‘Maurice souffre d’un manque de leadership chronique. Certains s’interrogent même s’il y aurait un pilote à bord !’

Interview : Cassam Uteem, Ancien Président de la République —

‘La proposition de la ‘Deuxième République’ était la recette toute indiquée pour une instabilité politique permanente’

‘La colère gronde dans la rue. Mais quel visage de l’alternance les différentes composantes de l’Opposition parlementaire et extra-parlementaire nous
présentent-elles ?’

Le terrorisme est un phénomène qui frappe l’opinion publique dans le monde entier. Différentes formes de violence (assassinats, attentats, enlèvements, prise d’otages, sabotages) alimentent les débats. Divers pays se regroupent pour se donner les moyens de combattre ceux qui sont entrainés par la spirale de la violence. Faut-il distinguer entre utilisation licite et illicite de la violence ? A partir de quel moment un acte de violence devient-il un crime ? Cassam Uteem nous en parle de cela et d’autres sujets qui dominent l’actualité, dont la Presidente de la Republique, la passation du pouvoir…

Mauritius Times : Le gouvernement a proposé des amendements à la ‘Prevention of Terrorism Act’ (POTA), cette semaine-ci, en vue de renforcer la lutte contre le terrorisme, tout en prenant en ligne de compte les dispositifs au plan international. Pensez-vous que ces amendements soient « far-reaching » ?

Nous ne pouvons nier le fait que le terrorisme – même si, je préfère, personnellement, utiliser le terme extrémisme violent — ait pris encore plus d’ampleur depuis cette dernière décennie, en particulier suite à l’intervention américaine et de ses alliés en Irak et au bombardement aveugle de la population civile causant des milliers de morts d’hommes, de femmes et d’enfants innocents.

Ensuite, il y a eu le régime sanguinaire de la Syrie qui ne finit pas de massacrer son propre peuple. Cette région du monde a été ainsi transformée en terreau de la violence et de l’extrémisme violent allant jusqu’à donner naissance à une organisation qui se réclame de l’Islam (IS) mais dont les actes de barbarie et de cruauté relèveraient plutôt de la démence et sont à l’opposé de l’enseignement et des valeurs universelles portées par cette religion.

L’IS s’est même transformée en une organisation transnationale ayant ses tentacules ailleurs au Moyen Orient mais également, avec l’aide des alliés, en Europe et en Afrique avec notamment le Boko Haram, qui n’hésite pas à enlever les filles, à piller et à tuer semant la terreur à travers les frontières de plusieurs pays d’Afrique centrale et occidentale. En 2015, IS et ses alliés ont lancé des attaques dans pas moins de 28 pays, y compris la France, la Belgique, la Turquie et la Tunisie. D’autres groupes terroristes agissent en Afghanistan, au Pakistan, en République Centre Africaine, au Soudan, en Somalie et au Burundi.

Il a été clairement établi, selon des analyses statistiques fiables, que les principaux facteurs liés au terrorisme, dans les pays en développement, sont la violence politique utilisée par un Etat (state sponsored terror) sous forme d’exécutions extra judiciaires, d’emprisonnement sans aucune forme de procès, de la pratique de la torture et de l’implication de l’Etat concerné dans un conflit local ou international.

En ce qu’il s’agit des pays développés, notamment européens, les facteurs socio-économiques jouent un rôle important en matière de terrorisme, par exemple, le chômage parmi les jeunes, le taux de criminalité, l’accès facile aux armes, la perte de confiance dans le processus électoral, le sentiment d’exclusion. Les combattants étrangers d’IS en Syrie sont des jeunes éduqués mais au chômage, ou ayant des faibles revenus, et qui ont le sentiment d’être exclus dans leur pays d’origine.

Autant que je sache, Maurice n’appartient ni à l’un ni à l’autre catégorie de pays que je viens de mentionner. Je ne vois donc pas la raison d’être de tels ‘sweeping’ amendements à une législation, la POTA, qui demeure pour moi une loi anti-démocratique, mais qui est toujours en vigueur.

Il faut agir avec circonspection, prudence et sagesse dans cette affaire qui pourrait avoir une connotation autre que celle que l’on souhaite, donnant ainsi l’impression qu’on agit sur des directives venant d’ailleurs, de je ne sais où, ou les problèmes auxquels ces pays font face sont autrement différents et ne ressemblent nullement à notre situation locale.

Il nous faut absolument éviter de faire comme ces pays qui prennent pour cible une section de leur population après les avoir traités comme des citoyens de 2e ou 3e zone. Nous n’avons pas de tels problèmes ici. N’en créons pas.

