« Il y a un vent de contestation qui souffle. Le ‘feel-good factor’ n’est plus là »

Interview : Jocelyn Chan Low, Historien

* ‘Il faut mettre fin à l’ère des députés intouchables et tout-puissants. Ce serait là aussi une manière de mettre fin aux dérives dans les institutions.’

* ‘La crise de confiance dans la classe politique dans son ensemble et dans les institutions est systémique’


En général, les citoyens se rassemblement quand ils ressentent un fort sentiment d’injustice envers des êtres vivants ou la société en général. Les abus des autorités, l’empiètement des droits citoyens ou l’usurpation des acquis renforcent le besoin de se libérer de ces chaînes. C’est un appel pour devenir acteur du changement attendu, pour renforcer la conscience que la société civile doit prendre en charge son destin en portant des valeurs communes et des objectifs similaires. Dans certains cas, l’enthousiasme est de courte durée. Mais, parfois, une mouvance citoyenne se dessine pour apporter une révolution des mentalités. Samedi, une manifestation citoyenne est prévue à Port-Louis. Nous avons invité Jocelyn Chan Low, historien, pour nous en dire plus.


Mauritius Times : Quelle analyse faites-vous de la démarche de l’”activiste social” Bruneau Laurette de porter plainte contre le ministre de l’Environnement Kavi Ramano et celui de la Pêche Sudheer Maudhoo suivant le naufrage du MV Wakashio ? Beaucoup de personnes se posent des questions concernant ses motivations et ses appuis. Qu’en pensez-vous ?

Jocelyn Chan Low : Dans le contexte actuel, cette initiative citoyenne est salutaire et rejoint dans une grande mesure le souhait d’une grande partie des mauriciens, qui se posent toujours de nombreuses questions sur le manque de réactivité des autorités pendant plusieurs jours après l’échouage du Wakashio sur les récifs à Pointe d’Esny. Il y a effectivement trop de zones d’ombre autour de cette affaire qui méritent d’être élucidées devant un tribunal. Faut-il rappeler la position du DPP dans cette affaire qui va jusqu’à suggérer qu’après avoir étudié le dossier, il pourrait prendre l’affaire en main ?

En outre, qu’un simple citoyen puisse assigner deux ministres devant un tribunal selon les dispositions de la loi est une révolution en soi et est de très bon augure pour notre démocratie. Ainsi tout ministre est finalement ‘accountable’, et ce, pas uniquement devant l’électorat.

Quant aux motivations de Bruneau Laurette, sa démarche de travailleur social se situe dans le cadre du grand réveil des citoyens qu’on a pu constater depuis quelques temps et qui s’est manifesté, plus récemment, pendant la manifestation du 11 juillet dernier à Port Louis. Auparavant, et je cite à tout hasard, la marche citoyenne organisée en 2011 par Jameel Peerally. Il y avait aussi eu les actions du Bloc 104. Pourtant, à l’époque, les gens ne se posaient pas de questions sur les motivations et les soutiens de ces travailleurs sociaux.

D’ailleurs, quand Bruneau Laurette est venu de l’avant pour dénoncer la politique cruelle du Gouvernement de bulldozer tous les logements de fortune des squatters, y compris ceux des genuine cases, en plein confinement, il n’avait pas fait l’objet de tant d’attaques personnelles. Mais si c’est le cas aujourd’hui, c’est parce qu’il est perçu par ceux qui ne croient plus dans les partis traditionnels comme l’homme providentiel pouvant mettre un frein aux abus et dérives du régime en place. Or, il n’est que le catalyseur et le symbole du réveil citoyen. Et, c’est pour cela que, ses soutiens, il les recueille dans une très large frange de la population de l’île Maurice plurielle, y compris dans la diaspora mauricienne, toutes communautés confondues, n’en déplaise les esprits chagrins.

* La comparution de Bruneau Laurette au tribunal de Mahébourg, vendredi dernier, a donné lieu à des incidents impliquant certains de ses supporters et des activistes politiques venus d’autres régions pour soutenir les deux ministres, et il existe des craintes que sa marche de protestation prévue demain à Port Louis ne fragilise davantage l’harmonie dans le pays. Votre opinion ?

De quelle fragilité parle-t-on ? Le sens de patriotisme est très largement répandu à Maurice, comme l’a démontré d’ailleurs l’élan national des volontaires qui ont déferlé des quatre coins de l’île pour confectionner des booms artisanaux et protéger notre lagon.

