Interview Dev Virahsawmy

Interview: Dev Virahsawmy

 

Il faut un gouvernement fort, ferme et généreux » 

* « Le MMM n’est pas seulement un parti en perte de vitesse, mais c’est un parti qui n’a plus de rôle»

 

Dev Virahsawmy, un des premiers actants de la politique de gauche, a un coup d’œil prompt sur l’alliance conclue prestissimo. Il souligne les bons côtés mais a des réserves sur les tendances de néolibéralisme. Quelles seraient alors les pressions sur l’Etat ? Qui en souffrira le plus ? Et comment empêcher des mesures très décriées par le petit peuple ? C’est ce que Virahsawmy laisse entendre dans l’interview qui suit…   

 

Mauritius Times : L’opposition « loyale » a choisi de « cross the floor » pour se ranger aux côtés de l’Alliance sociale, et nous revoilà donc avec la nouvelle version de l’Alliance bleu-blanc-rouge, la troisième après celles de 83 et 85. C’était prévisible pour vous ? 

Dev Virahsawmy : Je dois dire honnêtement et sincèrement que je suis très mal à l’aise avec cet accord électoral avec le MSM. Je trouve cela choquant parce que le MSM représente à mes yeux le « capitalisme turbo », c-à-d le néo-libéralisme. Je ne crois pas que les vieux de notre pays vont facilement oublier l’humiliation que le jeune Jugnauth et Bérenger leur ont fait subir par rapport à la pension de vieillesse. Navin Ramgoolam a fait référence à cela lors de sa conférence de presse et ajouté que c’est bien lui qui a restauré la pension universelle. Donc je peux comprendre que le MSM rejoint l’alliance pour des raisons opportunistes, mais que Navin et Xavier acceptent à bras ouvert le MSM sans qu’ils aient fait leur autocritique concernant les thèses néo-libérales que le MSM défend et aussi le mal et les souffrances que le petit Jugnauth et son ami Bérenger avaient imposé sur les vieux de notre pays, c’est qu’ils sont en train de prendre les Mauriciens pour des amnésiques ou pour « la monnaie content ».

Je me sens donc très mal à l’aise, mais j’accorde toutefois le bénéfice du doute à Navin Ramgoolam. Cela dépendra toutefois sur deux choses : premièrement, l’identité des candidats qui vont être alignés et le nombre de femmes qui vont recevoir l’investiture de cette nouvelle alliance ; deuxièmement, le nombre de dirigeants Afro-créoles – je dis bien Afro-créoles, non pas Euro-créoles –, qui seront invités à soutenir le combat politique de Navin Ramgoolam lors des prochaines législatives. Ce sont là des questions fondamentales auxquelles j’attache beaucoup d’importance sans compter son programme électoral. Allons-nous être présenté avec un programme plus à gauche ou plus à droite, cela du fait de la présence du MSM au sein de cette alliance ? Dirigeons-nous vers une dérive plus à droite ? Voilà les questions fondamentales auxquelles j’attends des réponses avant de me prononcer définitivement sur ce nouveau arrangement électoral. 

* De toute façon, si ce n’était pas le MSM, c’aurait pu être un accord avec le MMM. Cela revient-elle, de votre point de vue, à la même chose ? 

Un arrangement électoral entre l’Alliance sociale et le MMM aurait constitué « the saddest day for Mauritius ». Parce que le MMM aujourd’hui représente le bras politique du gros capital à Maurice, qui n’a pas abandonné son projet d’apartheid économique. Une alliance PTr-MMM était pour moi hors de question. Mais je trouve également gênante la présence du MSM, parce que ces deux partis ont toujours défendu les mêmes thèses économiques.  

* Mais si le leader de l’Alliance sociale a décidé d’agrandir son alliance pour faire place au MSM, c’est qu’il aurait dû conclure que son alliance à lui seul ne pouvait remporter les élections. Le pensez-vous également ? 

Non. Navin Ramgoolam s’est effectivement comporté comme un chat échaudé et entretenait des craintes d’une alliance MMM-MSM à la dernière minute. Ce qui, à mon avis, était fort probable parce que l’opportunisme du MMM et du MSM est devenu aujourd’hui proverbial. Ils auraient pu à la veille des élections tomber d’accord sur les modalités d’une alliance, avec ou sans partage de pouvoir, mais je crois sincèrement que l’Alliance sociale aurait obtenu une victoire confortable sur la force d’un projet politique clair et se situant au centre-gauche. Ce nouvel arrangement électoral n’était pas nécessaire selon moi.  