* On se souvient que c’est principalement ce projet de loi présenté en 2002 qui avait occasionné de sérieuses différences d’appréciation entre le gouvernement d’alors et vous-même, et qui devait déboucher sur votre départ de la State House. Avec recul, pensez-vous que vos craintes étaient justifiées ? Ou, peut-on dire que la POTA aura quand même aidé à épargner notre pays de ce que d’autres juridictions ont malheureusement connu ? Puisque ça n’arrive pas qu’aux autres, non ?

Je ne suis absolument pas contre une législation anti-terroriste car je suis foncièrement contre toute forme d’extrémisme, particulièrement l’extrémisme violent ou le terrorisme.

Toutefois, je suis contre les lois anti-démocratiques et donc anti-constitutionnelles. C’est la raison principale pour laquelle, en tant que Président de la République, j’avais refusé d’avaliser la POTA, préférant présenter ma démission plutôt que de donner mon accord à une loi que je considérais anti-constitutionnelle et anti-démocratique. Autant que je sache, depuis son entrée en vigueur, la POTA n’a été utilisée que deux fois. Dans le premier cas, l’accusé a été trouvé non-coupable et, malheureusement, j’ignore l’issue du deuxième cas. Nous disposons d’un corpus de lois criminelles suffisamment étoffé pour mater toute velléité de semer la terreur ou de jouer au terroriste-amateur.

Il n’y a pas, que je sache, d’organisation terroriste à Maurice. Il peut y avoir de rares cas d’individus qui se laissent embobiner par des propagandes faussement religieuses qui, jouant sur les émotions, les attirent dans un guet-apens. Ces individus endoctrinés prennent alors la décision, de leur propre chef, d’aller se joindre aux organisations de terrorisme internationales. On ne se sert pas d’un marteau pour tuer une fourmi !

Notre pays aurait plutôt intérêt à considérer si nous devons continuer à nous identifier aux grandes puissances, notamment les Etats-Unis, et encourager ces derniers à maintenir une base militaire, voire nucléaire, sur Diégo Garcia qui est une partie de notre territoire, en échange d’un loyer. Les attaques aériennes et les bombardiers qui ont fait des centaines de milliers de victimes innocents en Irak et en Afghanistan sont partis de cette base-là. Pour protéger notre pays d’attaques terroristes éventuelles, il nous faut absolument dénoncer la présence de la base militaire sur notre territoire et réclamer son retour à notre patrimoine.

* Il semble que la présidence de Mme Ameenah Gurib-Fakim ne fait plus l’objet de contestation de la part de certains dirigeants de l’actuel gouvernement puisque l’on n’en parle plus depuis quelques jours. Mais pensez-vous qu’il est temps de « revisit » le rôle et les fonctions du Président de la République ?

Je le constate moi aussi et c’est tant mieux. La Présidente n’est certes pas au-dessus des critiques mais critiques et contestations, s’il y en a, doivent d’abord faire l’objet de discussions et d’échanges entre la Présidente et le Premier ministre. Ceux-ci, en principe, ont des rencontres hebdomadaires, ou au sein du cabinet ministériel et non sur la place publique.

Il n’appartient surtout pas à un ministre d’exprimer publiquement des critiques à l’encontre de la Présidente. Les médias, par contre, peuvent et doivent faire des critiques mesurées, dans les limites du respect et de la décence, lorsqu’ils considèrent que c’est absolument nécessaire, dans l’intérêt public, de le faire. La presse n’hésitait pas à me sermonner lorsque j’occupais le fauteuil présidentiel !

* Nous faut-il, par exemple, d’un « ceremonial President » ou d’un « Executive President » – ce qui nécessitera un changement dans le mode d’élection du Président, ou d’un système semi-présidentiel comme celui proposé dans le cadre de la «Deuxième République » de l’alliance PTr-MMM en 2014 ?

Je ne suis pas en faveur d’un changement de notre système actuel avec un Président, élu par l’Assemblée nationale, agissant comme garant de la Constitution et la présidence traitée comme un lieu de rassemblement et de ralliement au-dessus de la mêlée et au-delà de la politique partisane et avec un Premier ministre et son cabinet ministériel détenant le pouvoir exécutif.

La proposition de la ‘Deuxième République’, dont vous faites mention, était la recette toute indiquée pour une instabilité politique permanente et était tout à fait inappropriée pour un pays comme le nôtre. Le peuple a eu donc raison de la rejeter. Toutefois, à l’intérieur du système, il serait souhaitable d’avoir un partage de responsabilités, si ce n’est de pouvoirs, dans le but d’optimiser la fonction présidentielle. Je pense notamment aux domaines de politique étrangère et de la culture…

* Qu’il soit un « ceremonial President » ou non, présider sur la transition à venir à la tête de l’Exécutif vous paraît-il moins compliqué pour un Président de la République que d’autres questions relatives aux affaires de l’Etat ? ‘You’ll go by the book’, les considérations de moralité n’interviennent pas dans cette affaire, n’est-ce pas ?