Ce même élan patriotique, on l’avait vu pendant le lockdown à travers le travail formidable des bénévoles et des ONGs envers les plus démunis. Nous sommes une nation solidaire quand il s’agit de faire face à des calamités mais, aussi, pour dénoncer les abus et les incompétences.

C’est ainsi qu’à Mahébourg, on a vu des citoyens et des villageois de toutes communautés, déjà très touchés par la catastrophe écologique et les effets de la fermeture des frontières sur le secteur touristique, montrer leur désaccord face à des partisans qui, selon eux, étaient venus manifester – illégalement – devant le tribunal, avec banderoles, et se faisant passer pour des pêcheurs et des plaisanciers ; et tout cela dans le cadre d’un exercice de communication politique qui a mal tourné.

Il est vrai que certains pyromanes peuvent être tentés de semer le trouble pour discréditer le rassemblement citoyen prévu ce samedi. Mais ils sont très minoritaires et ne pourront pas empêcher la mobilisation et le grand réveil citoyen autour du drapeau national.

*Mais faut-il aussi que l’Etat prenne les actions qui s’imposent devant les propos à relents communaux et parfois racistes qui sont postés sur les réseaux sociaux, ce qui risque d’exacerber les tensions dans un pays multiethnique et multi-religieux, sans pour autant étouffer la liberté d’expression pour des raisons politiques…

Maurice est un pays pluriethnique. Les autorités coloniales ont toujours eu comme priorité la bonne gestion de relations interethniques. Et, depuis 1965, des lois très sévères ont été édictées pour éviter tout dérapage à caractère communal. Et à la fois les moyens techniques pour traquer les coupables et l’arsenal juridique disponibles sont amplement suffisants. Mais c’est aux autorités d’agir. D’ailleurs, des citoyens – à l’instar de Percy Yip Tong – ont déjà fait des dépositions à la police. Les autorités ont le devoir de sévir. Elles aussi sont ‘accountable.’

Cela dit, à travers le monde, la mobilisation citoyenne – qui d’ailleurs a toujours comme symbole le drapeau national comme expression de sa légitimité en tant que représentant d’un peuple uni – fait peur à ‘l’establishment’ parce que cette mobilisation s’attaque aux travers du système qui nourrissent, favorisent et pérennisent ces mêmes élites. Et elles feront tout pour saborder le mouvement en suscitant des divisions.

* Ce qui est vrai aussi, c’est que le mystère entourant le naufrage du Wakashio reste entier et la réaction tardive des autorités a donné lieu à toutes sortes de spéculations. M. Laurette dit que l’Etat ne dit pas toute la vérité. Pensez-vous que toute cette agitation exprime aussi un manque de confiance dans le Gouvernement et sa manière de faire ?

La crise de confiance dans la classe politique dans son ensemble et dans les institutions ne date pas d’aujourd’hui. Elle est systémique. Et cette méfiance est même nourrie par les omissions grossières des bulletins d’informations de la télévision d’état car n’importe quel citoyen peut contre-vérifier les informations s’il a accès aux réseaux sociaux.

Faut-il rappeler que même Sébastien Lecornu, le ministre français des outre-mer, a publiquement déclaré que ce naufrage est ‘curieux’ pour employer un terme diplomatique ! On ne peut empêcher les mauriciens de se référer maintenant à certaines conclusions du rapport Lam Shang Leen par rapport à la nécessité d’instituer une voie de navigation sous haute surveillance dans notre zone maritime pour prévenir tout trafic illicite.

De plus, Bruneau Laurette a soulevé une foule de questions avec preuves à l’appui. Mais il faudra sans doute attendre le rapport de l’enquête pour connaître les réponses.

* Pensez-vous qu’il faut vraiment voir cette agitation dans une perspective plus large qui dépasse l’affaire du naufrage du MV Wakashio, ou est-ce tout simplement le prélude à des revendications futures telles que les compensations?

De mon point de vue, Bruneau Laurette et l’affaire Wakashio n’ont été qu’un révélateur d’un mal plus profond. Il faut bien saisir le contexte politique, économique et social dans lequel l’affaire se déroule.