* Si l’Alliance sociale n’est plus aussi forte qu’elle l’était 2005, c’est probablement l’usure du pouvoir qui en est responsable, mais aussi le fait que la politique économique qui a été appliquée durant ces cinq derniers années a sans doute fait progresser le pays, mais pas nécessairement le peuple et la classe moyenne. Qu’en pensez-vous ? 

L’Alliance sociale est aujourd’hui plus populaire qu’il ne l’était en 2005. Sa politique économique, celle qui a sauvé l’île Maurice a le soutien populaire. Mais il ne faut pas oublier que ce gouvernement a mis en chantier en parallèle tout un programme d’« empowerment », des décisions menant à beaucoup plus d’égalité des chances, une réflexion engagée sur le changement climatique, etc. Il y a eu beaucoup d’autres choses positives mises en œuvre, mais je considère que le gouvernement de l’Alliance sociale n’a pas été « bold enough » pour passer à une vitesse supérieure en termes de réforme agraire, de réforme profonde de l’Education pour assurer l’«universal literacy ». Tout cela n’a pas été fait ; on a vu plutôt des tentatives trop timides. Mais là où le bât blesse vraiment, c’est que ce gouvernement a permis aux propriétaires terriens de brader notre patrimoine avec la mise en place des projets IRS. Nous avons besoin de la terre pour notre production alimentaire, pour produire pour la présente et les générations futures. C’est pourquoi je souhaite que le gouvernement mette un frein à ces projets de construction le plus rapidement possible, car nos terres devraient nous servir pour assurer notre sécurité alimentaire.  

* Mais, électoralement parlant, quelles sont les chances de réussite de cette nouvelle alliance ?  

Cet arrangement donnera certainement une majorité de trois-quarts à l’Alliance sociale, mais cela va dépendre sur le choix de ses candidats. J’affirme cela parce que je considère que cet arrangement électoral a tendance à mettre de côté les Afro-créoles, qui représentent 25% de la population. Ces derniers ne se sentiront pas représentés dans cet arrangement électoral parce que, qu’on le veuille ou pas, le PMSD représente beaucoup plus les Euro-créoles. Les Musulmans tout comme les Hindous se sentent partie prenante dans cet arrangement, mais je crains que Bérenger ne joue à fond sur cette lacune par rapport aux Afro-créoles de façon très démagogique, ce qui pourrait nuire à l’Alliance sociale. Alors si Navin souhaite vraiment réussir, il devra faire l’effort d’aligner des leaders afro-créoles authentiques, sincères et dévoués et en même temps prévoir dans son programme une compensation aux descendants d’esclaves. Il faut aller plus vite que la Commission Justice et Vérité. 

* Selon-vous, Xavier Luc Duval et Sylvio Michel ne font pas le poids en ce qui concerne le leadership des Afro-créoles ? 

Ils peuvent attirer une minorité d’Afro-créoles, mais je pense que la majorité est en attente. Si le Parti travailliste veut renouer avec son passé, celui marqué par un Guy Rozemont, il faut qu’il agisse dans cette direction, ce qui amènera comme résultat une victoire écrasante pour l’Alliance sociale.  

* C’est un « tall order » que de retrouver un Guy Rozemont en 2010, c’est un oiseau rare… 

Je pense qu’il y a beaucoup de dirigeants afro-créoles régionaux – j’en connais plusieurs — qui ont une certaine sympathie pour Navin Ramgoolam surtout. C’est à lui de voir et de décider en conséquence. Mais il faut aussi revoir en profondeur un programme de réforme à faire matérialiser, ce qui pourrait aider à accéder à une plus grande unité nationale. Il ne faut, par exemple, pas hésiter devant l’introduction de la langue créole comme sujet optionnel au niveau primaire, l’utilisation du créole comme médium dans les institutions prévoc.

J’ai entendu parler récemment du souhait gouvernemental d’agir dans ce sens. Ces deux idées sont très progressistes et porteuses d’avenir. Je considère que le ministre Bunwaree a raison de dire qu’il y a quelques points à éclaircir en ce qui concerne la graphie. La grafilarmorni a permis de déblayer beaucoup de terrain, mais il reste quelques petites retouches à faire. Par exemple, comment nasaliser la voyelle ‘e’ ? Il y aura toujours des accommodements, des adaptations à faire au niveau des langues. Je comprends très bien le désir du ministre de s’assurer à ce qu’il n’y ait pas trop de grabuges lors de l’introduction de la langue. Mais je voudrais aussi lui dire qu’il ne pas faut pas s’attendre à ce que tout soit parfait pour l’introduction de cette langue. Au fil des années il y aura des changements inévitables à apporter. C’est le cas pour toutes les langues du monde.  

