« L’opération « nettoyage » aura, tôt ou tard, des effets boomerang car les défauts sont partagés des deux côtés et ne se comptent pas.

Interview: Dr Vasant Bunwaree

‘Le pays a besoin d’un PTr ‘clean’ et revigoré qui projette un véritable projet de société pour l’avenir’

 

‘Le problème au PTr, c’est que le leader a fauté et c’est le parti qui paie les conséquences’

‘Il n’y aura pas de deuxième miracle économique. Les données ont changé’

Dans toute démocratie, les citoyens participent, d’une manière ou d’une autre, aux décisions qui les touchent. A travers les élections, ils élisent directement les personnes pour les représenter au Parlement ou au sein des Conseils municipaux.

Auparavant, une fois élus, les représentants politiques – soucieux de bien exercer leurs fonctions ou négligents – ne se sentaient pas menacés car l’électorat était docile. Aujourd’hui, les données ont changé. Qui sont les électeurs de la République de Maurice et qu’attendent-ils des partis politiques ? Vasant Bunwaree, homme politique, ancien ministre, et leader d’un nouveau parti – le MTM – répond à nos questions.

Mauritius Times: Spectacle désolant qui s’offre aux Mauriciens, aux partisans des deux principaux partis du pays jusqu’à récemment – le PTr et le MMM, qui n’arrivent toujours pas à se remettre debout avec, d’une part, les enquêtes policières en cours qui tendent à décrédibiliser de plus en plus le leader du PTr aux yeux de la population et paralysent le parti, et, d’autre part, un MMM qui traverse des moments difficiles – dissidence et démobilisation de son électorat. En contrepartie, il y a un régime qui gagne les élections, l’une après l’autre, et qui compte bien poursuivre l’opération de “nettoyage” dans le pays. Des jours encore difficiles en perspective pour l’opposition?

Dr Vasant Bunwaree : C’est le moment ou jamais qu’une nouvelle force voit le jour ou que les deux partis traditionnels – le PTr et le MMM fassent d’abord leur mea culpa détaillé, se ressaisissent et présentent des excuses à leur électorat respectif, et leurs leaders, Bérenger et Ramgoolam, se mettent en retrait sans se retirer pour autant et jouent un rôle de parrain en suivant de près l’évolution des jeunes compétents ; ceux qui sont déjà là mais aussi d’autres qui se joindront à leur parti dans ce cas de figure. En ce qui concerne l’opération « nettoyage », elle aura tôt ou tard, c’est moi qui le dis, des effets boomerang car les défauts sont partagés des deux côtés et ne se comptent pas.

* Un régime sans opposition, cela n’est pas très sain pour toute démocratie. Faut-il quand même une opposition avec de l’expérience, de la crédibilité et aussi une force de frappe capable de résister aux tentatives d’abus.

Ce n’est sûrement pas sain pour une démocratie surtout comme la nôtre. Ni l’opposition, ni le pouvoir ne sont plus crédibles. Ceux qui sont au pouvoir pratiquent tout le contraire de ce qu’ils ont prêché. Nombreux novices sont arrivés au pouvoir sans être préparés, sans connaître les rouages ni du Parlement, ni du Cabinet, ni encore des institutions indépendantes. Et malheureusement, les plus anciens, les seniors, ont l’air d’être sous l’effet d’une certaine sinistrose, ne sachant pas trop quoi faire ou comment faire en cas de crise. Prenons, par exemple, la BAI/Bramer saga. Par conséquent, cela résulte en une cacophonie.

* Jean Claude de l’Estrac disait récemment qu’il pense que “le MMM a un ‘goodwill’ supérieur à celui de son leader… la base est suffisamment forte pour lui permettre de rebondir”. C’est probablement également le cas pour le PTr, mais voyez-vous le MMM et le PTr, sans leur leader respectif actuel, capables de rebondir et constituer cette opposition forte et crédible?

Ce ne sera pas facile, ni pour l’un, ni pour l’autre… Ce sera encore plus difficile, je pense, pour le PTr pour des raisons évidentes. A leur place, j’opterai pour un retrait stratégique tout en restant actif derrière le rideau en vue de préparer, voire de former une bonne relève. Les jeunes sont là en attente, dont nombreux qui sont compétents, qui ont le sens du sacrifice mais qui ont perdu confiance dans les leaders politiques des deux côtés.

* Vous n’êtes plus dans le PTr, et il n’y a pas beaucoup qui ont les qualités et le ‘track record’ pour devenir leader. Arvin Boolell a connu une fâcheuse expérience en essayant de s’affirmer au sein du parti. Est-il allé un peu trop vite ou, selon vous, a-t-il trop tardé alors que les circonstances lui étaient favorables pour affirmer ses prétentions au leadership ?

