Interview DEV

La Genèse de l’alliance AS-MSM

 

Navin Ramgoolam a tranché en faveur d’une alliance avec le MSM, même si cette dernière ne lui garantit pas une majorité absolue premier-ministérielle. Sur le papier, il faut dire. Car tout dépendra de l’art et la manière de gérer une majorité relative. Et de gérer quelqu’un qui veut être calife à la place du calife 

 

— D.E.V.

 

 

Fin décembre 2005, dans la grande euphorie entourant le triomphe de l’Alliance sociale (AS) aux législatives et le raz de marée rouge dans les villes dont certaines forteresses mauves réputées inexpugnables, un conseiller politique ‘externe’ de Navin Ramgoolam apporte un grand bémol. Ayant décortiqué les résultats des législatives et des municipales il note que (1) certaines circonscriptions sont susceptibles de basculer dans le camp d’une alliance MMM-MSM ; (2) l’alliance mauve-orange ayant tiré les leçons de leur défaite reviendrait avec une formule identique à 2000 avec probablement SAJ en première ligne ; (3) le vote de l’électorat musulman ayant fait la différence n’est pas un comportement d’adhésion mais de circonstance, (4) le fort taux d’abstention lors des municipales ne permet pas de conclure à un glissement de l’électorat traditionnel mauve, et (5) le bilan n’est pas suffisant comme l’avait démontré la défaite de SAJ en 1995.
Conclusion : il y a bien un risque que l’Alliance sociale perde face au MMM-MSM avec un SAJ en plaque tournante d’enjeux considérables.

 

Il s’agit dès lors pour Navin Ramgoolam de réfléchir avec précision et longtemps en avance aux législatives de 2010. Et envisager une autre alliance incluant le MMM ou le MSM. Commence alors un long processus, lent et compliqué. Car les deux camps sont intéressants. Qui choisir le moment venu ? Il faut dire que le PM n’est pas du genre à abattre ses cartes si loin des échéances. Il va rassembler dans sa tête toutes les pièces de la partie de haut vol dans le casting espéré. Et procéder étape par étape en donnant du temps au temps. D’abord en établissant de meilleurs rapports avec SAJ.

Entre-temps les querelles MMM-MSM ont pris une telle dimension avec l’affaire Ashock Jugnauth (débauché par le MMM) qu’une brèche s’ouvre facilitant la mise en veilleuse d’une alliance MMM-MSM. Mais il ne suffit pas seulement d’attendre mais d’agir également. Il faut dire que face à la pagaille dans l’opposition, et la montée du Père Grégoire signifiant pour certains conseillers ‘internes’ du PM une fissure importante au sein de l’électorat MMM, Navin Ramgoolam est pendant quelque temps tenté d’envisager le même scénario de 2005. En pratiquant toutefois une ouverture vers des personnalités extérieures notamment de la population générale.

Le moment décisif est la fin du mandat présidentiel de SAJ. Le nom de Jean-Claude de l’Estrac, bénéficiaire d’une couverture médiatique conséquente pour le poste de Président de la République, circule pendant un bon bout de temps. Cette opération est abandonnée pour deux raisons principales : la base travailliste est contre ; de l’Estrac n’a pratiquement aucun poids électoral. En outre, une étude démontre que le socle électoral MMM vacille mais tient bon. L’idée du remake d’un PTr des années 50 n’a pas fait long feu. Le risque de la reconstitution de la plate-forme MMM-MSM resurgit. Il devient de plus en plus probable que SAJ, libéré de Réduit, reprendrait la tête du MSM, mettrait fin d’une manière ou d’une autre aux querelles MMM-MSM pour reconduire une nouvelle alliance mauve-orange avec la même configuration de 2000. Les tractations tous azimuts de ces derniers temps, et les sorties médiatiques de SAJ confirment ces propos.

La reconduction de SAJ à la présidence est donc le « move » décisif. Cette opération vise à contrecarrer l’éventualité d’une alliance MMM-MSM. En contrepartie SAJ obtient un accord implicite sur une alliance réunissant l’Alliance sociale et le MSM. Mais sans les modalités considérées à ce moment précis comme un détail. L’essentiel du « koz kozé » se passe alors entre le PM et le Président. SAJ demande dans la foulée à Navin Ramgoolam d’aider son fils lors de la partielle au No. 8. C’est là où la situation se complique singulièrement pour Navin Ramgoolam. En effet, Il est en présence de deux cas de figure : (1) laisser Pravind Jugnauth se débrouiller tout seul et subir une défaite certaine pour l’amener à de meilleurs sentiments à la table des négociations. Cela renforcerait le MMM et la position d’une certaine aile du MMM conduite notamment par Vishnu Lutchmeenaraidoo de se présenter sans alliance — ce qui anéantirait toute velléité d’alliance MMM-MSM, tout en semant la pagaille au sein du MMM avec la montée en puissance d’un Ashock Jugnauth, relancé comme premier ministrable ; (2) faire élire Pravind Jugnauth pour affaiblir davantage le MMM, consolider l’alliance AS-MSM en gestation, tout en ouvrant une porte à une alliance PTr-MMM dans des conditions favorables au PTr. Mais « une victoire de Pravind Jugnauth, du coup requinqué et son « bargaining power ‘boosté’ serait plus problématique ». (Voir : ‘Le casse-tête chinois de Navin Ramgoolam’, Mauritius Times, 24 juillet 2009).

