Interview Chafeekh Jeeroburkhan

« Faute de pouvoir se présenter d’emblée comme parti national, le PTr a joué et continue de jouer la carte multiethnique »

 

* « Régime semi-présidentiel : Si on est cynique, on peut dire qu’une telle formule irait comme un gant à Ramgoolam et à Bérenger » 

 

* « L’occasion devrait être donnée à tout Mauricien de maîtriser au moins trois langues, le morisyin, l’anglais et une langue ancestrale de son choix »

 

L’année tirant à sa fin, nous avons ouvert nos colonnes à Chafeekh Jeeroburkhan afin de recueillir ses réflexions sur des questions dominant l’actualité, telles que : les divulgations WikiLeaks et ses retombées, la difficile gestion des établissements publics et des corps paraétatiques, le budget de P. Jugnauth, les développements récents sur la scène politique, etc…   

 

 

Mauritius Times : L’actualité oblige, que dire de la manière de faire des officiels du Foreign and Commonwealth Office concernant le dossier Chagos?  

Chafeekh Jeeroburkhan : Je suppose que vous faites allusion aux récentes divulgations de WikiLeaks au sujet du parc marin que la GB projette autour de l’archipel, ultime péripétie de la volonté des autorités britanniques (avec la complicité des Américains) de faire échec à tout retour des Mauriciens de Chagos dans leur archipel natal et qui a provoqué l’ire de notre PM de même que celle de notre ministre des Affaires étrangères, connu pourtant plutôt pour son calme olympien !

 

Ceux qui suivent de près le dossier Chagos ne connaissent que trop bien les indélicatesses du Foreign and Commonwealth Office (FCO) en la matière. Quant aux machinations des autorités britanniques qui ont été répercutées par les médias suite aux divulgations de WikiLeaks, elles n’auront surpris, voire choqués que ceux qui les auront découvertes à cette occasion ou qui se seraient laissés berner par la manœuvre « all too obvious » de ces mêmes autorités. Souhaitons quand même que ces divulgations puissent provoquer une relance de l’offensive mauricienne pour le règlement de cette question épineuse.

 

* David Snoxell, ancien Haut Commissaire britannique à Maurice, aujourd’hui coordinateur du All Party Parliamentary Group à la Chambre des Communes, est d’avis que l’actuel gouvernement de coalition au pouvoir en Angleterre serait d’une disposition différente des gouvernements précédents et aurait la volonté de faire bouger les choses. Qu’en pensez-vous?

 

Je ne reprendrai pas la formule « perfide Albion ». Je me contenterai de rappeler, comme le veut l’autre formule non moins connue, que dans le monde cynique où nous vivons, les promesses n’engagent que ceux qui y croient !

 

Aussi longtemps que le nouveau gouvernement anglais n’aura pas indiqué en quoi consiste ces « nouvelles dispositions » ni jusqu’où il était disposé à « faire bouger les choses », l’affirmation de David Snoxell n’engagera que lui, quelque soit sa bonne volonté. Tout développement, si développement il y a, devra donc être suivi avec vigilance et circonspection, notre PM ayant déjà indiqué ce qu’il pensait en la matière.

 

Dans le passé, ayant connu des fortunes diverses devant les hautes instances de la justice anglaise suite aux procès initiés par les Chagossiens, c’est derrière le « Royal Prerogative » des « Orders in Council » que les autorités britanniques se sont retranchées pour faire échec à tout « ruling » pouvant leur être défavorable. L’ayant déjà utilisée pour créer la British Indian Ocean Territories (BIOT) en 1965 en démembrant le territoire mauricien (action condamnée par la résolution 2066 du 16 décembre 1965 des Nations Unies, alors que se mettaient en place précisément les modalités de l’accès du pays à l’indépendance) afin de mettre sur pied la base de Diego (dénoncée par la résolution de juillet 1980 de l’Organisation de l’Unité Africaine), elles y ont eu recours à chaque fois que cela a été nécessaire pour conserver leur souveraineté usurpée sur les Chagos. La décision récente de créer un parc marin autour de l’archipel ne prouve qu’une chose : qu’elles ont plus d’un tour dans leur sac. Et on voit mal le gouvernement Cameron renoncer, aujourd’hui ou dans un proche avenir, à la souveraineté britannique sur les Chagos.

