« En politique, rien n’est joué d’avance sur la base – seule – d’une réforme électorale »

Interview: Dr Sada Reddi, historien

« Un changement dans le système électoral ne peut, à lui seul, aider à l’émergence d’une nation mauricienne »
« Toutes les majorités gouvernementales depuis 1959 ont été construites avec l’aide des « petits partis »…Sans le CAM, il n’y aurait pas eu de grande victoire du PTr-CAM en 1959. Il en est de même pour les élections de 1967, avec l’IFB et le CAM… »

Dans le sillage de l’annonce de la publication d’un Livre Blanc consacré à la réforme électorale, nous avons invité Dr S. Reddi, historien, pour obtenir de plus amples détails sur ce projet d’envergure et son impact sur la société mauricienne 46 ans après l’indépendance.

Qu’attendent les différents types de partis politiques de cette proposition de réforme ? Qu’adviendra-t-il des alliances électorales dans ce contexte ? Dans quelle mesure la stabilité parlementaire risque-t-elle d’être en péril ?

Mauritius Times : “Un grand pas en avant”, a-t-on déclaré dans différents milieux par rapport aux propositions contenues dans le Livre Blanc sur la réforme électorale, rendu public lundi dernier, par le Premier ministre. Ce nouveau système électoral viendra “consolider la démocratie”, fera émerger une “vraie nation mauricienne” et rendra le Parlement “plus représentatif”. Vraiment?

Sada Reddi: C’est un fait que le Livre Blanc a été bien accueilli dans divers milieux, par tous les partis politiques et les observateurs politiques. Certainement, il y a des mesures qui visent à consolider la démocratie. Pour rendre le système plus inclusif et plus représentatif, il y aura une augmentation du nombre de femmes à l’Assemblée.

Puis, le projet vise aussi à enlever l’aspect ethnique du cadre institutionnel en amont, en ne rendant plus obligatoire le fait de décliner son identité ethnique et aussi de ne plus choisir formellement les députés correctifs selon les critères ethniques. Ce sont les partis politiques qui vont continuer à le faire en choisissant leurs candidats et leurs députés correctifs. Il faut reconnaître qu’il est nécessaire d’enlever, dans un premier temps, le critère ethnique du cadre institutionnel en espérant le faire disparaître progressivement de la vie publique.

Un changement dans le système électoral ne peut, à lui seul, aider à l’émergence d’une nation mauricienne. Mais il apporte une contribution très importante dans la mesure où il a un impact sur le cadre institutionnel. Il est certain que les législations peuvent modifier le comportement social et politique de la population. Mais, en complément, il faut d’autres réformes et, aussi, il faut progressivement modifier l’attitude des gens, faire reculer les préjugés et d’autres formes subtiles de discriminations dans la vie publique à travers une éducation civique de qualité, par exemple. Souvent, cela prend beaucoup plus de temps qu’on ne l’imagine.

* Donc, chacun trouve son compte dans une telle réforme électorale : le Parti Travailliste probablement, mais davantage le MMM, semble-t-il ; ce qui ne peut que réjouir Paul Bérenger ? Qu’en pensez-vous?

Ce Livre Blanc a pris en considération les divers points de vue exprimés par la population et aussi les partis politiques et autres groupes politiques dans les différents rapports rédigés par plusieurs experts. Mais, au-delà d’une synthèse, ce document représente, en fin de compte, la réflexion et la vision du Gouvernement pour l’avenir.

Certains pourraient penser que ce serait facile de tirer profit de certaines propositions. Par exemple, le leader du MMM ou du PTr pourrait penser qu’il serait plus facile pour son parti d’arriver seul au gouvernement. Mais, en politique, rien n’est joué d’avance sur la base – seule – d’une réforme électorale.

L’implémentation du projet de réforme pourrait révéler certaines embûches que personne n’aurait pu détecter avant. Je vous donne un exemple : dresser la liste des possibles « best losers » deviendrait un casse-tête pour les partis politiques et risquerait d’attiser le communalisme et la méfiance. Cela pourrait jouer contre l’un ou l’autre parti.

Pour cette raison, certains vont décider de garder leur liste secrète alors que d’autres vont prôner la transparence.

