secondaires, Maurice peut être fière de son système éducatif et, nous, de la performance globale du ministère.

Il faut noter que même la Finlande est encore en train de batailler dur afin de récupérer les quelques 5% de collégiens qui quittent l’école après leurs études de base et qui n’intègrent pas le niveau supérieur de l’éducation secondaire. Tout comme chez nous, ils travaillent sur un programme de « seconde chance » afin de les récupérer et de leur offrir les opportunités de formation et de perspectives d’emplois. Cela s’appelle le « Youth Guarantee Program » et c’est en vigueur à partir de cette année.

* Le système en place dans les années 60, 70 ou même 80 était probablement approprié pour le contexte économique qui existait alors, en particulier le marché de l’emploi qui recherchait de la main-d’œuvre bon marché pour nos usines de textile. Au-delà des exigences du nouveau contexte international, Maurice nourrit aussi d’autres ambitions en 2013. La politique éducative en place répond-elle, à votre avis, aux besoins de ces nouvelles donnes ?

Les choses ont bien changé ! Le monde évolue de façon radicale, les défis sont énormes et durs mais la mentalité est restée la même, tandis que le « matériel » a progressivement pris le dessus sur le « spirituel ». C’est là où réside le vrai problème. Lorsque chacun n’assume pas ses responsabilités comme il le devrait, alors il faillit à son devoir. C’est un héritage que l’on constate depuis des années mais personne n’a semblé faire attention à cela.

Par conséquent, il fallait agir à ce niveau. C’est l’éducation qui doit agir pour changer cet état de choses mais nous nous heurtons ici à deux écueils: premièrement, les actions prises le sont à un niveau lointain et les résultats prendront leur temps pour apparaître. Il faudra patienter sans baisser les bras. Deuxièmement, les actions sont prises au niveau de l’école qui doit avoir pour vocation primordiale, la formation holistique de la personnalité de ces jeunes en devenir et qui opèrent dans une société multiethnique et multiculturelle où l’interculturalité a autant d’importance que la connaissance de sa propre culture. La connaissance de sa culture propre doit être balancée par la connaissance de la culture de l’autre et les deux doivent cohabiter dans la paix et l’harmonie. Or, le premier s’apprend dans la famille et le deuxième à l’école selon moi : c’est pour cela que j’ai fait introduire l’interculturalité dans le cursus scolaire.

Encore faut-il que les parents jouent le jeu et ne font rien pour défaire ou détruire ce que l’école apporte de plus à ces jeunes esprits en plein épanouissement. C’est cela le deuxième écueil – le rôle et la responsabilité des parents dans l’éducation.

* Durant ces cinq années à la tête du ministère de l’Education, vous vous êtes sûrement penché sur les modèles qui existent et qui ont accompagné la montée en puissance d’un certain nombre de « high performing economies » telles que la Corée du Sud, le Singapour, la Finlande, etc. Qu’est-ce qui, selon vous, serait approprié pour le contexte mauricien ?

A Maurice, notre seule ressource est notre ressource humaine, nous ne cessons de le répéter. Nous n’avons ni or, ni pétrole, ni autres ressources naturelles, nous a-t-on toujours dit. Moi je dis : ceci n’est pas vrai. Ce sont de ressources naturelles enfouies dont on parle là.

Or, la vérité est que nous avons des ressources naturelles extraordinaires. Le soleil, le vent, la mer. Aujourd’hui nous nous rendons compte de l’intensité du mal qu’on a fait à notre planète Terre. C’est, ayant en tête ce que je vous ai dit là, que je pense orienter la préparation de nos jeunes à se dépasser dans cette vision.

Nous avons, en effet, des ressources naturelles en plus de notre ressource humaine. Encore faut-il que nous développions notre intelligence et nos compétences pour orienter nos efforts vers cette économie high performing mais basée sur le développement humain avec un sens renforcé des valeurs.

Nous sommes une petite île mais un grand pays.

* En Finlande, ce n’est qu’à l’âge de 16 ans que les étudiants sont dirigés vers les écoles professionnelles ou vocationnelles ou les ‘upper secondary schools’, et les seuls examens nationaux qui sont tenus ont lieu à l’âge de 18/19 ans. Ne sommes-nous pas en train de «miss the woods for the trees» à force de focaliser sur le CPE, les curricula surchargés, les leçons particulières, etc. ?

A Maurice, nous ne sommes pas différents en ce qui concerne l’école vocationnelle car c’est à l’âge de 16 ans que les jeunes y sont admis.

