Est-ce un sursaut de la société civile?

Manifestation du 11 juillet

La fin des idéologies a évacué du champ politique tout idéalisme et toute réflexion d’envergure nationale sur un projet de société

Par Aditya Narayan

Après longtemps, le pays a vu une manifestation populaire le samedi 11 juillet en guise de protestation contre les mesures prises par le Gouvernement dans le sillage de la pandémie.

Réunissant syndicats et organisations non-gouvernementales (ONG), cette manifestation a été organisée sous l’égide du mouvement Kolektif Konversasyon Solider (KKS) en vue d’envoyer un signal fort au pouvoir et au patronat.

Le signal : la masse des travailleurs en ont assez d’être pris pour des victimes consentantes d’une politique d’austérité sélective. Cette manifestation marque-t-elle le début d’une mobilisation populaire ou est-ce un événement conjoncturel dont les effets pyschologiques s’estomperont avec le passage du temps ?

Pour frapper l’imagination populaire, la manifestation se voulait apolitique (d’où l’absence des dirigeants des principaux partis d’opposition) et visait à réunir autour des thèmes fédérateurs des syndicats et ONGs, lesquels pour une fois ont mis de côté leurs différends pour s’entendre sur une plateforme commune.

Objectivement, malgré le reportage inexact et tendancieux de la MBC, les organisateurs ont réussi à amener un nombre appréciable de gens à descendre dans la rue pour faire entendre leur voix.

Cela est d’autant plus salutaire que le public fait face à un climat de frayeur dans la foulée des lois liberticides qui visent à criminaliser le délit d’information (objective mais embarrassante) et le délit d’opinion.

Contexte de frayeur

La liberté d’expression connaît des entraves significatives ces jours-ci. En sus des internautes qui sont surveillés systématiquement par la police ou traînés parfois en Cour pour la moindre incartade, les leaders d’opinion et autres intellectuels téméraires qui donnent librement leur avis sur des sujets d’actualité dans les médias sont sujets à des interrogations ou des enquêtes disciplinaires qui ne font pas honneur à la démocratie citoyenne.

Faut-il aussi rappeler la sanction (suspension temporaire de transmission) infligée plusieurs fois à une radio privée qui ose aborder des thèmes polémiques ? Dans ce contexte de frayeur, la décision d’organiser une manifestation était donc un pari risqué.

Le pari réussi, la question qui se pose maintenant est de savoir si les syndicats et les ONGs parviendront à garder un niveau de mobilisation soutenu afin de faire accréditer leur message et susciter l’adhésion populaire à leur combat. Les “keyboard warriors” de tous poils vont-ils rester dans l’anonymat derrière leur écran d’ordinateur ou vont-ils se manifester en solidarité avec les victimes des mesures d’austérité ?

Ailleurs dans le monde, on voit des manifestations quotidiennes contre l’injustice raciale (‘Black Lives Matter’ aux Etats-Unis, au Canada et en Europe), le mouvement des ‘Gilets Jaunes’ contre l’austérité en France, la révolte populaire contre la mainmise de la Chine sur le système politico-économique en Hong-Kong, et ainsi de suite.

Mobilisation populaire

L’île Maurice a perdu sa tradition de mobilisation syndicale et ouvrière depuis belle lurette. La dernière grande mobilisation syndicale remonte à 1979 lorsque les membres des syndicats dans l’industrie sucrière avaient fait grève pour réclamer de meilleures conditions d’emploi.

Dans les années 70-80, certains partis (MMM et PMSD notamment) avaient un ancrage syndical dans certains secteurs (port, zone franche, industrie sucrière, services publics) qui leur permettait de mobiliser parfois la masse.

Plus loin, dans les années 40-60, le Parti travailliste avait des relations étroites avec des syndicats, ce qui lui assurait des assises populaires. Cette symbiose entre syndicats et partis politiques est révolue. Le rapport entre partis politiques et travailleurs est maintenant celui qui existe entre élus et électeurs.

L’absence de mouvements sociaux qui mobilisent le public sur des thèmes fédérateurs est le résultat de plusieurs facteurs.

  • Au cours des dernières décennies, un consensus politique s’est développé entre les partis traditionnels en faveur de la politique économique néolibérale fondée sur la fiscalité légère (devenue maintenant régressive en faveur des riches), les dérégulations du marché et la facilitation des affaires.

En l’absence de contradiction idéologique entre eux, les partis se rabattent sur le clientélisme politique pour s’attirer des soutiens. S’il y a une alternance quelconque, elle est basée sur le postulat d’offrir une méthode alternative d’administration publique plus propre sans remettre en question le système.

La fin des idéologies a évacué du champ politique tout idéalisme et toute réflexion d’envergure nationale sur un projet de société.