 

Ce qui fait que pour l’Etat mauricien, l’enjeu principal reste le rétablissement de sa souveraineté sur ce qui devrait constituer son espace territorial selon les règles du droit international (cf. la résolution 1514(XV) du 14 décembre 1960 des Nations Unies). En conséquence, il faut à tout prix se garder d’être intelligent après coup. On sait trop bien comment le « full and final settlement » de 1982 (concernant la situation matérielle des Mauriciens des Chagos) en échange du renoncement écrit de leur droit au retour nous a mis en porte à faux quant à nos revendications territoriales sur l’archipel.

 

Si l’Etat mauricien n’arrive pas à faire valoir sa souveraineté sur les Chagos, il arrivera encore moins à s’opposer à la création du parc marin ou à obtenir le rapatriement des déracinés des Chagos. Bien entendu, ceci n’exclut pas, loin de là, des actions en ce qui concerne le parc marin et/ou le retour des Mauriciens des Chagos dans la mesure où celles-ci peuvent conduire à rétablir, au bout du compte, la souveraineté mauricienne sur l’archipel. Par contre, faute d’une stratégie cohérente, multidimensionnelle pour agir sur tous les plans et sur toutes les plate-formes que cette question engage, nous risquons de laisser passer l’occasion, pour une fois, de mener une lutte en tant que Mauriciens et cela pour ouvrir la voie, entre autres, à l’exploitation de notre zone économique exclusive comme l’a indiqué le PM.

 

* Egalement dans l’actualité: la mise sur la touche de certains nominés politiques à la tête des corps paraétatiques ou des établissements publics et d’autres dont les contrats ne seront pas renouvelés pour diverses raisons : absence de résultats, allégations de corruption, embarras pour le gouvernement… Certaines victimes du couperet premier ministériel se plaignent de cette « méthode arbitraire et injuste »… et avancent que le PM aurait dû agir sur la base d’un audit des performances en vue de séparer l’ivraie du bon grain. Tout à fait raisonnable, n’est-ce pas ?

 

Disons d’emblée que dans le contexte historique qui est le notre et compte tenu de ce qui est attendu des pouvoirs publics, on ne peut que difficilement faire l’économie des établissements publics et des corps paraétatiques. Dès lors, la question de la mission de ces organismes ainsi que des moyens dont ils doivent être dotés pour qu’ils remplissent leur rôle de manière efficace reste posée. Un des volets de cette question, sinon le plus important, reste le choix de son « top management » à qui sera confié la gestion de l’organisme en question ainsi que la réalisation des objectifs définis dans le cadre de la mission arrêtée.

 

Si la responsabilité de choix incombe à la PSC en ce qui concerne la fonction publique, pour les organismes en question diverses considérations d’ordre tout aussi divers peuvent entrer en jeu de sorte que souvent, ce n’est qu’après coup qu’on se rend compte de la justesse du choix. Les choses étant ce qu’elles sont, tout ce qu’on peut espérer au fur à mesure qu’on est amené à gérer des situations de plus en plus complexes et de plus en plus critiques, c’est qu’on puisse effectuer ces choix avec la plus grande transparence possible et qu’on puisse mettre en place des mécanismes de contrôle permettant soit de prévenir des dérives coûteuses à la collectivité soit de sanctionner des défaillances sans que ces mesures provoquent des animosités futiles et découragent des candidats à la hauteur de se mettre au service de la collectivité nationale.

 

Souhaitons que la sortie du clientélisme politique se fasse au plus vite à la faveur des exigences du fonctionnement d’une économie et d’une société dont la complexité n’ira qu’en s’accroissant.