Nous avons un régime au pouvoir qui n’a recueilli que 37% des voix exprimés aux dernières élections générales, des élections qui sont d’ailleurs contestées en cour suprême. C’est une situation inédite dans la République de Maurice post-indépendance. Dans un tel contexte, le gouvernement aurait dû faire preuve d’humilité et rechercher ce qu’on qualifie de losers consent car les perdants sont majoritaires dans le pays. Mais c’est exactement le contraire qu’on a vu.

Ce qui se passe au parlement est une parfaite illustration de la politique de confrontation du gouvernement face à l’opposition qui a fini par s’unir. C’est la même attitude qu’on perçoit par rapport à la société civile, les syndicats, les ONGs et la presse. C’est vrai que ce Gouvernement pense se tirer d’affaire à travers un exercice de communication tous azimuts et en créant un feel-good factor artificiel. Mais nous sommes en pleine crise économique et sociale.

Il est vrai que les partis de l’opposition ont vu leur hardcore se réduire, et il y a toujours un problème de crédibilité par rapport à certains de leurs leaders. Et c’est dans ce contexte qu’intervient le réveil citoyen, que certains ailleurs qualifieraient même de révolution citoyenne. Tout cela était à prévoir.

* Une crise de notre système parlementaire pourrait toutefois créer un environnement qui favoriserait l’émergence des mouvements opportunistes ou même des pyromanes, ce qui aura pour effet de déstabiliser ou de détruire tout ce qui a été accompli jusqu’ici, n’est-ce pas ?

Mais ce qu’on a construit est en train de se détruire tout seul! Il est évident que le système de démocratie parlementaire représentative est en crise, et pas seulement à Maurice.

Il y a tout d’abord une perte de confiance dans l’ensemble du personnel politique. On n’a qu’à voir la progression du taux d’abstention pour les élections, notamment chez les jeunes. La grève du vote est effectivement un des plus gros indicateurs de la faillite du système.

Ensuite, le système ne permet pas d’éradiquer la fraude, la corruption, le gaspillage, le clientélisme basé sur des considérations ethniques, communales et le copinage. En fait, il favorise la médiocratie au détriment de la méritocratie.

En outre, le choix des électeurs est restreint à quelques dynasties car les partis traditionnels ne sont, en fin de compte, que la propriété de quelques personnes.

Mais aujourd’hui avec l’élargissement de l’espace public, la circulation des idées et les réseaux sociaux, le citoyen ne veut plus se contenter d’accomplir son devoir civique, c’est-à-dire de voter une fois tous les cinq ans et rester spectateur de tous les frasques, abus, dérives et gaspillages de l’argent public jusqu’aux prochaines élections.

C’est pour cela qu’en France, par exemple, certains réclament haut et fort l’inscription du référendum d’initiative citoyenne dans la constitution à travers lequel le citoyen pourra peser de tout son poids sur l’action gouvernemental entre deux élections. Le véritable contrepoids à toute dérive du pouvoir deviendra finalement le citoyen.

* Les révolutions citoyennes que ce soit le ‘Printemps arabe’, un mouvement inédit de contestation qui s’est rapidement propagé à d’autres pays du Maghreb et ailleurs, ou la révolution citoyenne ‘Black Lives Matter’ aux Etats-Unis n’ont pas produit des solutions durables… ‘Le mur de Berlin va tomber à New-York’, disait Jean-Luc Mélenchon sur Twitter en mai dernier. Or, il y est toujours…

Il faut bien comprendre de quoi il est question quand on parle de révolution citoyenne. A la différence des révolutions ouvrières du passé, il est question ici de l’ère du peuple qui inclut à la fois la classe moyenne et la classe des travailleurs. Et cette révolution citoyenne se déroule en général en trois phases :

– D’abord il y a la phase ‘instituante’ où une population s’organise en peuple autour du drapeau national, symbole de sa légitimité face à un establishment, un pouvoir qui a perdu toute crédibilité. En général, cela se traduit à travers des manifestations pacifiques, des sits-ins, etc.

– Ensuite, il y a la phase ‘destituante’ ou dégagiste où le peuple exige que ses dirigeants qui ont perdu toute légitimité de lev pake alle.

– Et, finalement, on passe à la phase ‘constituante’ qui est la plus complexe car il s’agit de créer de nouvelles institutions et de transformer toutes les revendications en réalité. Et, souvent, c’est à ce moment qu’il y a des divisions, des ingérences extérieures qui entraînent le retour des anciennes élites.