* Toutefois, il ne semble pas que tel soit le cas pour les « petits partis » comme le MSM ou le PMSD – avec le seuil de 10% qui sera imposé pour que ceux-ci puissent se faire représenter au Parlement selon le système proportionnel. Clairement, il n’y a pas que les partis dits « extrémistes » qui soient visés par cette exigence, n’est-ce pas ?

C’est une conclusion un peu trop hâtive d’avancer que les « petits partis » vont disparaître avec le seuil de 10%. Avec un peu d’imagination et de créativité, les « petits partis » peuvent s’imposer sur la scène politique.

Imaginons un moment qu’une personne ou un parti politique comme le MR ou Lalit décide de « think out of the box ». Ce parti rassemble tous les indépendants et tous les « petits partis » sous la bannière d’une grande alliance et adopte une stratégie de campagne innovatrice. Je suis sûr que ce rassemblement va récolter plus de 10% et cela va bouleverser la scène politique.

N’oublions pas le « nuisance value » du « petit parti » d’Arvind Kejriwal, le « Aam Aadmi Party » en Inde. D’ailleurs, tout au long de notre histoire de 1959 jusqu’à maintenant, les « petits partis » ont joué un rôle très important dans les alliances. Toutes les majorités gouvernementales depuis 1959 ont été construites avec l’aide des « petits partis »…Sans le CAM, il n’y aurait pas eu de grande victoire du PTr–CAM en 1959. Il en est de même pour les élections de 1967, avec l’IFB et le CAM ou, en 1982, avec le PSM.

* Mais, à bien voir, est-ce souhaitable que les « petits partis » – qu’ils soient « extrémistes » ou non – soient exclus du Parlement ? Au-delà du fait que cette disposition fige le système bipolaire déjà en place, la représentation parlementaire ne responsabilise-t-elle pas les candidats à l’extrémisme ? Qu’est-ce que l’expérience à l’étranger nous enseigne à ce propos ?

A mon avis, les « petits partis » vont continuer à exister au Parlement en alliance avec les grand partis s’ils savent opérer judicieusement sur la scène politique.

Notre système est nominalement bipolaire mais, en réalité, nos deux « grands partis » vont aux élections en alliance ; et nos gouvernements sont des gouvernements de coalition.

Il n’y a pas lieu de s’inspirer de l’expérience de l’étranger. Notre histoire politique même est un bon guide.

L’île Maurice est très fragmentée et cette fragmentation donne lieu inévitablement à la naissance de groupuscules et de « petits partis » politiques. Ceci, à son tour, explique l’existence de l’oppositional politics, bien ancrée dans les mœurs mauriciennes. Il y a toujours un minimum de 5-10% et, pas nécessairement les indécis de l’électorat, qui ne s’identifie à aucun « grand parti » et qui préfère voter pour les indépendants ou les « petits partis».

* Si le seuil de 10% restreint la marge de manœuvre des « petits partis » et consolide celle des principaux partis tels que le PTr et le MMM, qu’en est-il de l’opportunité de contracter des alliances politiques pour ces derniers ?

D’abord, le seuil de 10% ne vise pas les « petits partis » mais a pour objectif de décourager les partis ethniques et castéistes à diviser et à attiser l’antagonisme communal et à l’étendre au niveau politique.

Il est certain que la structure sociale et économique se prête facilement à l’émergence des partis ethniques. A Maurice, c’est moralement acceptable d’avoir un parti séculier et non pas un parti religieux et ethnique. Alors les alliances politiques resteront toujours à l’agenda des partis pour affronter les élections et aussi pour être en mesure de gouverner.

A première vue, il paraît que les « petits partis » vont perdre de leur influence avec la réforme. En vérité, tout dépendra véritablement de la stratégie et du leadership à la fois des « petits partis » et des « grands partis».

* Le MMM, qui a toujours eu besoin d’un « paravent » pour se donner l’image d’un parti national, verra-t-il la nécessité de contracter une alliance avec un « junior partner » avant les élections générales avec le nouveau système ? Et qu’en est-il du PTr ?

Les deux partis, le MMM et le PTr, sont des partis nationaux qui recrutent leurs membres au sein de toutes les composantes de la population. Ces partis n’ont ni critère ethnique ni religieux pour accorder l’adhésion à leur parti. Donc, le MMM et le PTr n’ont pas besoin de « petits partis » pour projeter l’image d’un parti national.