 

Le problème au PTr, c’est que le leader a fauté et c’est le parti qui paie les conséquences. Mais tout n’est pas négatif en lui. Il a des atouts dont il n’arrive pas, ni ses collègues, ni lui-même, d’ailleurs, à s’en servir honorablement.

Arvin Boolell avait un ‘goodwill’ qu’il a perdu en l’espace d’un clin d’œil. Il n’y était pas préparé. Il a laissé jouer l’instinct, ce qui ne suffit pas en politique, dans un parti où malheureusement la guerre des clans et des castes ne fait pas honneur à l’île Maurice moderne.

Je vous donne la garantie que si j’y étais ou si on faisait appel à moi, je redresserai ce parti. Et je le ferai rapidement. Le PTr remontera sûrement la pente avec une nouvelle équipe, formée, au sein de laquelle émergera de jeunes leaders dynamiques et valables pour tenir les rênes du pays.

Le pays a besoin d’un PTr ‘clean’ et revigoré qui projette un véritable projet de société pour l’avenir. C’est à cela que je m’attelle et, pour cette raison, je m’efforce de faire avec un nouveau parti, construit sur ce projet de société et sur la notion de vraies valeurs en attendant que ceux au PTr comprennent que les Travaillistes sont partout dans le pays, dans tous les coins et recoins des vingt circonscriptions, bref sur le terrain et non pas au Square Guy Rozemont où l’on se perd dans les palabres et où l’on nage dans l’indignation.

* Partagez-vous l’opinion de ceux qui affirment que nous sommes à l’aube de la fin du cycle des leaders forts et qu’on assiste d’ailleurs à une réduction du ‘hard core’ des partis traditionnels (MMM, PTr et PMSD). Ce serait intéressant de comprendre les raisons du ‘disconnect’ grandissant entre ces leaders, “historiques” ou non, et de leur electorates…

Tout à fait. L’émergence des réseaux sociaux, de l’outil informatique et de la communication moderne y sont pour l’essentiel. Les nouvelles vont et s’échangent trop vite.

Les leaders historiques, eux, ont continué à utiliser les mêmes méthodes, les mêmes types de système d’intelligence, les mêmes stratégies vis-à-vis des circonstances nouvelles dans un monde qui bouge sans cesse. Or, leur électorat respectif a énormément évolué et a changé de génération. Et ce changement-là, ils ne l’ont pas observé et ils ne se sont pas adaptés.

* Il se pourrait fort bien qu’il y ait une évolution dans l’attitude et le comportement électoral du Mauricien lambda : les analyses des politologues et les grandes idées des hommes politiques ou des éditorialistes par rapport aux idéologies et à la démocratie ne l’impressionnent pas. Au fait, nous avons peut-être là un « nouvel électeur » – de plus en plus volatile – qui ne se privera pas de sanctionner ce qu’il a adoré pendant longtemps ou même celui d’il y a six mois. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’ils sont nombreux dans ce groupe. Mais si le Gouvernement fait bien son travail, il devra aussi guider et orienter ces électeurs autour d’un projet de société qui, par lui-même, assure un bon équilibre. Ainsi, ce nouvel électeur sera sans cesse sollicité et reste amarré à l’essentiel. Le rôle du Gouvernement, pour assurer cette tâche, est primordial. J’y crois profondément.

* Au-delà de son agenda de « nettoyage », quelle opinion faites-vous de la gestion des affaires du pays par le gouvernement de l’Alliance Lepep ?

J’ai envie de dire : catastrophique ! En moins de six mois, le nouveau pouvoir a fait preuve d’une incompétence déconcertante. La confiance placée en lui s’effrite de jour en jour. Les règlements de compte se succèdent alors que les prix flambent dans le pays et les licenciements se multiplient. Les suicides et les crimes sont devenus monnaie courante. Ils ne se comptent plus. L’angoisse occupe à nouveau le cœur des Mauriciens. La société se sent perdue et a besoin de reprendre un nouveau souffle.

* Réussir un « deuxième miracle économique » par le biais des ‘Smart Cities’ et une relance du secteur des PMEs, cela prend du temps et demande beaucoup de préparation, assurément, n’est-ce pas ?

En effet. Il n’y aura pas de deuxième miracle économique. Les données ont changé. Les « smart cities » sont un terme emprunté de l’étranger et trop large pour un pays comme le nôtre où l’on peut se déplacer d’un ‘smart city’ à un autre en moins d’une heure. Certes, on peut s’en inspirer et trouver notre modèle à nous. Cela est possible et plus réalisable.