La philosophie que vous mentionnez dans votre question est très valable. C’est vrai. Je crois que ce privilège est formidable et c’est dans cette direction qu’il nous faut nous diriger.

Je compte beaucoup sur les Assises pour m’aider à définir la voie pour que nous puissions nous défaire de nos habitudes rigides du passé qui pèsent de tout leur poids pour empêcher notre rentrée dans cette nouvelle économie verte et bleue définissant le succès de demain.

* Le taux d’échec scolaire au niveau du CPE fait l’objet de débats annuels. On parle de système éducatif élitiste. En attendant de se tourner vers un système éducatif meilleur, parlons de culture scolaire. Existe-t-il des plans pour améliorer l’éducation parentale à Maurice comme cela se fait déjà à Rodrigues ?

Les résultats du CPE ont connu beaucoup d’améliorations ces derniers temps. Je m’efforce de le prouver et de rompre cet état d’esprit toujours négatif où l’on ne fait pas l’effort d’accepter les faits. Récemment, j’ai demandé aux médias de bien comprendre les chiffres et d’éviter de répéter des faussetés des autres en avançant des chiffres inexacts.

La vérité est que le taux de réussite au CPE depuis les 5 à 6 dernières années, selon le « Cohort Analysis », tourne autour des 80% ou plus. On a donc fait un bond appréciable en avant. Nous nous efforçons à améliorer cela davantage. Donc, je formule de nouveau ma demande : ne dramatisez pas les taux d’échec qui diminuent considérablement.

Or, vous avez raison quand vous évoquez l’aspect élitiste qui a accompagné le CPE. Là encore, je m’efforce à ébranler ce système. J’avance lentement mais sûrement. Il ne faut pas que le CPE soit un examen pour sélectionner les meilleurs pour les meilleures écoles. Toutes les écoles doivent être les meilleures, à parité.

Pour cela, il faut les mêmes infrastructures partout et le même niveau d’éducation dispensée. On a beaucoup fait dans ce sens – nouveau curriculum, facilités à toutes et à tous, rendant l’école primaire et le collège, agréables, intéressants et attractifs pour les enfants…

Il y a aussi la démocratisation de l’éducation, l’élargissement du système de lauréats où le niveau social et les mérites sont considérés, l’ouverture des écoles sur le monde du travail, etc… Les Assises, ici encore, auront à ouvrir la voie aux possibilités énormes pour la réussite de tous, sans pour autant, gêner l’élite.

D’autre part, il est évident que nous ne pouvons nous reposer sur nos lauriers surtout quand il s’agit de l’éducation. Nous aurions tous voulu atteindre cet idéal des 100% de réussite à tous les niveaux du système éducatif.

En ce moment, nous déterminons des « targets » et des indicateurs de performance. Pour la première fois, il est bon de le savoir, nous avons mis sur pied un directorat pour le «Quality Assurance and Inspection» dont la responsabilité, serait de déclencher une nouvelle culture d’auto-évaluation des écoles.

Mais au-delà de tout cela, je voudrais le répéter ici que nous veillons à ce que nos apprenants ne réussissent pas uniquement aux examens académiques mais aussi et surtout aux examens de la vie… pas seulement qu’ils réussissent « DANS LEUR VIE » mais qu’ils réussissent « LEUR VIE ».

* Au-delà des facteurs financiers ou humains qui déterminent, en fin de compte, la performance de l’éducation nationale, le ‘dirigisme’ du ministère de l’Education est pointé du doigt comme étant dans une grande mesure responsable des manquements, en termes de performance, de notre système éducatif. Partagez-vous cet avis ?

Je suis la dernière personne à chercher à perpétuer l’étatisation de l’éducation. Je suis profondément contre la pensée unique dans ce domaine – la diversité de l’offre éducative est et restera enrichissante.

Voyons les faits. Nous avons aujourd’hui les Zone Educatives – les Zone Directorates – qui ont l’autonomie à la fois budgétaire et ils sont aussi responsables de leur mode opératoire. Dans tous les établissements, nous avons des Chefs d’établissements – les Headmasters et les Recteurs – qui en ont l’autonomie de la gestion. Cela s’applique aussi aux institutions secondaires privées subventionnées.

Au ministère, nous sommes beaucoup plus enclins à réfléchir aux enjeux de la politique éducative – et nous essayons de nous assurer que tous les stakeholders sont partie prenante des grands axes de la réforme.

