« Il est grand temps de changer de génération de politiciens »

Interview : Rajiv Servansingh

Dans le fond, l’électorat dans son ensemble sait discerner entre le bon grain et l’ivraie’

‘Il est à craindre que la campagne électorale soit une des plus « féroces »’

Les échéances pour les élections générales approchent et les questions à propos des stratégies mises en place par chaque parti politique et des coalitions possibles intéressent les observateurs politiques. Si les grands partis politiques et les leaders sont souvent médiatisés, tel n’est pas le cas pour les partis de moindre importance dans le paysage politique mauricien. Quels facteurs positifs et négatifs influencent la victoire ou l’échec d’un parti ou d’une alliance aux élections ? Quels sont les attentes de la population ? Rajiv Servansingh nous donne son opinion.

* Le prochain budget sera forcément électoraliste en égard aux impératifs politiques du Gouvernement MSM-ML. Il ne faut donc pas attendre grand-chose en termes de grande réforme économique?

Il ne faut pas être fin politologue pour conclure que les rédacteurs du prochain budget auront à l’esprit les prochaines élections et ils tenteront d’y inclure un maximum de mesures intéressantes pour les électeurs.

Tel est la pratique dans toutes les démocraties parlementaires quelle que soit l’orientation des partis au pouvoir. Il ne faut pas oublier que c’est aussi une des rares occasions où les classes les plus défavorisées sont en position de faire pression sur les gouvernants. Les classes dirigeantes, elles, utilisent leur pouvoir pour constamment obtenir des mesures favorables à leurs intérêts (subventions, taux d’intérêt favorable, etc).

Ceci étant, il n’est pas exclu qu’un budget dit « électoraliste » puisse aussi contenir des mesures de réforme – prenons à titre d’exemple une annonce que le gouvernement entend prendre des mesures fortes visant à rendre les corps paraétatiques plus redevables envers la population et, ainsi, contrôler les gaspillages et autres gabegies du passé.

Il ne fait pas de doute qu’une telle mesure serait à la fois « réformatrice » et populaire. Nous pourrions en citer de nombreux exemples.

* L’Alliance Lepep avait aussi présenté en 2014 le tandem Jugnauth-Lutchmeenaraidoo comme les bâtisseurs d’une future deuxième « miracle économique ». Il n’y a point eu de miracle, avec Lutchmeenaraidoo qui a claqué la porte et Sir Aneerood Jugnauth ayant délaissé le PMO et les Finances à son fils. L’alliance gouvernementale pourra-t-il vendre son bilan économique à l’électorat en 2019-2020 ? Qu’en pensez-vous ?

Le terme « miracle économique » a été utilisé par des commentateurs politiques et économiques, incluant les économistes de la Banque mondiale et du FMI, pour décrire une période vraiment faste de l’histoire socio-politique du pays qui a réalisé d’énormes progrès en termes de qualité de vie de la population sur une période relativement courte dans les années 80/90.

Les deux personnes que vous mentionnez peuvent légitimement se proclamer comme figurant parmi les architectes de ce « miracle ». Et il est certain que l’Alliance Lepep lors des dernières élections a puisé dans cette mémoire collective en présentant les deux protagonistes comme les garants d’un futur aussi prometteur que ce que nous avions vécu durant ces années.

Or, un « miracle » – par définition – ne se décrète pas. Certains ont appris à leurs dépens que le monde a bien changé et que les politiques économiques pour être effectives doivent répondre aux nouveaux défis qui n’ont rien à voir avec ce qu’on a vécu à la fin du siècle dernier. Par conséquent, les dirigeants politiques ont dû se rendre à l’évidence, quand les faits ont démontré que le slogan « on reprend les mêmes et on recommence » ne fonctionnait plus.

La leçon à tirer de cette expérience est qu’il est grand temps de changer de génération de politiciens – ceux qui ont dominé la scène politique pendant un demi-siècle ont certainement contribué de leur mieux. Mais le vent du changement qui souffle sur le monde est sans pitié pour ceux qui persistent à se complaire dans la répétition des mêmes formules éculées appartenant à un autre temps.