 

* Que dire aussi de cette démarche du vice-PM et ministre des Finances, comme annoncée dans le Budget 2011, concernant la délégation des pouvoirs de la PSC, qui a provoqué un tollé dans la classe syndicale et politique ?

 

Cette décision qui a surpris plus d’un soulève des problèmes sérieux d’ordre à la fois politique et constitutionnel. Dans un contexte conflictuel où la concurrence acharnée de la part des individus ambitieux à tenter le destin et de leur groupes d’appartenance à les soutenir pour occuper des positions stratégiques dans l’administration, il est clair que dessaisir la PSC pour autoriser les ministères à procéder à des nominations (et éventuellement à proposer des promotions et distribuer des sanctions) à sa place comporte de gros risques, tant pour la stabilité que pour la bonne marche de notre société.

 

Au moment même où l’on cherche à réduire au maximum les occasions de corruption et les dangers du népotisme, on serait bien avisé de prendre en compte les dérives du clientélisme dans le cadre des consultations électorales. Ne créons pas des situations où il faudra aller jusqu’au Privy Council pour obtenir redressement des manquements qui n’ont pas lieu d’être. Les syndicats n’ont pas manqué de pointer les divers types de problèmes et méfaits qu’une telle démarche peut engendrer et les difficultés de les résorber par la suite. Qu’ils se lancent dans certaines actions pour faire échec à cette démarche ne doit donc pas nous étonner.

 

Notre constitution prévoit bien la délégation du pouvoir de la PSC dans certaines conditions avec les restrictions qui vont de soi. Par contre, le changement évoqué est d’une telle portée qu’il nécessitera à son tour des changements constitutionnels dont il n’est pas dit qu’ils seront faciles à obtenir. L’argument de la lenteur de la PSC évoqué par Pravind Jugnauth est loin d’être convaincant.

 

* Pensez-vous que le ministre Jugnauth a réussi son premier budget sous l’actuel gouvernement de l’Alliance de l’Avenir ? L’opposition MMM estime que « Pravind Jugnauth a fait pire que Rama Sithanen » – bien des choses auraient, selon lui, été « cachées et camouflées » dans le budget et la « petite compensation salariale » a déjà été engloutie par l’augmentation des tarifs d’électricité, ce qui aura un effet cascade sur d’autres prix…

 

Si on laisse de côté les questions de style et de comparaisons stériles entre l’actuel ministre des Finances et son prédécesseur, les différences d’appréciation des uns et des autres de ce que le budget leur apporte et de ce qu’il leur coûte ne sauraient surprendre. Les louanges des uns et les critiques des autres forment également partie de la rhétorique de circonstance. En ce qui me concerne, au lieu de vous entraîner dans les méandres des chiffres, je me contenterai de faire quelques remarques sur l’exercice budgétaire dans son ensemble.

 

Tandis que tout le monde se polarise sur le budget, c’est-à-dire sur l’enveloppe des dépenses et des revenus publiques et de leur ventilation pour l’année à venir, il est clair que si on veut savoir ce qu’on va devenir à moyen et à long terme, on ne peut raisonner dans le cadre de l’horizon 2011. Au-delà des dépenses de fonctionnement, c’est des dépenses de développement dont il faudrait parler pour pouvoir juger de la justesse de la politique économique et de ses retombées envisageables pour les années à venir.

 

Il a été question de rééquilibrer notre croissance et nos marchés pour être moins vulnérable aux impacts des fluctuations économiques ainsi que de créer un fonds souverain pour stabiliser le marché de changes et mieux résister aux fluctuations qu’on ne maîtrise pas. Le PM quant à lui a voulu parler d’une île Maurice viable dans le cadre du projet MID. On aurait aimé voir le schéma directeur concernant l’aménagement du territoire correspondant d’une part et celui concernant l’énergie de l’autre car le recours aux forces du marché et à l’initiative privée figure en bonne place pour les projets PPP, par exemple.