Donc, le ‘dirigisme’ que vous mentionnez n’est guère d’actualité. Nous ne dirigeons rien. Sinon comment expliquer le fait que nous cherchons à mettre sur pied le programme ‘School Plus’ qui réunira la communauté autour de l’école pour une implication encore plus profonde dans les affaires de l’institution éducatrice ? De l’autre côté, nous venons de l’avant avec la notion des ‘School Boards’ pour les écoles publiques.

* Etes-vous satisfait des mesures prises envers les enfants issus des milieux les plus en difficultés dès l’âge de deux ans ? Ces enfants intègrent-ils les écoles maternelles mieux armés que par le passé ?

En effet, ces mesures visent à nous assurer qu’aucun enfant, d’où qu’il vienne, ne soit laissé en marge du système éducatif. Le gouvernement veut s’assurer que tout petit Mauricien, de tout milieu social, ait le même type de prise en charge éducationnelle très tôt. Nous voulons que chaque enfant, ayant bien suivi son parcours à l’école maternelle, puisse avoir accès facilement à l’école primaire sans rencontrer d’obstacles majeurs qui l’empêcheraient de réussir sa scolarité.

Il est certain qu’avec la création de l’Early Childhood Care and Education Authority, les écoles maternelles du secteur privé qui comptent pour plus de 80% de toutes nos écoles maternelles sont appelées à s’améliorer davantage. Nous voulons qu’à leur entrée à l’école primaire, tous les petits écoliers soient sur le même pied d’égalité.

En fait, avec la mise en application depuis deux ans du National Curriculum Framework for Pre-primary, il existe déjà aujourd’hui une standardisation du système pour l’école maternelle partout dans le pays… ce qui assure ainsi un niveau plus ou moins identique sur l’ensemble du territoire, préparant l’enfant pour son entrée à l’école primaire. Nous démarrons à ce moment-là le programme «Bridging the Gap» qui s’échelonnera sur un an au lieu de 3 mois, à partir de 2014.

Je pourrais aussi vous annoncer qu’il n’y a pas longtemps, le taux de scolarisation à ce niveau était de l’ordre de 84%. Aujourd’hui, il est de 97,4%. Vous conviendrez avec moi que ce succès est formidable eu regard à l’accès au pré-primaire. C’est grâce aux mesures prises depuis mon arrivée que nous sommes parvenus à un tel chiffre.

* Le mismatch entre les offres d’emploi et la demande est grand sur le marché du travail. Cela fait des années que l’on parle de la valorisation du secteur pré-vocationnel. Y a-t-il un plan pour développer ce secteur ?

D’abord, laissez-moi vous dire que ce mismatch dont vous parlez existe depuis longtemps et que j’essaie aujourd’hui par le biais des études d’entreprenariat introduites cette année en Form I d’apporter ma contribution. Il faut que nos élèves sachent que l’école ne mène pas seulement à la médecine, au métier d’avocat ou à l’enseignement. Je veux qu’ils se familiarisent avec le monde du travail. D’autres matières ayant trait à l’emploi seront introduites en temps et lieu avec l’apport des industriels.

Pour ce qui est de la valorisation du pré-vocationnel, savez-vous que les études pré vocationnelles s’échelonnent maintenant sur quatre années au lieu de trois ? Les élèves de la 3ème et de la 4ème années ont l’occasion d’aller dans les centres de formation du MITD pour faire surtout de la pratique. Après, ils peuvent suivre des cours menant au NTC 3.

Oui, nous avons un plan pour développer ce secteur, mais il serait fastidieux de rentrer dans les détails ici.

* Chaque année, la presse fait état des problèmes associés à l’écriture des manuels scolaires. Y aura-t-il des mesures de remédiation pour l’année prochaine?

Votre question est pertinente. Il se pourrait que, dans le passé, les manuels scolaires étaient envoyés dans des écoles en cours d’année bien après la rentrée des classes.

Mais c’est un problème du passé. Aujourd’hui, nous nous assurons que l’impression des manuels ait lieu tôt pour que ceux-ci puissent être livrés à l’école avant la rentrée scolaire, au plus tard dans la première quinzaine de décembre.

Cependant, pour ce qui est de quelques nouveaux manuels, vous n’êtes pas sans savoir que le procédé est très long. Par conséquent, il requiert beaucoup de temps. Cela est fait par étapes, et envoyé à être imprimé en parties.

D’ailleurs les critiques ne se font plus entendre depuis trois ans.

Soyez rassuré. Mon ministère fait de son mieux pour que tous les manuels scolaires soient accessibles à nos écoliers à la rentrée.


* Published in print edition on 11 October 2013

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