* En 2014, l’augmentation de la pension de vieillesse a grandement joué en faveur de la victoire de l’Alliance Lepep. Est-ce que cela, c’est-à-dire, les ‘electoral goodies’, marchent à tous les coups ?

Etudiez attentivement les résultats des élections depuis 1976 et vous verrez que les électeurs mauriciens ont toujours voté avec discernement. Et ils ont choisi de porter au pouvoir le parti politique ou plus précisément l’alliance qui répondait le plus à leurs intérêts fondamentaux.

Parfois, on pourrait penser que l’électorat dans sa sagesse fait un choix par défaut en rejetant le parti ou l’alliance qui ne correspond pas à ses aspirations.

Après avoir activement participé à plusieurs campagnes électorales, je suis convaincu que, dans le fond, l’électorat dans son ensemble sait discerner entre le bon grain et l’ivraie. J’en conclus que cet électorat, pour utiliser un langage mauricien populaire, prend un énorme « nissa » en exploitant au maximum l’avidité pouvoiriste des politiciens de tout poil.

Les « electoral goodies » et autre dénigrement des adversaires font partie d’un grand jeu qui amuse énormément l’électorat le temps d’une campagne électorale. Néanmoins, les électeurs ne se laissent pas manipuler et savent voter pour le parti ou l’alliance qui défendra au mieux leurs intérêts ou en rejetant ceux qui leur semblent en être les plus éloignés.

L’absence d’idéologie et la non-différenciation entre les partis se présentant aux élections contribuent fortement à ce climat délétère qui pollue les campagnes électorales, soit par des attaques personnelles ou par des dérapages racistes et communalistes, voire caséistes.

Mais il faut se rendre à l’évidence que ces glissements sont toujours le fait des politiciens qui n’ont d’autre but que de se faire élire.

Il faut croire que la prochaine campagne électorale n’échappera pas à cette règle sauf si les partis politiques majeurs consentent à un changement du personnel politique en recrutant de nouveaux éléments (jeunes et féminins) qui n’ont pas subi les mêmes déformations que les générations précédentes et qui aspirent à un assainissement du processus politique.

* En 2014, c’est Sir Anerood Jugnauth qui a mené de front l’Alliance Lepep dans la bataille électorale, et son absence comme meneur sera sans doute ressentie lors des prochaines législatives. Estimez-vous que le fils, Pravind Jugnauth, a acquis l’épaisseur nécessaire pour mener l’alliance MSM-ML à la victoire next time round ?

Navin Ramgoolam est rentré à Maurice en 1990-1991 pour s’engager activement en politique. Après avoir échoué à remporter le pouvoir contre une alliance MMM-MSM en 1991, il est devenu leader de l’opposition avant de se présenter une nouvelle fois en 1995 et remporter une victoire confortable pour ensuite perdre les élections de 2000.

Il ne serait pas faux de dire que Navin Ramgoolam a émergé en tant que leader politique en 2005 en menant ses troupes à la victoire contre ce qui, à l’époque, paraissait être une quasi invincible alliance MSM-MMM. Après un bis repetita en 2010 en alliance avec le MSM, l’aura de Ramgoolam était incontesté jusqu’à ce qu’il se fourvoie dans une alliance avec le MMM sur une plateforme de réforme mal inspirée des institutions politiques.

Le parcours politique de Pravind Jugnauth a été passablement différent : il a débuté comme conseiller municipal à Vacoas Phoenix avant de devenir député à l’Assemblée nationale. Après avoir été ministre des Finances dans un gouvernement MSM-MMM, Pravind Jugnauth est devenu ministre des Finances sous Navin Ramgoolam avant de succéder à son père, après les élections de 2014, en tant que leader du MSM et Premier ministre.

Même si l’on ne peut parler de grandes réussites pendant ses mandats en tant que ministre, il me semble que l’on n’a pas non plus de grands reproches à faire à Pravind Jugnauth.