* Selon-vous, les Afro-créoles sont à la recherche d’un leader, et ce n’est pas évident qu’ils vont suivre Paul Bérenger aveuglément ? 

Le grand changement qu’on a vécu ces dernières années, c’est qu’il y a au sein des Afro-créoles un désenchantement par rapport à ce que Bérenger a fait. Pour eux, Bérenger « has taken them for a ride » et ne les utilise que pour négocier ses alliances. S’ils arrivent à représenter Navin Ramgoolam en un leader national qui a dans son cœur une place importante pour les Afro-créoles et pour leur cause et qui viendra proposer des solutions tangibles pour l’avancemant de cette communauté, Navin Ramgoolam émergera comme le plus grand leader politique de ce pays.  

* Il est probable que le MMM se retrouve dans l’opposition pour les cinq prochaines années, une perspective qu’appréhendent sans doute Paul Bérenger et les militants. Comment vont évoluer les choses pour le MMM dans ce cas ? 

Paul Bérenger suit les diktas du gros capital. C’est le gros capital qui veut à tout prix que son agent politique se retrouve au sein du gouvernement pour ouvrir les portes à un néo-libéralisme effréné, tel que souhaité par les corporations internationales et pour bloquer toute tendance de gauche. Ils voulaient à tout prix avoir Bérenger à l’intérieur pour pouvoir dicter leurs politiques. Cela n’a pas marché pour dix mille raisons. Je pense que l’expression que Navin Ramgoolam a utilisée : « chatte boire dilait chaud ene seule fois » est très révélatrice. Il sait qu’on ne peut pas travailler avec Paul Bérenger ; ceux qui ont consenti à faire l’effort de travailler avec Paul Bérenger ont rencontré le même problème. Sir Anerood Jugnauth a pu tenir pendant trois ans parce qu’il y avait un « deal » qui prévoyait son installation comme Président de la République et Paul Bérenger Premier ministre. C’était un « deal » très pernicieux qui a été fait ; ils ont agi dans le dos du peuple. Bérenger voulait que son nom entre dans l’Histoire, mais il semble oublier qu’il figurera effectivement dans nos livres d’histoire… « as a footnote ».

 

En ce moment Bérenger n’a pas de programme, ni de projets, il sait que le MMM est un parti dont la direction est vieillissante, il y a parmi ses dirigeants des gens qui ont des problèmes de santé. Va-t-il pouvoir tenir longtemps ? Je n’en suis pas sûr. Il ne le sait pas non plus. Le MMM n’est pas seulement un parti en perte de vitesse, mais c’est un parti qui n’a plus de rôle… à part de faire élire quelques membres pour maintenir un semblant d’opposition. La question fondamentale : combien parmi ceux qui seront élus voudront rester dans l’opposition ?

 

Par ailleurs, si le gouvernement œuvre plus à gauche, dans le sens de la justice sociale, le MMM en tant que parti de l’opposition n’aura plus de rôle. Tout est encastré dans les mains de Navin Ramgoolam et de Xavier-Luc Duval. Je ne sais pas ce que le petit Jugnauth va faire, parce que je ne l’ai pas entendu dire qu’il a changé ses options et ses perspectives économiques. Puisqu’il n’y a pas eu d’auto critique, je considère qu’il est toujours un néo-libéral, qui va essayer de faire soutenir ses thèses en faveur davantage de privatisation des leviers économiques de l’Etat : le CEB, le port… Je sais que le petit Jugnauth, qui est un grand fan du néo-libéralisme, va manœuvrer dans ce sens. C’est là où on jugera Navin Ramgoolam.

 

Navin Ramgoolam, en tant que social-démocrate, a toujours dit que c’est la politique qui doit contrôler l’économie, et non l’inverse. Avec le petit Jugnauth dans le gouvernement, il y a fort risques que la pression augmente afin que l’économie dirige la politique, ce qui entraînera le déclin des prestations sociales du « Welfare State ». N’oublions pas que le petit Jugnauth, en tant que ministre des Finances avec son « grand frère » Paul Bérenger, avaient voulu introduire le « means test » dans tous les secteurs, dans l’Education, la Santé, la Sécurité sociale… Donc on sait ce que le petit Jugnauth représente. Reste à voir si Navin arrivera à contenir les ambitions du petit Jugnauth.