Le fait de contracter une alliance relève d’une autre stratégie avec d’autres aspirations et ambitions, prioritairement pour accéder au pouvoir et ce qu’on dit à propos de projets de société ou de programmes n’est souvent que du verbiage.

Une analyse objective du passé de ces deux partis et de leurs bilans respectifs donne une idée claire de leurs ambitions.

Le MMM voudrait le soutien d’un « petit parti » pour lui faire accéder au pouvoir. Le PTr a déjà le PMSD pour garder le pouvoir. Est-ce que le MMM envisagerait d’aller seul aux élections pour le moment ? La réponse est non.

En politique, ce n’est qu’à l’approche des élections qu’on connaîtra définitivement la position de chaque parti. Pour le moment, c’est le statu quo. Il faut savoir qu’en politique, rien n’est rigide et statique.

* Qu’est-ce que le nouveau système pourrait produire en termes de résultats en cas de confrontation entre le PTr et le MMM – que ces derniers soient soutenus ou non par des « junior partners » ?

C’est trop tôt pour prédire des résultats. Faire cela maintenant relèverait de la fiction. Nous savons tous qu’une élection n’est pas gagnée d’avance et l’expérience du passé ne sert pas à grand-chose. Combien pouvaient prédire la victoire de l’alliance MMM-MSM en 2001 ou la victoire de l’Alliance Sociale en 2005 ?

Il faut attendre et surveiller de près ce qui se passe au niveau des stratégies politiques, du marketing politique et d’autres impondérables avant de se prononcer. C’est trop tôt pour faire une évaluation.

En ce moment, dans les deux camps, on affiche un certain optimisme. Cela fait parti du marketing et ce sera ainsi jusqu’au jour des élections.

* Et, qu’en est-il dans une lutte à trois, opposant le PTr, le MMM et le MSM, l’un indépendamment de l’autre ?

Comme je viens de vous le dire, c’est trop tôt pour se prononcer. Nous ne savons pas encore comment l’électorat va réagir et en fonction de quels paramètres il va réagir.

Ensuite, quels seront les thèmes de la campagne électorale et quels enjeux seront importants aux yeux du l’électorat à l’approche des élections ? Chaque élection a lieu dans un nouveau contexte.

* C’est désormais presque impossible de revenir à des 60-0, comme cela s’était passé lors des élections précédentes, avec le nouveau système électoral. Par contre, il n’est pas impossible qu’il produise des « hung parliaments », n’est-ce pas ?

Un « hung parliament » est un parlement sans majorité ou un parlement bloqué. Ce scénario est toujours possible comme tant d’autres scénarios…

Il faut prendre en considération qu’un système électoral ne peut jamais garantir des résultats parce qu’on ne peut pas toujours prédire le comportement de la population ou son comportement politique.

Les simulations et les analyses peuvent nous indiquer des tendances, mais à la veille d’une élection, tout peut changer. Les sondages politiques ne pouvaient pas prédire que le BJP allait perdre les élections avec sa stratégie politique autour du slogan « Shining India ».

Dans les années 60 et 70, on disait toujours que les Travaillistes allaient maudire leur parti pendant les cinq années suivant les élections et, à la veille des élections, ils voteraient quand même pour leur parti – le PTr – parce qu’ils penseraient que ce serait leur meilleure option.

En 1967, les Britanniques ont fabriqué des circonscriptions pour produire un « hung parliament » et peut-être contraindre les partis à une coalition. Mais la réussite inattendue aux circonscriptions 4,15 et 16 ont donné la victoire au Parti de l’indépendance.

* En ce qui concerne le Best Loser System, même les plus réfractaires à son abolition, semblent aujourd’hui plus confortables avec la nouvelle formule liée à la représentation proportionnelle. Au fait, la Party List va permettre d’améliorer la représentation des minorités aussi, pouvant passer de 8 actuellement à presque 16. Est-ce une bonne chose ?

C’est vrai que tous ceux qui ont été réfractaires à l’abolition du Best Loser System ont atténué leur opposition parce qu’ils pensent que le nouveau système électoral est plus inclusif et représentatif des intérêts des dites minorités.

D’abord, ce nouveau système électoral reflèterait toutes les composantes de la population mauricienne et non pas uniquement celles reconnues officiellement par et dans la Constitution.