Dans notre système électoral quasi présidentiel, l’électorat aura selon toute probabilité à choisir un Premier ministre entre ces deux personnalités politiques dans quelques mois. Il est à craindre que la campagne électorale soit une des plus « féroces » que nous ayons à vivre pendant quelque temps tant les arguments seront axés sur la personnalité et le comportement individuel des contestants.

Comme je l’ai dit plus haut, je suis un fervent croyant dans la sagesse de la voix du peuple. Et je pense que l’électorat choisira celui qui lui semblerait être le plus apte à « deliver the goods » durant le prochain mandat.

* Une question qui taraude beaucoup d’observateurs politiques, c’est de savoir si Paul Bérenger maintiendra sa décision de se présenter seul aux prochaines élections générales – avec lui-même comme candidat au poste de Premier ministre. Un fait significati toutefois, c’est qu’il ne semble pas avoir fermé la porte au MSM. Quelle opinion faites-vous de sa stratégie politique ?

Il ne fait pas de doute que Paul Bérenger se prépare présentement à aller seul aux prochaines élections générales tout en gardant toutes les options ouvertes jusqu’à l’échéance où il optera pour ce qui lui semblera être la meilleur choix pour le MMM. Une succession d’évènements ont fait que Paul Bérenger ne s’est pas fixé une option d’alliance jusqu’ici – attente du jugement de Privy Council dans l’affaire MedPoint, proposition de réforme électorale du MSM. entre autres – et dans une certaine mesure l’attente de ce qui adviendra des « affaires » actuellement en cours pour Navin Ramgoolam.

Il ne fait de doute, par exemple, qu’en cas de changement de dirigeant au Parti Travailliste, le MMM se sentirait plus à l’aise pour conclure une alliance avec ce dernier, et ce, malgré la déconvenue de 2014. Par contre, il serait plus apte à conclure une alliance avec le MSM si celui-ci prenait l’engagement de se débarrasser de certaines têtes que l’électorat MMM (ou ce qui en reste) ne saurait souffrir.

Donc, il demeure quelques « inconnus » majeurs dont l’aboutissement pourrait faciliter ou non la conclusion d’une alliance électorale, d’où la nécessité pour le MMM de se préparer à aller seul aux prochaines élections, en attendant.

Selon la théorie des jeux, dans une confrontation à trois, la probabilité d’une alliance entre deux partis demeure généralement très forte. Or, dans le cas qui nous concerne, ce qui pourrait dans une certaine mesure réduire cette probabilité est le fait que Paul Bérenger peut compter sur la probabilité d’une alliance PTr-MSM quasiment nulle, ce qui lui ouvre l’option de se présenter seul aux élections.

Cela étant, puisque vous me demandez mon avis personnel, je pense que le MSM et le MMM iront ensemble aux prochaines élections pour des raisons historiques et conjoncturelles liées à la transmission du leadership au sein du MMM.

* Liée à la question précédente, c’est celle d’évaluer la force électorale d’une alliance MSM-ML présentement face aux deux grands partis sur l’échiquier – le PTr et le MMM. Les conditions politiques en 2019 ne sont plus les mêmes qu’en décembre 2014. Il y a aussi les effets des affaires qui se sont succédé, les promesses non-tenues… Votre opinion ?

Le MSM est certainement passé par des moments difficiles pour ne pas dire dramatiques pendant les trois années du début de mandat avec une succession de « scandales » ayant mené à la « démission » de plusieurs ministres.

Malgré la présence des hommes tels que Anerood Jugnauth et Vishnu Lutchmeenaraidoo, le Gouvernement a semblé pécher par une sorte d’amateurisme dans la manière de régler certains dossiers épineux.

Mais l’« incumbency », comme vous dites, est un couteau à double tranchant. Si, d’une part, il y a eu ces évènements, d’autre part, pendant ce mandat, nous avons vu la mise en place d’un certain nombre de mesures progressistes telles que nous n’avions pas vu depuis de nombreux gouvernements précédents. Il y a eu, entre autres, l’augmentation de la pension de vieillesse, l’introduction du salaire minimum et la fiscalité négative — tout ceci a résulté en la transmission directe d’une masse financière aux couches les plus défavorisées de la population.