 

Depuis un certain temps, on entend beaucoup parler du modèle singapourien ; on veut imiter ce pays. Singapour est sans doute un succès du point de vue matériel, mais ce n’est pas pour autant un succès spirituel. C’est un Etat extrêmement autoritaire, où le « public caning » est légal ! La peine capitale existe toujours à Singapour et le système de « welfare » repose sur les ONG. Est-ce un modèle à prendre ? Je ne le pense pas. Nous avons une certaine tradition de « Fabian socialism ». Le PTr représente cette tradition à Maurice. On parle de miracle économique… mais on ne mesure pas la qualité de la vie en termes du nombre de voitures dans la cour – ça c’est la vision de Sir Anerood Jugnauth. Je peux vous dire qu’en termes de « feel good », on a beaucoup reculé. Il faut reprendre ce combat, c-à-d un combat socialisant, un combat bien plus gauchiste.

A un certain moment j’avais espéré que Navin Ramgoolam avait compris cela, mais désormais je crains fort qu’il soit beaucoup plus attiré par les sirènes singapouriennes. Je pense que c’est dans la même foulée qu’on est revenu avec l’idée de la peine de mort. D’une part, Paul Bérenger veut castrer les criminels, d’autre part Navin Ramgoolam veut les tuer. Mais il faut comprendre que la majorité de ce qu’on appelle les grands criminels sont des malades mentaux. On n’est pas en train d’aller à la source du problème…

 * On ne sait pas à ce stade qui va s’occuper du portefeuille des Finances – Pravind Jugnauth ou Rama Sithanen… 

Rama Sithanen a essayé de garder un certain équilibre entre le social et l’économie. Mais si on donne ce ministère à Pravind Jugnauth, c’est qu’on ouvre la porte au néo-libéralisme… Je souhaite que tel ne soit pas le projet de Navin Ramgoolam.  

* Certains observateurs affirment que prendre le MSM « on board », c’est faire entrer le loup dans la bergerie parce qu’éventuellement, c’est le leader du MSM qui deviendra le challenger de Navin Ramgoolam. Qu’en pensez-vous ? 

Pravind Jugnauth n’a pas la carrure d’un Navin Ramgoolam, il n’a pas cette vision ni cette culture. Non, je ne crois pas qu’il puisse représenter une menace pour Navin Ramgoolam. Le petit Jugnauth est seulement le fils de son père, c’est tout.  

* L’Alliance sociale a connu un « smooth ride » durant ces cinq dernières années malgré quelques petites secousses qui n’ont pas déstabilisé le gouvernement. Pensez-vous que les choses vont être différentes demain ?  

Tout dépendra de ce que Navin Ramgoolam va faire. Le seul problème qu’il aura, c’est le petit Jugnauth ; les autres vont suivre. Je connais pas mal de ces députés récents du MSM, qui sont des gens ouverts à des idées nouvelles. Il n’y a que le petit Jugnauth qui ait des idées arrêtées, bien à lui. Je ne crois pas que le petit Jugnauth va être une menace si Navin Ramgoolam impose une ligne de conduite et fait avancer le pays un peu plus à gauche en termes de justice sociale, en termes de welfare, de bien-être social, d’éradication des problèmes, et de sécurité collective.  

* Estimez-vous pouvoir faire confiance à Navin Ramgoolam sous ce rapport ? 

J’ai connu Navin Ramgoolam dans les années 1990. Personnalité très sympathique, mais qui manquait de l’épaisseur. La dernière fois que je l’ai rencontré, j’ai constaté qu’il est maintenant beaucoup plus étoffé, il a une vision beaucoup plus claire et il est devenu très, très charismatique, ce qui peut être un avantage mais très souvent un désavantage également. Une grande qualité chez Navin Ramgoolam, c’est qu’il sait écouter. S’il prend la peine d’écouter ceux qui souhaitent l’aider, tant mieux. Mais s’il se met à tenir compte des critiques de ceux qui ont quand même de la sympathie pour lui et voir cela comme attaque personnelle, ça peut mal tourner. Je ne crois pas qu’on pourrait lui reprocher une telle attitude présentement, mais on ne sait ce qui va se passer avec le pouvoirisme qui pourrait être ancré peu à peu… 

* On parle de plus en plus de la nécessité d’avoir un gouvernement fort, mais aussi d’une opposition valable… 

Il faut un gouvernement fort, ferme et généreux. L’opposition va se construire au sein et en dehors du Parlement. Les syndicats et les ONG auront un rôle de plus en plus important. Je ne me fais pas de soucis en ce qui concerne la société civile. J’ai vu comment cette société s’est composée, recomposée, décomposée pour se recomposer éventuellement. Le peuple mauricien finalement saura ce qu’il faut faire.

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