Elections, résultats et réactions

Les temps ont changé, l’adulation des chefs est moins visible et la conscience des réalités politiques plus rationnelle

By Nita Chicooree-Mercier

Va-t-on nous assommer les tympans avec la même rengaine pendant des mois ? On aurait souhaité passer à autre chose. D’abord, la guerre de pourcentage. Comme chacun le sait, que ce soit en France, en Inde ou aux USA, le système électoral qui désigne le gagnant et le nombre de sièges ne reflète pas le nombre réel des voix pour un président ou un parti. Macron n’a été élu qu’avec 31% des voix, et un décompte final aurait normalement accordé la présidence au Parti démocrate aux Etats-Unis.

Le système n’est pas parfait mais il doit sortir un vainqueur des urnes après le décompte. Ici, il semble que certains viennent de découvrir l’Amérique. Ce n’est pas certain non plus que les ‘dé-enregistrés’ de la liste des votants auraient mis une croix pour les partis perdants et changé les résultats. Parmi ceux-là, il existe un bon nombre qui était très stimulé pour donner leur voix à l’équipe sortante pour que le travail continue. C’est le leitmotiv qui était sur toutes les lèvres pendant les élections et après.

En effet, ce slogan a très bien fonctionné car il s’appuie sur des faits concrets. Celui de l’adversaire principal, ‘Anou liber nou pays’ a été mal pensé si tant est qu’il y ait eu une véritable réflexion sur le choix du slogan au préalable. Libérer de quoi ? Loin d’être la Corée du Nord ici.

Quant au slogan ‘Pour un vrai changement’, il aurait pu être mieux exploité pour rappeler à l’électorat les passe-droits, népotisme, etc., mais le public n’a pas forcément imputé à Pravind Jugnauth les casseroles depuis 2015.

L’argument du ‘parti propre’ suscite toutefois une interrogation sur le parcours des Rs10 millions offertes au MMM en 2014. Tout dépensé ? La reconnaissance de l’esprit de discipline qui caractérise le parti et sa contribution aux faits économiques, politiques et sociaux dans l’histoire du pays n’ont pas fait le poids face au bilan du PM sortant que le public a une propension à évaluer.

La promesse d’une mesure sociale importante, sauf l’aide aux étudiants, a aussi manqué au parti du cœur. Les catégories socioprofessionnelles tiennent à cœur l’amélioration de leur niveau de vie. L’image de l’ultra-libéral pro-capitaliste colle au parti comme aux Bleus du PMSD. Les meilleurs éléments ayant déserté le bateau pour un rayon de soleil, le parti s’est vidé de ses forces motrices. Le vocabulaire peu raffiné du leader mauve qui a eu le malheur de répéter plusieurs fois que le leader rouge ‘ine b…’ du numéro 5 n’a pas été à son avantage. C’est à se demander s’il y a un conseiller en communication au sein du parti. Quel langage pour quelqu’un qui veut représenter le pays !

Le MSM a profité d’une embellie socialiste qui a commencé à se pointer dans le débat politique à travers le monde. Les ‘transfuges’ marxistes dont un défini comme ancien trotskiste, un grand moment d’une jeunesse rebelle jadis, saisiront l’occasion de ce comeback pour revigorer les valeurs d’antan.

Et enfin, ce slogan ‘Ensam tou possible’, très bien choisi pour une campagne électorale féroce. Un slogan qui traduit l’idée de rassemblement, d’unité et de dynamisme. Une invitation à rassembler le public pour œuvrer ensemble dans l’intérêt du pays. Un slogan qui galvanise les troupes encouragées à créer une synergie pour relever les défis à venir et soutenir le Premier ministre sortant dans divers projets qu’il a proposés au public. Il a su marteler avec force son bilan d’une voie progressiste et gagnante tracée par son équipe et faire oublier les casseroles de ceux qu’il n’avait pas choisis, et ainsi se dégager d’une quelconque responsabilité. Avant lui, d’autres ont su utiliser la télévision publique à leur profit. C’est un autre Pravind Jugnauth qu’on a vu émerger pendant cette campagne électorale. Une bête féroce dans l’arène politique. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a pris du poil de la bête et s’est battu comme un diable. Il a répondu à toute critique en proposant immédiatement des mesures. La politique est un mélange de machiavélisme et de moralité, un fait qu’on a tendance à oublier. Bon stratège, il a vidé le ‘parti frère’ de ses grosses têtes et, ensuite, il a rappelé au public que les militants sont avec lui ; donc, il est inutile d’aller chercher le ‘changement’ ailleurs.