* Mais il faut quand même être raisonnable : comprendre et maîtriser les dossiers de quelques portefeuilles prennent plusieurs mois, dit-on, et dans certains cas comme l’Education, la Santé, les Finances… même plus d’une année. Vous en êtes conscients ?

Bien sûr et cela, fort de mon expérience d’ancien ministre ayant occupé divers portefeuilles importants tels que Finances, Travail-emploi, Art-culture, Education-formation. Mais le plus important, c’est que les techniciens et hauts fonctionnaires ne maîtrisent pas toujours les dessous de la politique qui ont été à la base de ces grands dossiers.

L’exemple caricatural en est le « nine-year schooling » mais il y en a d’autres. Personnellement, je faisais toujours confiance à mes techniciens et je leur donnais en plus les moyens de s’épanouir. Et je réservais souvent mes idées révolutionnaires pour les moments propices.

* Réussir le pari économique, créer l’emploi, l’amélioration de la vie au quotidien, la résolution de problèmes concrets… ce sont de grands défis dans un contexte relativement plus difficile aujourd’hui, et il n’est pas évident que des solutions immédiates pourront être proposées. Il y aura aussi les effets de l’affaire BAI sur l’économie dont les pertes d’emplois… Mais réussir malgré tout, c’est cela qui constituera le deuxième miracle. Qu’en pensez-vous ?

Il faudra beaucoup de temps pour élaborer là-dessus. Pour résumer, sachons que se basant sur les actions des six mois de ce gouvernement, la confiance est ébranlée tant sur le plan national qu’international, le coût de la vie prend un sérieux coup et ne pourra se normaliser de sitôt étant donné les dépenses budgétaires superflues déjà mal entamées, sans contrôle ni réflexion profonde.

L’opposition devrait exiger que le Gouvernement publie les chiffres des paramètres économiques qui sont dans le dossier du ministère des Finances pour les six mois écoulés (‘Half Yearly Parameters’) et vous aurez des surprises : chiffres du chômage (en hausse), déficit budgétaire (en hausse), croissance « off-target », etc.

Le premier miracle économique, lui, était prévisible. Il n’était pourtant ni annoncé ni même attendu. Mais malgré tout ce qu’a pu dire l’alliance MMM-PSM de l’époque, les bases économiques solides, ayant permis ce miracle, avaient déjà été jetées par le PTr d’antan. D’ailleurs, cela l’avait rendu par là- même impopulaire.

Or actuellement, les paramètres et les défis sont différents. L’année 2014 sur le plan de la gestion des finances du pays a été la pire qui ait existé avec les tentatives on-off de l’alliance MMM-PTr en gestation. Le Parlement a été mis en congé forcé pendant près de dix mois. Tout effort en faveur du développement était ainsi relégué au second plan. La base pour un deuxième miracle n’est pas là et ce gouvernement a déjà raté le bon départ.

Mais il peut encore se ressaisir et doit faire appel aux gens à esprit métamorphosé et non sinistrosé. Le pays pourra connaître un développement assidu en attendant que mon parti le MTM se positionne comme le vrai challenger et crée le sursaut nécessaire. J’appelle les gens de bonne volonté et brûlant d’ardeur de se joindre à moi pour la création d’une Maurice propre et prospère.

* Une dernière question. Le financement politique, qu’en pensez-vous ? Dites-nous aussi comment votre Mouvement travailliste et militant parvient-il à financer ses activités par ces moments difficiles sur le plan économique ?

C’est un sujet très important. Personnellement, je ne vois aucun problème tant qu’on reste transparent et propre et que l’on partage la connaissance de ses fonds avec ceux qui ont au sein du parti une responsabilité dans la gestion des finances et ou des dépenses du mouvement et que les autres membres en soient régulièrement informés.

Savez-vous que j’ai moi-même énormément contribué à faire fonctionner le PTr ? Ceci dit, je suis sûr que personne dans ce parti et encore moins le leader Navin Ramgoolam lui-même ne pourra nous dire ce que fut ma contribution au cours des années écoulées.

Mon parti, le MTM, pour l’instant n’a pas de grands moyens et nous n’avons presque pas de sponsors. Toutes nos activités sont prises en charge par nous- mêmes, les membres.

Mais au fur et mesure que nous avançons, les choses vont sûrement changer mais je maintiendrai le parti sur la base de la probité et de la transparence. La loi à venir fera le reste. Je compte en faire un modèle à suivre. Pour cela, l’esprit de sacrifice et d’honnêteté est nécessaire, voire indispensable.

 

*  Published in print edition on 26 June 2015

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