La Constitution doit évidemment, et en toute circonstance, être respectée. Dans le cas que vous évoquez, il n’y a aucune équivoque. Si le poste de Premier ministre devient vacant, pour n’importe quelle raison, même au cas où le gouvernement est mis en minorité entrainant sa démission et que le Premier ministre ne recommande pas la dissolution de l’Assemblée nationale, en vertu des provisions de la Constitution, le Président en exercice doit impérativement nommer Premier ministre celui, qui, de son point de vue, commande une majorité à l’Assemblée Nationale et une fois nommé, celui-ci constitue juste après son cabinet ministériel.

Dans le cas présent, si le Premier ministre SAJ devait démissionner, c’est incidemment son fils Pravind qui lui succéderait. La situation inédite de passation de pouvoir de père en fils, pour cause d’incapacité physique ou pour toute autre raison, donnerait l’impression que nous sommes en régime dynastique et ce serait très dommageable pour notre pays.

Ne pourrait-on envisager un scénario où le nouveau Premier ministre dès qu’il assume ses fonctions annoncerait la date des élections générales dans un délai raisonnable ? Est-ce utopique ? Je pense que l’éthique et la moralité auraient alors primé.

* Mais ce qui devient une habitude à Maurice depuis un certain temps, c’est l’usage abusif du justificatif légal par nos élites politiques pour des décisions politiques ou administratives. La passation du pouvoir à la tête du gouvernement, la mise à pied de l’ex-CEO d’Air Mauritius, tout ce qui se passe autour de l’affaire Boskalis, etc., ramènent au plus bas le niveau de gouvernance publique dans le pays. Comment réagissez-vous devant cet état des choses?

Pour la passation de pouvoir à la tête du gouvernement, je crois vous avoir proposé la voie honorable à suivre. Quant à Air Mauritius, n’importe quel Mauricien sensé ne peut qu’être outré de la manière dont son CEO, Megh Pillay, a été limogé. Le Conseil d’Administration de la Compagnie d’aviation nationale, une Compagnie cotée en bourse, doit des explications aux actionnaires et au pays pour cette décision qui a déjà fait beaucoup de tort à l’image de marque du pays. L’affaire Boskalis faisant l’objet de poursuites judiciaires, je ne la commenterai pas. On ne peut toutefois dire que le Premier ministre donne le bon exemple ou fait montre de bonne gouvernance lorsqu’il maintient à son poste, au nom de la présomption d’innocence, son conseiller impliqué dans cette affaire.

* En attendant, que faites-vous de l’approche de nos élites politiques à l’hôtel du gouvernement et de leurs propositions en vue de solutionner les problèmes et autres tracasseries que rencontrent les Mauriciens dans différents domaines et à différents niveaux ? Au niveau du combat contre la drogue, la criminalité en général, la relance de l’économie… ?

C’est un constat quasi-unanime que malgré la présence de quatre leaders politiques au sein du gouvernement, le pays souffre d’un manque de leadership chronique. Certains s’interrogent même s’il y aurait un pilote à bord !

L’impression générale qui se dégage de cette situation où notre Premier ministre, pour des raisons évidentes, n’est pas en mesure d’assumer pleinement, comme il le faisait auparavant, ses devoirs et ses responsabilités – et il le démontre bien par ses réponses à l’Assemblée nationale, par exemple – c’est qu’il y a un laisser-aller général avec non pas l’absence de décisions mais également de plusieurs centres de décisions qui envoient souvent des signaux contradictoires.

Le Commissaire de Police reçoit des ‘instructions’ des ministres et on trouve que c’est dans le cours normal des choses. Les fonctionnaires et les chefs de service, souvent désemparés, s’ils ne font pas à leur guise, essaient de suivre les instructions de ceux qu’ils perçoivent comme étant les chefs du moment. Entretemps l’économie piétine, la situation sociale se dégrade et la drogue synthétique…tue.

* Alors qu’on fait état d’une grande désillusion à l’égard du pouvoir pour différentes raisons et que les résultats tardent à arriver, ce qui devrait créer les conditions défavorables pour le pouvoir en place, cette situation ne semble pas émouvoir le gouvernement. Il semblerait que l’opposition ne soit pas capable d’inquiéter le gouvernement non plus. Qu’est-ce qui expliquerait cela, selon vous ?

Je crois vous avoir donné les raisons qui, de mon point de vue, ont amené à cette désillusion, ce désenchantement d’une population qui avait placé tant d’espoir dans une équipe qui avait promis monts et merveilles mais qui n’arrive pas à respecter les engagements pris.

Cependant, en face d’un gouvernement, aujourd’hui décrédibilisé pour ne pas dire impopulaire, mais qui jouit quand même d’une majorité plus que confortable à l’Assemblée nationale, nous avons une opposition non seulement clairsemée mais divisée et sans stratégie commune. La colère gronde dans la rue.