Dès que le bruit d’une vague de sympathie pour le parti esseulé et un soutien de loyauté au leader du PTr ont commencé à circuler, il s’est démené de toutes ses forces pour les mettre hors-jeu. Un bruit surtout amplifié par les médias qui a fait croire à un revirement mais qui a donné, néanmoins, quelques sueurs froides à l’équipe du leader orange.

Le public aime les battants, ceux qui se battent jusqu’au bout. Le retour sur scène du vieux renard qu’est SAJ est aussi perçu comme un combat jusqu’au bout. Pravind Jugnauth s’est souvent référé à son père à côté de lui comme ‘Sir Anerood’, créant ainsi une distance entre père et fils, un rappel de son titre obtenu grâce à son parcours politique au niveau national, et non comme ‘mo papa’, une affirmation d’un statut familial hérité. Très bien conseillé, le PM ! ou alors, c’est un trait naturel de sa personnalité. Il a l’avantage de l’âge et d’une personnalité affable qui mesure ses paroles et qui ne se laisse pas emporter, il est cool et à l’écoute. Un trait hérité de sa mère sans doute, tout en ayant l’esprit de combattant acharné de son père. Ses prestations de fin de campagne étaient impressionnantes, il faut l’avouer.

Autre remarque entendue et reprise en chœur par l’opposition et certaines voix dans la presse : l’absence de l’ambiance festive au lendemain des résultats. D’autres parlent de ‘choc’ et de ‘deuil’, c’est un peu pousser le bouchon trop loin et prendre le sentiment d’un cercle pour une réalité générale. Chacun dans sa bulle croit ce qu’il voit ou imagine.

Après une campagne tonitruante et assidue, et une fois les résultats connus, les agents ont repris le travail car nombreux sont-ils dans le pays à travailler le samedi pour assurer les fins de mois. Le privilège de se la couler douce n’est pas donné à tout le monde ni celui de blablater et de se lamenter en permanence. Quant au grand public, soulagé et satisfait des résultats, il est retourné à ses occupations quotidiennes en espérant que le choix de continuité dans les projets, slogan rassembleur pour lequel il a voté, fasse son chemin.

Les temps ont changé, l’adulation des chefs est moins visible et la conscience des réalités politiques plus rationnelle. Les agents sympathisent et plaisantent avec ceux des différents bords ; tout le monde se connait dans ce grand village qu’est le pays. Le gagnant sait se montrer magnanime et passe la guirlande à l’élu du camp opposé, un autre félicite d’un geste amical la dauphine du parti ‘frère’, un tel autre conserve son respect pour un ancien premier ministre et le protège des excités orange dans un état d’ébriété et qui auraient dû être arrêtés par la police. A sanctionner aussi le John Travolta des groupies de la presse, loin d’être une icône pour le reste de la gente féminine, quelle idée ! et surtout perçu comme arrogant et imbu de sa personne, un ex-ministre qui s’est mis à arracher les oriflammes des opposants dans un accès de fièvre électorale d’un samedi soir à Port-Louis.

L’argent. Oui, comme aux Etats-Unis, la plus vieille démocratie du monde, les élections sont une affaire de grosses sommes trébuchantes. Tout comme les médias et leur volonté et pouvoir d’influencer la tournure politique est une affaire de gros capital investi dans les titres par des lobbys divers. On en disserterait à n’en plus finir.

Passons à autre chose.


* Published in print edition on 22 November 2019

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