 

C’est vrai qu’on fonctionne dans un cadre libéral qui impose ses propres contraintes mais on ne peut se décharger entièrement sur le marché ni pour les projets infrastructurels ni pour atteindre des objectifs soutenus en matière de productivité et de compétitivité. D’une part, on doit assurer l’encadrement de ces projets. De l’autre, la nomenclature des métiers qui vont concourir à la croissance recherchée doit être définie et les ressources importantes pour rehausser les qualifications professionnelles des ouvriers et techniciens, mises à disposition de façon à ce que la main-d’œuvre locale puisse être plus efficace et que les investisseurs étrangers puissent trouver sur place les compétences qu’ils recherchent.

 

Sans un modèle mixte plan/marché nous ne ferons que nous exposer davantage aux forces que nous ne maîtrisons pas.

 

* Il semblerait que l’actuel ministre du Tourisme ne serait pas sur la même longueur d’onde que son prédécesseur par rapport à certains dossiers. Il y a d’abord eu le conflit concernant la politique de recrutement pratiquée par le ministère du Tourisme lorsqu’il était sous la tutelle de Xavier-Luc Duval et ensuite des modifications apportées à l’organisation du Festival Créole par rapport à sa durée, passant de sept jours à deux ainsi qu’au budget qui a été revu à la baisse. Est-ce, selon vous, le fait d’un simple conflit de personnalité ou est-ce symptomatique d’un malaise qui gagne les rangs de la coalition gouvernementale?

 

Il n’y a rien de plus normal que des écarts de style, de pratique et de décision entre le responsable sortant d’un organisme quelconque et son successeur. Par contre, ce qui importe, ce sont les motifs de ces écarts et c’est ici que les interprétations peuvent diverger.

 

Dans le cas qui nous concerne, ces écarts tiennent pour une large part au fait que dans le précédent gouvernement, Xavier Duval était à la fois chef de parti, ministre du Tourisme et VPM et donc les décisions qu’il a prises peuvent difficilement être du même ordre que celles de son successeur, Nando Bodha.

 

Toutefois, le fait qu’avec l’arrivée de Nando Bodha, le brand « Mauritius c’est un plaisir » semble avoir cédé la place au plus récent et plus court « Divine île Maurice » et que maintenant, les célébrations du Festival Kréol passent de sept jours à deux jours, ne va pas sans soulever quelques conjectures pas tout à fait illégitimes.

 

A ce stade, aller jusqu’à inférer un malaise au sein de l’Alliance de l’Avenir, c’est aller un peu vite en besogne. C’est Navin Ramgoolam qui a voulu de ce ministère de l’Intégration sociale et qui l’a confié à Xavier Duval. Si malaise il y a, il faudrait regarder du côté du rapport Navin/Xavier plutôt que du côté du rapport Xavier/Nando. De même, si des stratégies divergentes existent entre les partenaires de l’Alliance de l’Avenir, il faudrait qu’elles se manifestent de manière plus explicite pour qu’on puisse en conclure quelque chose de pertinent.

 

* Dans sa dernière édition, Lekolozis, la publication des Verts Fraternels, dit sa déception de voir la même rengaine dans l’organisation du Festival Créole: « utilisation de la culture créole comme une occasion de marketing pour l’industrie touristique et de propagande en faveur des ministres impliqués »… alors que « les Seychelles offrent une toute autre vision d’un festival utilisé comme une occasion de mettre en valeur cette culture… de la rendre plus explicite pour unifier tout un peuple ». Qu’en pensez-vous?

 

Le rapprochement avec les Seychelles pose problème dans la mesure où, tandis que sur place, le caractère culturel plus ou moins homogène de la population fait que ce festival semble concerner tout le monde, à Maurice, il sert d’une part de plate-forme à un segment de la population pour s’affirmer comme groupe ethnico-culturel distinct et de l’autre, du fait de l’implication du ministère du Tourisme, il n’est pas à l’abri de dévoiements au profit politique de certains.