Mais, ce qui est certain, c’est que ces révolutions citoyennes ont entraîné la chute de régimes totalitaires ou corrompus comme au Soudan, en Egypte ou encore tout récemment au Liban. Et certains ont été une réussite totale comme en Islande.

Quant au mouvement Black Lives Matter, il est bien sûr encore trop tôt pour évaluer son impact. Attendons les résultats des présidentielles américaines… Et même quand le mouvement n’a pas totalement réussi, il a quand même fait bouger certaines choses. Ainsi, avec les gilets jaunes, Macron qui se croyait Jupiter, est finalement redescendu sur terre…

* Pourquoi pensez-vous que les choses puissent être différentes à Maurice ? Rien n’a changé depuis la pandémie de la Covid-19. ‘We have gone back to the old normal,’ n’est-cepas ?

Pas si sûr que ça. Dans la population, il y a un vent de contestation qui souffle et on peut comprendre les raisons qui ne sont pas tous d’ordre politique. Le feel-good factor n’est plus là. Le secteur touristique est à l’arrêt. Les licenciements ne se comptent plus. La dépréciation de la roupie pèse très lourd dans les dépenses des ménages. Et le Gouvernement ne donne pas l’impression d’être un caring government. Le décès du petit Matteo est tout un symbole.

On comprend le sentiment de ras le bol, notamment suite à la catastrophe écologique qui s’est amplifiée avec la mort de ces 17 dauphins. Et on comprend aussi pourquoi des slogans dégagistes apparaissent sur les réseaux sociaux

* Ce qui n’a pas changé aussi, c’est l’opportunisme des partis et des hommes politiques : voyez la démarche des partis dits traditionnels – le MMM, le PTr et le PMSD – de se joindre au mouvement de contestation « apolitique » de M. Laurette demain à Port Louis. Comment réagissez-vous à cela ?

C’est tout à fait compréhensible qu’ils ne souhaitent pas rester à l’écart d’un grand mouvement de contestation de la population. Mais c’est aussi vrai qu’ils y participeront en tant que citoyens, et cela est tout à fait légitime.

Bien sûr, il y a aussi le danger de récupération mais il est très éloigné. D’ailleurs, le mouvement citoyen aurait tout à gagner à très bien formuler leurs propositions et à exiger que leurs demandes soient inscrites sur l’agenda politique de ces partis aux prochaines élections générales.

Il n’est pas question de changer d’hommes mais de système. Il faudrait trouver un mécanisme institutionnel pour que le citoyen ne soit plus réduit qu’à un simple votant chaque cinq ans. Il faudrait, par exemple, qu’il puisse avoir le moyen de révoquer un élu si ce dernier a commis des abus ou qu’il ait son mot à dire dans l’élaboration des projets aux coûts pharaoniques qui endettent davantage la nation ou qui risquent de mettre en péril notre environnement.

Il faut mettre fin à l’ère des députés intouchables et tout-puissants. Ce serait là aussi une manière de mettre fin aux dérives dans les institutions.

* Xavier-Luc Duval disait sur les ondes de Radio Plus, lundi dernier, qu’à ce stade il s’agit uniquement d’« une entente entre ces trois partis politiques… mais à la façon dont évolue la situation, je vois bien une alliance pour les élections municipales ». Donc on reviendra tôt ou tard à notre fameuse chaise musicale ?

Il est encore tôt pour parler d’alliance électorale. D’ailleurs, je doute fort que les élections aient lieu l’année prochaine. Aucun item à ce sujet ne figure dans le budget. Il faudrait plutôt se concentrer sur les forces émergentes sur l’échiquier politique. Assistons-nous a un ‘paradigm shift’? That’s the question.

* Et, qu’adviendra-t-il si les jeunes loups au sein du MMM et du PTr se mettent à semer les grains de changement au niveau de ces partis ?

Les jeunes loups de ces divers partis semblent être très à l’écoute de la société civile. On a vu leur engagement dans l’élan national pour contenir la marée noire. Evidemment, ils peuvent faire le lien avec le mouvement citoyen et leur parti respectif. Mais, pour cela, il faut qu’ils aient les coudées franches au sein de leur parti et qu’ils viennent avec des propositions nouvelles en ce qu’il s’agit des réformes institutionnelles après débats et consultations avec les différents acteurs de la société civile.


* Published in print edition on 28 August 2020

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