Ensuite, c’est plus rassurant pour tous parce qu’il paraît que ce n’est plus limité aux seules composantes dites minorités mais c’est aussi ouvert à tous les candidats battus à moins que je ne me trompe.

Il serait plus prudent d’attendre les propositions finales du projet de loi et le vote au Parlement. Ensuite il sera possible de faire une analyse provisoire.

* On ne touche pas au financement des partis politiques (cela viendra dans un autre rapport, a dit le Premier ministre) ni aux provisions constitutionnelles par rapport aux pouvoirs du Président de la République et du Premier ministre. On ne se dirige pas dans le sens de plus de démocratie au sein des partis (au contraire, l’omnipotence des leaders sera consolidée avec la Party List). C’est dommage, n’est-ce pas ?

D’abord, il ne faudrait pas tout faire d’un seul coup. Le Mauricien, de manière générale, n’est pas dans un état d’esprit révolutionnaire, seule situation où on peut tout chambouler rapidement.

Notre approche constitutionnelle est évolutive et il faut faire preuve de discernement. Le système ne sera jamais parfait et il y aura toujours de la place pour des améliorations. Les autres réformes vont venir progressivement.

Il a fallu 46 ans pour proposer quelque chose de concret en ce qui concerne la réforme électorale. Il ne s’agit pas de remplacer mais de « subsume » le Best Loser System. C’est une tâche complexe et colossale, et c’est à son crédit que le Gouvernement a réussi à présenter un tel document. C’est fort probablement aussi parce que la population elle-même est prête pour l’accueillir.

Au niveau des partis politiques, il est possible d’envisager beaucoup d’autres problèmes avec le Party List. Le nombre doit être déterminé et c’est un sujet de controverse. On en a proposé 16 et il doit y avoir une raison. On ne peut pas augmenter le nombre pour modifier une victoire issue du «First Past The Post ».

Cela poserait aussi un problème à l’intérieur d’une alliance.

–        Qui va avoir le contrôle ou la loyauté des députés à l’intérieur d’une alliance s’il y a plusieurs leaders – même s’ils ne vont pas pouvoir changer de parti ?

–        Et s’il y a l’éclatement d’une alliance ?

–        Et les best losers ? Si les best losers sont issus majoritairement des groupes dits minoritaires, cela aura une incidence sur la dynamique à l’intérieur de l’alliance, en termes des rapports de force.

On connaît l’épisode des contestataires au sein du PTr ou le rapport de force à l’intérieur du gouvernement dans l’éclatement du gouvernement de 1982. Il se pourrait que la nomination des best losers contribue à l’omnipotence des leaders mais ce n’est pas nécessairement le cas dans tous les contextes.

* Au-delà de son souhait de faire émerger une « vraie nation mauricienne », et d’apporter plus de stabilité dans le pays, pensez-vous que le Premier ministre va atteindre ses objectifs politiques avec ces propositions pour une réforme électorale ?

Je crois que le PM voudrait étendre l’espace démocratique et proposer un système électoral qui cadre avec son projet de moderniser la République de Maurice.

Il y aura toujours des pessimistes et des sceptiques qui donneront une autre interprétation à tout ce que la classe politique fait dans certains domaines pour moderniser le pays…

Je crois que le PM va réussir et cela répondra aux aspirations des jeunes de notre République.

* Le PM a déclaré qu’il compte travailler sur un projet de loi sur la réforme électorale après le 5 mai. A votre avis, serait-il souhaitable que ce projet de loi soit voté avant les prochaines législatives ? Le gouvernement dispose-t-il d’un mandat populaire pour faire voter une telle loi ?

Le gouvernement est issu d’une consultation populaire et avant de venir de l’avant avec ce projet de loi, il y a déjà une consultation populaire qui se déroule à plusieurs niveaux.

Quand le projet de loi sera au Parlement, ce sera aux députés des deux côtés de la Chambre de décider s’il y aura réforme ou non. Le gouvernement a fait son travail et c’est au peuple et leurs représentants de décider.

La consultation va assurer la transparence et la légitimité des recommandations formulées puisque cette réforme, à mon avis, reflète les valeurs du Mauricien du 21e siècle. Dans ce sens, cette réforme devrait réussir à passer le test de la validation populaire.

 


* Published in print edition on 28 March 2014

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