 

Selon moi, une réflexion profonde serait nécessaire pour repenser les tenants et les aboutissants de ce festival de sorte qu’il soit plus culturel que commercial et que, s’il veut mobiliser d’autres peuples partageant des similitudes culturelles, il le fasse à partir des spécificités afro-mauriciennes et ne se limite pas à des aires culturels francophones. Je pense, par exemple à une artiste comme Cesaria Evora qui, à ma connaissance, n’a pas jusqu’ici été invitée à y participer.

 

* Sylvio Michel des Verts Fraternels a exprimé ses craintes que la Truth and Justice Commission ne se contente de faire son travail qu’à moitié. La Commission n’a jamais convoqué, affirme-t-il, les personnes concernées par l’esclavage et l’engagisme: ceux qui ont hérité d’énormes fortunes (par le travail gratuit des esclaves… ou le travail mal payé de l’engagisme), de l’indemnisation obtenue de l’Angleterre…

 

Depuis belle lurette, les Verts Fraternels ont clamé haut et fort que le redressement des torts faits aux descendants d’esclaves passait par la compensation matérielle des personnes concernées et avait misé sur la Truth and Justice Commission de prendre en charge ce volet de leur revendication.

 

Tout en prenant en compte des demandes d’examen de cas d’expropriation forcée ou frauduleuse spécifiques, la Commission a bien indiqué qu’elle ne pourrait tout au plus que rouvrir des dossiers qui auraient été classés s’ils avaient emprunté la voie légale normale. Pour mémoire, notons que le Professeur R. Shell avait purement et simplement déclaré, avant même d’avoir formulé la moindre recommandation, qu’il ne saurait nullement être question de compensation dans le cadre des travaux de la Commission !

 

Quant à l’audience de ceux qui auraient tiré profit de l’esclavage et de l’engagisme, il me semble qu’Alex Boraine répondrait que cela relèverait plus du travail d’une Truth and Reconciliation Commission (du type qui a opéré en République Sud-africaine où il s’agissait de régler à chaud des contentieux précisément dans une optique non punitive mais de réconciliation pour garantir une paix sociale sous le nouveau régime instauré en 1994) que de celui de la Truth and Justice Commission qu’il préside.

 

De même, il me semble que les éléments du type que les Verts Fraternels voudraient rajouter aux dossiers ouverts iraient plus volontiers dans les compilations des groupes de travail dont les « findings » vont précisément servir de base à la rédaction des recommandations dont je vous parlais à l’instant.

 

* Sur cet arrière-fond, comment voyez-vous la récente décision du ministre de l’Education d’aller de l’avant avec l’introduction du « Kréol Morisyin » comme matière optionnelle au niveau du primaire (le même exercice devant suivre pour le Bhojpuri) ?

 

J’ai déjà indiqué, dans vos colonnes ici même et ailleurs que la survie de l’île Maurice passait par le multilinguisme : la maîtrise formelle de notre langue devrait aller de pair avec celle des langues savantes (anglais, français) et des langues de cultures ancestrales (africaines, indiennes, chinoises et française). L’occasion devrait être donnée à tout Mauricien de maîtriser au moins trois langues, le morisyin, l’anglais et une langue ancestrale de son choix. De nos jours, la dominance du français veut que l’anglais a disparu du paysage langagier, les langues ancestrales sont en passe de l’être aussi (les films de Bollywood sont visionnés avec sous-titrage français) et le morisyin n’est accepté formellement que déguisé en français !