Selon les dernières indications, le coefficient de GINI qui mesure le degré d’inégalités de richesse dans le pays s’est sensiblement amélioré suite à l’application de ces mesures. Or, nous savons tous que le plus grand mal qui ronge les sociétés aujourd’hui dans les pays développés comme dans les autres, c’est l’inégalité grandissante dans l’accaparement par une infime minorité de la richesse créée.

* L’alliance gouvernementale a connu trois grandes victoires depuis le début de cette année par rapport à l’affaire MedPoint, suivie de l’opinion favorable de la cour internationale de Justice et du vote de l’Assemblée générale des Nations-Unies dans l’affaire Chagos ; la dernière c’est le jugement de la cour suprême dans l’affaire Betamax. Il y aura bientôt les Jeux des Iles de l’océan Indien et l’inauguration du Metro Express et, selon toute probabilité, un budget électoraliste… Ces sont des conditions extrêmement favorables pour surmonter quelque faiblesse sur le plan électoral. Voyez-vous le MSM capable de réaliser cela ?

Justement, j’allais venir à ces quelques cas qui, encore une fois, sont liés à l’« incumbency ». Il ne fait aucun doute que le jugement favorable à Pravind Jugnauth dans l’affaire Medpoint a été un tournant dans les événements politiques. Sans ce jugement favorable, Pravind Jugnauth n’aurait sans nul doute pas pu accéder au poste de leader du MSM et, éventuellement, à celui de Premier ministre.

Il y a eu beaucoup de reproches faits au ministre Mentor pendant ce mandat – mais une chose est certaine : personne ne pourra lui enlever le fait que c’est grâce à sa farouche volonté et une détermination d’autant plus remarquable au vu de son âge avancé, que le dossier Chagos a vu l’aboutissement que nous connaissons et dont tout Mauricien peut se sentir si fier aujourd’hui.

Certes, il y a eu un grand nombre de personnes qui ont beaucoup donné pour faire avancer ce dossier durant de nombreuses années, mais il n’en demeure pas moins que cette avancée historique n’aurait pas pu être réalisée sans la conviction démontrée par SAJ au moment crucial.

Quant à l’affaire Betamax, elle n’est peut-être pas encore terminée dans la mesure où la compagnie se propose de faire appel du jugement au Privy Council. Il n’en demeure pas moins vrai que le Gouvernement peut s’enorgueillir du fait qu’il a pris la bonne décision, et ce, face à un défi monstrueux où paradoxalement l’opinion publique menée par quelques-uns des commentateurs les plus avisés semblait prendre fait et cause pour l’entreprise malgré les circonstances et le processus très controversé ayant mené à la signature du contrat entre les deux parties.

Je pense que pour saisir la mesure réelle de l’importance de ce jugement favorable en faveur de la STC, nous devons passer par ce que l’on appelle un raisonnement « contre factuel » c’est-à-dire, imaginons un instant la situation du Gouvernement si le jugement lui avait été défavorable.

* En 2018, l’électorat a voté contre l’alliance Navin Ramgoolam-Paul Bérenger. Qu’en sera-t-il en 2019-2020 ?

Personne ne contestera le fait qu’en 2014 l’électorat avait voté dans une large mesure contre l’Alliance Ptr-MMM plutôt que pour l’alliance Lepep.

Depuis beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et la question en 2019 est celle de savoir quels seront les facteurs qui importent le plus pour cet électorat dans sa décision de voter.

Il me semble que le désir profond du peuple mauricien serait de pouvoir voter pour une nouvelle force politique crédible et sensiblement différente des partis traditionnels que nous avons connus avec les mêmes dirigeants depuis cinquante ans.

A défaut de cette troisième force, il votera pour le parti ou l’alliance qui saura se transformer en termes de personnel politique, de programme et surtout qui pourrait le convaincre qu’une fois au pouvoir les élus (ministres et députés) se comporteront de manière digne et non pouvoiriste.


* Published in print edition on 7 June 2019

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