  • Une société civile forte et agissante fait défaut à Maurice. Les différents mouvements présents sont traversés par des contradictions philosphiques entre eux (Rezistans ek Alternativ, Lalit, Mouvement Premier Mai, Plateforme pour l’Environnement) alors que les groupes de réflexion (Sime Lalimier, Smart Citizens, Think Mauritius) opèrent en vase clos.

Les partis eux-mêmes ont coopté des syndicalistes et leaders d’opinion comme candidats aux élections, ce qui affaiblit la confiance publique dans ces personnes.

  • Le type de développment axé sur la course à l’argent facile et la surconsommation a créé chez les mauriciens le sens de l’individualisme et partant le refus de toute solidarité avec les plus vulnérables. Ainsi, le Gouvernement fait expulser des squatters logés sur des terres de l’Etat en plein confinement sans que cela n’émeuve personne.
  • Les replis identitaires sur fond de clientélisme politique ont favorisé des regroupements ethno-religieux qui empêchent toute synergie inter-communautaire dans la réflexion et l’action sur les enjeux nationaux.
  • Les syndicats censés apolitiques sont devenus des entités corporatistes qui défendent strictement les intérêts de leurs membres tellement ils sont dépourvus de perspective nationale.

Parfois, les intérêts des syndicats sont conflictuels. Par exemple, les syndicats du secteur public, dont les employés sont plus privilégiés avec la révision des salaires quinquennale et leurs facilités hors-taxe, se solidarisent rarement avec leurs homologues du secteur privé. Pour preuve, ils sont restés silencieux sur la Contribution Sociale Généralisée (CSG), une mesure qui aura un impact seulement sur les employés du secteur privé et les travailleurs indépendants.

La CSG proposée par le gouvernement est de nature discriminatoire dans la mesure où elle sera prélevée uniquement auprès des employés du secteur privé (en remplacement des contributions au Plan National de Pension) en vue de financer des pensions qui seront accordées à tous, y compris les employés du secteur public.

Opportunité cruciale

L’impact économique de la pandémie offre l’opportunité aux syndicats et aux ONGs de fédérer les employés, les travailleurs indépendants et autres laissés-pour-compte autour d’une plateforme commune de revendications, qu’il s’agisse de la protection de l’emploi, des salaires garantis, des droits des consommateurs, de la préservation des écosystèmes naturels contre les projets de développement foncier tous azimuts, et de la défense des libertés civiles. La pandémie a non seulement exacerbé la précarité économique pour une grande majorité, mais elle a aussi accentué les inégalités économiques avec la réaction du Gouvernement en termes de nouvelles politiques publiques.

On se demande s’il y a une politique volontariste de l’Etat de privilégier le grand patronat avec des plans de sauvetage à coups de milliards de roupies [Rs 80 milliards à injecter dans l’économie par la Mauritius Investment Corporation (MIC) sans aucune transparence sur les bénéficiaires de l’aide publique] ou si l’Etat est l’otage consentant du capitalisme.

En tout cas, l’attribution des contrats de fourniture de médicaments et d’équipements médicaux d’une valeur totale de Rs 1,5 milliards sans aucun appel d’offfres, sous le prétexte de l’urgence sanitaire, à des sociétés des plus opaques témoignerait d’un népotisme indéniable ou d’un clientélisme flagrant.

Revendications

Vu les enjeux majeurs post-Covid, la société civile est appelée à s’organiser et à se mobiliser pour soutenir des revendications nationales qui transcendent les divisions politiques, sociales ou ethniques. Si certains partis veulent y apporter leur soutien, ils se mettront au diapason d’un mouvement démocratique. Déjà, les organisateurs de la manifestation solidaire ont dressé un cahier de revendications qui indiquent une prise de conscience certaine des problèmes actuels, dont :

  • l’introduction immédiate d’un salaire universel de Rs 12,500 à tout citoyen sans emploi ;
  • une garantie légale contre la perte d’emploi pendant une certaine période suite à l’injection de fonds dans l’économie par la MIC ;
  • l’imposition d’un impôt sur la fortune avec un système fiscal progressif pour assurer une réelle solidarité nationale ;
  • le gel de l’abolition du National Pensions Fund et son remplacement par la CSG ;
  • la mise en place d’une commission nationale, comprenant des représentants de l’opposition parlementaire et extra-parlementaire, des syndicats, des femmes, des jeunes et des citoyens ;
  • le gel de la construction d’hôtels et la restauration écologique là où c’est nécessaire ; et
  • l’abolition des ingérences politiques et du commissaire de police dans des décisions sanitaires et de santé publique.

Ces revendications constituent une plateforme de base qui mérite un débat élargi.


* Published in print edition on 14 July 2020

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