 

Quant à la décision ministérielle en question, elle constitue, selon moi, un recul pour la société mauricienne à plus d’un titre. Le ministre a réussi à « kill several birds with one stone » ! Je m’explique:

 

1) il a transformé le seul dénominateur commun, le « morisyin » (qui fait de nous tous des citoyens mauriciens) en « kréol morisyin », « langue ancestrale » (selon Dev Virahsawmy) d’une des composantes de la population mauricienne, à savoir les « afro-créoles » (que je dénomme Afro-mauriciens pour ma part, n’en déplaise au même Dev Virahsawmy, qui détient le brevet de cette invention !) ; et de ce fait prive le Mauricien du socle sur lequel il aurait pu ériger sa personnalité spécifique dans le concert des nations.

 

A mon avis, c’est la tentative de poser le « Morisyin » comme langue d’un segment de la population mauricienne qui, toute proportion gardée, a fait apparaître un mouvement analogue en faveur du Bhojpuri.

 

2) la langue n’étant pas stabilisée (ceux qui l’utilisent aujourd’hui font fi de sa spécificité sur tous les plans : phonologique, morphologique et stylistique. Les sons, les règles grammaticales ainsi que les tournures spécifiques de la langue subissent de telles mutilations à longueur de journée dans les médias et dans des contextes d’échanges formels que je me dis que la promotion qu’a connue la langue récemment est plus qu’un cadeau empoisonné.

 

Non seulement, les tout-petits, plongés dans l’environnement qui prévaut, vont finir par reproduire les travers des adultes spontanément, mais la classe des adultes (entendre ceux au bas de l’échelle sociale) dont elle constitue l’unique univers verbal et d’interactions socio-langagières se verra privée de sa langue une deuxième fois : la première, parce que sa langue n’était pas reconnue comme telle (il s’agissait d’un patois, d’un dialecte, etc.), la seconde, parce que celle-ci n’est pas assez « respectable » pour figurer parmi les langues savantes et de culture que manient les classes aisées sans les métamorphoses que j’ai indiquées plus tôt.

 

Encore une fois, un facteur de cohésion sociale rate sa vocation toute trouvée.

 

3) en créant « Lakademi Kreol Morisyin », il commet un double impair : d’abord, le soin de préparer l’entrée du morisyin à l’école aurait dû être laissé au MIE et non aux acteurs divers qui ont d’autres agendas que pédagogiques en la matière. (Signalons en passant que si cette introduction était fondée sur des considérations pédagogiques, on ne voit pas pourquoi elle n’est qu’optionnelle. Elle devrait d’emblée concerner l’ensemble des élèves du primaire).

 

Ensuite, vu l’absence de réflexion sur la question de l’acquisition du langage par les tout-petits, c’est une entité capable de prendre en charge les recherches les plus récentes en la matière (je pense par exemple aux travaux de Jacques Mehler, entre autres) qu’il aurait fallu mettre sur pied au sein du MIE.

 

Et enfin, compte tenu de l’importance du multilinguisme et des rapports entre langues dans le contexte mauricien, c’est le centre de recherche sur les langues, annoncé lors du forum sur l’introduction du morisyin comme matière optionnelle, qu’il aurait dû avoir lancé.

 

Je ne suis pas en train de dire qu’il s’agit là de mauvaises intentions de la part du ministre. Je ne fais que signaler quelques effets pervers d’une décision fâcheuse.

 

* Un groupe de réflexion composé de militants qui avait rédigé une analyse des raisons de l’échec de la stratégie politique du MMM lors des dernières élections avait estimé que la stratégie du PTr dans les mois et années à venir consisterait à mettre en place une plate-forme multi-ethnique pour combattre le MMM. « Le MMM sera présenté comme le parti des minorités qui n’a aucune chance d’accéder au pouvoir sur cette base » avait-il noté. A voir les sorties publiques ciblées et les discours du PM cers dernières semaines, il semblerait que ce groupe de réflexion avait vu juste ?

 

Faisons un petit retour en arrière. Quand je dis que le MMM est devenu au fil du temps un néo-PMSD et donc le parti des minorités, il ne s’agit pas que d’une formule pour frapper l’opinion. Il s’agit de bien prendre la mesure de ce qui s’est produit avec la cassure du MMM après la victoire inédite de 60-0 en 1982.