Mais quel visage de l’alternance les différentes composantes de l’Opposition parlementaire et extra-parlementaire nous présentent-elles ? Est-ce un visage différent de celui des tenants actuels du pouvoir ? Sans alternative, il n’y aura pas d’alternance !

* Si la majorité ne se manifeste pas pour exprimer son désaccord avec la manière de faire de l’establishment politique, la remise en question de nos pratiques et de nos mœurs politiques ne se fera pas, n’est-ce pas ? Est-ce en raison du désenchantement des Mauriciens avec la chose politique ou deviennent-ils de plus en plus ‘pouvoiristes’, s’accommodant comme bon leur semble avec le pouvoir en place ?

L’establishment politique entend souvent la voix du peuple, la voix de la raison, lorsqu’il est hors du pouvoir, quand c’est déjà trop tard pour lui. On voit et on entend bien chaque jour l’expression du désenchantement de la majorité des Mauriciens à travers les manifestations de colère de plus en plus nombreuses dans les média et sur les réseaux sociaux dont Facebook, mais cet establishment-là n’en fait pas grand cas, fait la sourde oreille ou l’ignore superbement.

Il y également une mentalité de ‘rodère boutes’, encouragée par les politiciens, qui s’est développée parmi la population au détriment des principes de justice, d’équité, de moralité et de méritocratie, qui n’ont hélas, plus cours. ‘Let us make hay while the sun shines’ semble être la devise d’un grand nombre de nos concitoyens ! Et cela ne peut qu’encourager les tenants du pouvoir de continuer à agir à leur guise.

* La remise en question de l’opposition et de son fonctionnement ne s’est pas fait malgré la défaite de décembre 2014. Le PTr parvient à mobiliser une bonne foule lors de ses congrès, mais reste toujours bloqué en raison des tracasseries que connaît son leader. Le MMM s’est donné une nouvelle constitution, mais qui, de toute évidence, n’est pas faite pour inquiéter l’actuel leadership. Votre opinion ?

Les partis politiques, ceux de l’opposition comme ceux du gouvernement d’ailleurs, sont des organisations qui opèrent selon une formule ‘démocratique’ particulière : même lorsqu’il y a des élections internes, le leader est toujours reconduit et on retrouve toujours soit les mêmes personnes aux différents postes de commande soit une équipe dirigeante qui n’est qu’une variante des précédentes.

Ceux qui, avec raison, réclament de nouvelles têtes doivent donc attendre, pour longtemps encore peut-être, et s’accommoder de la situation actuelle. Cela étant, pour assurer l’alternance, si elle était souhaitable, les forces de l’opposition ne pourraient se présenter aux prochaines élections en ordre dispersé et s’attendre à les remporter. Elles doivent trouver une formule d’entente, qui reposerait sur un programme gouvernemental audacieux mais réaliste, et une liste de candidats qui répond aux attentes d’une population désenchantée depuis les élections de décembre 2014.

Tout le monde sait mais préfère ne pas le dire à haute voix : le choix du candidat au poste de Premier ministre est primordial pour remporter les élections générales. Pour les prochaines, la majorité actuelle, avec ses différentes composantes, connait déjà le nom de son candidat à la primature. Qu’en est-il de l’opposition unie ou désunie ?

* La dernière que nous avons apprise de Sir Anerood Jugnauth par rapport à l’affaire Chagos, c’est que des officiels américains et britanniques lui ont parlé « comme à un esclave », lors d’une réunion dans son bureau en juin dernier et au cours de laquelle des menaces de sanctions ont été proférées contre le gouvernement mauricien pour avoir sollicité l’aide des Nations Unies. Comment réagissez-vous à cela ? Pensez-vous qu’il faut malgré tout aller de l’avant en vue de chercher l’opinion de la Cour internationale de Justice ?

Le comportement insultant et révoltant des officiels américains et britanniques vis-à-vis du Premier ministre mauricien, tel qu’il l’a lui-même décrit, est inacceptable et même intolérable. Des excuses doivent être exigées. Comme Sir Anerood Jugnauth, je suis en faveur de la démarche de chercher l’opinion de la Cour internationale de Justice sur l’affaire Chagos.

Je n’arrive d’ailleurs pas à comprendre comment, en marge de la dernière Assemblée générale des Nations Unies à New York, il ait pu accepter de rencontrer Boris Johnson, le Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères britannique au lieu d’une rencontre avec son homologue britannique en Angleterre ou ailleurs, et se laisser berner une nouvelle fois par les Anglais. Il n’aurait jamais dû accepter de reporter le recours à la Cour internationale de Justice à juin de l’année prochaine. Cela a été une erreur de sa part.

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