En choisissant l’option de faire élire Pravind Jugnauth, Navin Ramgoolam « se voit dans une situation où il doit satisfaire les exigences de Pravind Jugnauth ou se tourner en direction du MMM » (Mauritius Times, 24 juillet 2009). D’ailleurs dès le lendemain de sa victoire, Pravind Jugnauth réclame 25 tickets au PTr avant de revoir à la baisse ses prétentions ramenées à une vingtaine dont, tout de même, un grand nombre de tickets éligibles. Ce qui de prime abord est jugé irrecevable par Navin Ramgoolam. Quant au MMM, affaibli par la défaite au No. 8 et la contestation interne, il abandonne l’idée d’aller seul aux élections générales.

Mis au courant du blocage dans les négociations officieuses PTr-MSM, le MMM commence alors à « koz kozé » avec Navin Ramgoolam, et en profite pour placer la barre très haute lors des négociations. Il ressort de l’analyse de la situation que cette alliance a capoté essentiellement sur deux points majeurs : (1) Rashid Beebeejaun qui représente un électorat charnière sur l’échiquier n’entend pas céder sa place de Vice Premier ministre constitutionnel ; (2) Paul Bérenger ne veut pas du PMSD, de Xavier Duval et de Rama Valayden au sein de cette alliance.

Pour protéger ses arrières, Navin Ramgoolam ne cède pas à ces deux exigences. Sur le premier point il ne veut pas prendre le risque de perdre cet électorat déterminant que représente Beebeejaun pour le PTr. Il est vrai qu’il aurait pu laisser entendre qu’après les élections il virera Paul Bérenger, suivant l’exemple de la rumeur de 2000 sur SAJ et Bérenger. S’gissant de la deuxième exigence, il entend conserver Xavier Duval auprès de lui anticipant sur un départ volontaire du MMM du nouveau gouvernement. Ce qui est bien entendu prévisible, car le MMM s’il veut survivre ou s’il aspire à prendre le pouvoir et s’il veut se positionner comme l’alternance n’a pas d’autre choix.

Autant le buzz, repris allègrement par les médias, nourri il est vrai par des proches du PM, sur la conclusion d’une alliance PTr-MMM favorise Navin Ramgoolam en amenant le MSM à envisager des concessions selon les dires mêmes de Pravind Jugnauth, autant la fin officielle des négociations PTr-MMM fait rebondir le MSM. Le MSM redevient mécaniquement incontournable et par conséquent peut se permettre de s’accrocher à ses premières exigences : une vingtaine de tickets et le ministère des Finances. D’autant plus que le MMM semble avoir renoué contact avec SAJ durant la phase finale des négociations avec le PTr, ce qui profite bien évidemment au MSM, qui tire les marrons du feu. Il n’y pas lieu de s’étonner outre mesure. C’est le propre de tout parti charnière, par définition faible arithmétiquement, mais qui peut faire gagner un camp ou un autre.

A partir de là reste l’option pour l’AS d’aller au charbon seul. Dans les deux cas de figure : face à une alliance MMM-MSM dans un schéma à l’israélienne du type 2000 avec Pravind Jugnauth Premier ministre de la première période le tout chapeauté par un SAJ loin d’être inerte, ou dans une lutte à trois — très peu probable — avec un MSM amer vis-à-vis du PTr, le risque est énorme. De nombreux acteurs politiques – sur le terrain — y compris Rama Sithanen, le savent.

Dans ces mêmes colonnes (Mauritius Times, 19 mars 2010) je démontre le côté farfelu des récents sondages électoraux qu’il convient de distinguer des sondages d’opinion, lesquelles enquêtes ne posent pas de problème, et peuvent être pertinentes dans une élection présidentielle. Cela peut s’avérer particulièrement dangereux. L’exemple de ce qui s’est récemment passé à la Réunion illustre bien ce propos. A la Réunion la gauche est largement majoritaire et la droite a remporté les élections régionales. Tous les sondages – dont ceux de LH2 — donnaient, quel que soit le cas de figure, une large victoire à l’alliance conduite par l’emblématique Paul Vergès qui dirige la Région Réunion depuis une douzaine d’années, avec à la clef un bon bilan. Conforté par ces enquêtes, Vergès avec une certaine arrogance n’a pas voulu conclure une alliance avec le Parti Socialiste. Résultat des courses : la droite avec 45% a ravi le pouvoir à une gauche – divisée – qui a totalisé 55%.

Navin Ramgoolam l’a dit. Il n’a absolument pas envie de courir le risque de laisser filer entre les doigts le pouvoir. Il lui incombe donc de choisir entre deux alliances possibles. Avec le MMM qui lui garantit une majorité absolue premier-ministérielle mais dont les exigences sur les personnes posent un sérieux problème du point de vue électoral à moyen terme. Ou avec le MSM qui répond à la logique des choses et la ‘parole donnée’, qui lui assure la victoire sans mettre en péril son électorat notamment celui considéré comme déterminant, et qui n’ira pas ailleurs. Or l’un comme l’autre reste fermement sur leur position. Mais il faut quand même trancher. Navin Ramgoolam a donc tranché, en son âme et conscience, en faveur d’une alliance avec le MSM, même si cette dernière ne lui garantit pas une majorité absolue premier-ministérielle. Sur le papier, il faut dire. Car tout dépendra de l’art et la manière de gérer une majorité relative. Et de gérer quelqu’un qui veut être calife à la place du calife.

De toute évidence la marge de manœuvre de Navin Ramgoolam comme PM ne sera pas aussi confortable que lors de la législature qui vient de s’achever, et la prochaine législature ne sera certainement pas un long fleuve tranquille. 

D.E.V.

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