 

En effet, c’est autour de l’avènement du suffrage universel avec la réforme constitutionnelle de 1947 qu’est apparue la partition politique du pays sur des bases ethnico-culturelles. Celle-ci s’est consolidée dans les vingt ans qui ont suivi pour donner les résultats que l’on sait en 1967, à savoir une division qui réunissait en gros les minorités ethniques d’un côté sous la houlette du PMSD et la majorité de l’autre sous la bannière du Parti de l’Indépendance, où pour la première fois, le CAM et l’IFB faisaient cause commune avec le PTr sur la question de l’indépendance.

 

Le MMM lui-même vit le jour dans le contexte agité des bagarres raciales de 1968 et de la recherche d’un nouveau souffle de la part d’un électorat déboussolé avec la coalition qui s’en suivit entre le PTr et le PMSD. Et quiconque se replacerait dans le contexte de la victoire de Dev Virahsawmy à Triolet-Pamplemousses en 1970, aurait prédit l’accès au pouvoir par la voie royale pour le MMM. Toujours est-il que cette victoire qui a fini par arriver s’est soldée, pour diverses raisons, par la cassure du MMM lui-même. Ainsi naquit d’un côté le MSM sous la conduite d’Anerood Jugnauth et ce MMM-néo-PMSD dont je parle sous la direction de Paul Bérenger et fut reconduite de plus belle la partition politique de 1947 et de 1967.

 

Depuis, avec le retour du PTr sur la scène politique sous la direction de Navin Ramgoolam, une configuration telle s’est dessinée sur la scène politique que tout parti voulant remporter les élections générales se trouve enfermé dans la nécessité d’y aller non pas tout seul mais coalisé avec un des autres principaux partis existants.

 

Ce dont parle le groupe de réflexion que vous mentionnez, c’est non comment le MMM est devenu un néo-PMSD mais comment il peut se dégager de cette ornière où il s’est engouffré et où il risque de demeurer si le PTr réussit ce que le groupe appelle la mise sur pied d’une plate-forme multiethnique. (Le MMM a aussi tenté l’expérience de la plate-forme multiethnique, mais pas avec le même mixte ni dans les mêmes proportions !)

 

En fait, faute de pouvoir se présenter d’emblée comme parti national (option qui lui restait encore ouverte après la victoire de 2005), le PTr a joué et continue de jouer la carte multiethnique car la configuration que j’ai évoquée impose une telle stratégie. Les récentes mesures concernant l’introduction du Kréol et du Bhojpuri à l’école, la création des divers centres culturels et « language unions », le lancement des nouvelles chaînes de télé semblent autant d’efforts déployés dans cette direction. Par ailleurs, le PTr peut continuer à tenir un discours fédérateur, conforté qu’il est de l’accueil flatteur fait au multicultiralisme mauricien sur la scène internationale.

 

Mais une telle « fédération » reste fragile, ses éléments disparates ne se regroupant en fédération que pour promouvoir leurs intérêts propres et non l’intérêt général au nom duquel tout pouvoir démocratique est appelé à gouverner. Les observateurs internationaux sont loin de se douter que ce « multiculturalisme » est travaillé par des forces centrifuges qui risquent de produire des effets désastreux malgré toute notre bonne volonté et nos beaux discours.

 

* Par ailleurs ces militants avait conseillé au MMM d’abandonner la stratégie majorité/minorités et de se concentrer sur la consolidation du parti, de retourner aux sources, à ses valeurs fondamentales traditionnelles, etc. Voyez-vous le MMM prendre cette option?

 

Comme je vous le disais, en tant qu’héritier du clivage majorité/minorités (1947, 1967) reconduit en 1982 avec la cassure MMM/MSM dans la course pour le pouvoir, le MMM a dû effectuer un virage à 180° : du discours radical consistant à condamner la démocratie parlementaire et à mener un combat politique au nom d’un socialisme mauricien à la prise du pouvoir par voie électorale, le MMM s’est coulé dans le moule du néo-PMSD et s’est trouvé confronté à la nécessité de remonter la pente de ce clivage. Quand il s’est penché sur la question de la division majorité/minorités, c’était pour la dissoudre en multipliant les minorités, surtout au sein de la majorité. Ce faisant, il a précisément fourni l’occasion au PTr d’aller de l’avant avec sa plate-forme multiethnique.

 

Tout aussi louable que peut paraître l’appel du groupe de réflexion d’un retour aux sources, sa réalisation est hors de la portée du MMM d’aujourd’hui.

 

* Dans la foulée des réflexions menées par le Mouvement 1er mai, il a beaucoup aussi été question ces derniers temps du passage à une deuxième république. Le PM comme le leader de l’opposition se sont appropriés la formule. S’agirait-il encore une fois d’usurpation de paternité ?

 

Confrontés qu’ils sont à la quadrature du cercle de la scène politique locale, les principaux protagonistes politiques cherchent diverses issues. Pour certains, c’est la stratégie à mettre en œuvre sur le terrain pour marquer des points lors des consultations électorales qui est privilégiée ; pour d’autres et pour tous, ce sont les aménagements à amener à la Constitution et au système électoral pour mieux contourner les difficultés de la dite quadrature qui priment. Dernièrement, l’idée d’une réforme constitutionnelle et électorale conduisant à une deuxième République semble avoir fait du chemin de part et d’autre au point où certains des protagonistes ont vu leur bébé changer de mains !

 

Pour s’en tenir à l’essentiel, disons que la réforme du système électoral consistant à « injecter une dose de proportionnelle » dans notre système « First Past the Post » semble avoir fait l’unanimité étant donné qu’il garantit aux partis exclus d’une coalition gagnante de ne pas tout perdre à l’occasion d’une consultation quelconque et pourrait pousser certains à caresser l’idée d’une coalition post électorale s’ils sont sûrs de pouvoir faire le plein des votes et donc des sièges en affrontant l’électorat sur une base individuelle. Qu’une telle pratique aille à l’encontre de ce qu’ils qualifient eux-mêmes d’approfondissement de la démocratie (renforcement du pouvoir des chefs de parti et dé-liaison des mandants de leurs représentants figurants d’emblée sur la « Party List » sans homologation ni contrôle local) ne leur semble poser aucun souci.

 

En ce qui concerne la réforme constitutionnelle, la formule d’un régime semi-présidentiel semble rencontrer un accueil favorable tant chez le PM actuel que chez le chef de l’opposition. Si on est cynique, on peut dire qu’une telle formule leur irait comme un gant, permettant à l’un de devenir président et à l’autre d’être premier ministre, avec un partage des pouvoirs pouvant satisfaire les sensibilités ethniques principales et rivales.

 

Le PM a maintes fois évoqué des consultations et des travaux mobilisant des experts pour effectuer une telle réforme, celle-ci devant aussi prendre en charge la suppression de la nécessité pour tout candidat de décliner sa « communauté » lors de son enregistrement comme candidat aux élections ainsi que le redécoupage électoral au vu de l’évolution démographique des circonscriptions.

 

Reste à voir si la sagesse consistant à conserver un président symbolique, au dessus des partis et pouvant servir de « buffer » en situation de crise prévaudra ou non et si un bipartisme supra-communal pourra émerger pour nous apporter la stabilité dont nous avons besoin afin de faire face aux défis présents et à venir (doit-on souligner qu’aucun effort ne sera fait dans ce sens si on adopte l’inclusion de la dose de proportionnelle dans notre système électoral actuel ?).  

 

A ce titre, je recommanderai la lecture de l’article suivant du Professeur A. de Smith : Mauritius: Constitutionalism in a Plural Society – Modern Law Review, Vol. 31 No 6, Novembre 1968 qui devrait se révéler édifiant. 

 

Espérons donc, envers et contre tout ! 

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