D.E.V

Les enseignements des législatives 2010

— D.E.V. 

Nos prévisions du 30 avril dernier donnaient une victoire certaine de l’Alliance de l’Avenir. Cet exercice s’était effectué au moment même où la prudence était de mise dans les rédactions des principaux médias qui se penchaient sur un « either side ». Nous avions avancé le chiffre de 41 élus pour l’Alliance de l’Avenir en ayant recours à la même méthodologie utilisée lors des législatives de 2005. Les résultats de la consultation se sont avérés conformes à nos prévisions. 

 

Dans l’analyse du 30 avril dernier, nous notions d’abord que « les paramètres ethniques et/ou religieux sont au cœur des processus de mobilisation et de dynamique politiques dans une société ‘plurale’ et fortement clivée telle que la nôtre ». Nous ajoutions que « l’absence de différences programmatiques et idéologiques est de nature à accentuer ce comportement ». Les résultats de 2010 confirment globalement cette analyse.

 

Les circonscriptions composées d’un électorat majoritairement « hindi-speaking » aux Nos. 5, 6, 7, 9, 10, 11 restent acquises à l’Alliance comprenant le PTr alors que les circonscriptions à majorité Population générale, les Nos. 1, 17, 19, 20 s’accrochent au MMM. Comme nous l’avions prévu, le « split vote » d’ordre castéiste n’a pas eu d’impact sur les résultats et nous notions d’emblée que « le paramètre castéiste n’apparaît pas comme un élément déterminant… et il n’y aura pas de glissement décisif ». Cette analyse s’est confirmée et dans aucune des circonscriptions concernées, le panachage castéiste n’a entraîné de bouleversement, consolidant notre observation quant à un recul du vote castéiste, notamment aux Nos. 5 et 6 que visaient les observateurs politiques.

Les autres circonscriptions où une majorité ethnique ne se dégage pas clairement, et qui sont donc considérées comme jouables, ont fait l’objet de mouvements divers. Ce sont, à notre avis, ces circonscriptions qui pourraient se montrer plus sensibles aux considérations autres qu’ethniques. Mais nous n’en sommes pas encore là. Ces circonscriptions — les Nos. 2, 3, 4, 8, 12, 13, 14, 15, 16, 18 –, constituent plus ou moins les « swing constituencies » qui peuvent basculer ou être affectées par le « split vote ».

Le No. 2, bleu en ’67, est passé MMM depuis 1976 jusqu’en 2005 lorsqu’un « swing », conjugué avec la montée du FSM de Cehl Meeah, l’avait fait basculer dans le camp travailliste. En 2010, cette circonscription est restée travailliste malgré la perte d’un siège : le candidat mauve Reza Uteem, ayant été préféré à Aline Wong.

De même, le No. 3, avec une première brèche provoquée par le travailliste Siddick Chady en 2000, avait rejeté le MMM en bloc en 2005. En 2010, le MMM a repris le dessus, légèrement. L’élection d’un mauve au No. 2 en deuxième position, la remontée même légère du MMM au No. 3 ainsi que l’élection de Cehl Meeah, leader d’un groupuscule, confirment notre propos (exposé dans une précédente étude) que le « swing » musulman dans ces deux circonscriptions ne sous-entend pas un comportement d’adhésion. Ce phénomène reste lié aux circonstances du moment et aux personnalités présentées.

Au No. 4, ce qui vient de se passer est très intéressant du point de vue de l’évolution du comportement électoral de la Population générale. En effet, cette circonscription, acquise au MMM depuis 1976, vient pour la première fois de basculer. Certes, en 1987, Xavier Duval, fils de Sir Gaëtan, s’était glissé dans le trio de tête grâce au vote panaché de la Population générale, mais cela n’avait pas remis en question la suprématie mauve. L’élection de Mireille Martin, nouvelle dans la circonscription — qui plus est membre du MSM –, en tête de liste, est éloquente.

Au No. 8, le « split vote » prévu n’a pas eu l’effet espéré par Ashock Jugnauth. Cependant, le score réalisé par Mme Dookhun qui talonne Pravind Jugnauth et distance Suren Dayal de 2000 voix laisse penser à un panachage plutôt partisan que castéiste.

Au No. 12, circonscription comprenant la même configuration — ou presque — que le No. 8, en termes d’électorat potentiel du camp travailliste ou MMM, rien n’a bougé malgré une certaine remontée du MMM. L’apport modeste — pris séparément — des minorités travaillistes de la communauté hindoue, de l’électorat musulman et du noyau dur duvaliste a fait la différence.

Au No. 13, le vote discipliné a eu raison de la tentative de Vishnu Lutchmeenaraidoo de ravir cette circonscription acquise haut la main par les travaillistes en 2005. Le « swing » d’une partie de l’électorat musulman, constaté en 2005, s’est maintenu. La crainte de voir un mauve passer a encouragé le vote bloc des électeurs de l’Alliance sociale.

Le No. 14, circonscription majoritairement mauve en 2005, est passée majoritairement dans l’autre camp avec 2 élus sur 3. C’est une situation quelque peu complexe. En effet, la particularité de l’électorat marathi dans cette circonscription — troisième en importance derrière celui des électorats ‘hindi-speaking’ et Population générale –, c’est le panachage de leur vote en faveur des candidats marathis. Un ‘split vote’ déterminant dans les joutes serrées. Ainsi en 1987, deux Marathis, Alan Ganoo du MMM et Sheila Bappoo de l’Alliance Bleu-Blanc-Rouge, étaient élus. Idem en 2005 avec l’élection d’Alan Ganoo et Krisna Babajee. Mais, cette fois-ci, ce panachage marathi n’a pas marché parce que Hervé Aimé a bénéficié du vote panaché de l’électorat Population générale, suffisamment important pour faire tomber Sanjeev Mulloo. L’élection de Hervé Aimé illustre également une certaine évolution dans la manière de voter de l’électorat Population générale que l’on constate de manière plus évidente au No. 4.

Au No. 15, le vote a été plus discipliné qu’en 2005, entraînant l’élection de Patrick Assirvaden en tête de liste. Il faut dire que Navin Ramgoolam, très irrité par ce qui s’était passé en 2005 au No. 10 notamment, n’a cessé de mettre en garde de manière très ferme tout le monde.

Le No. 16, autre circonscription serrée que perd le MMM. Le MSM y possède une certaine assise, ce qui avait contribué à la conquête de cette circonscription par le MMM-MSM en 2005. Le panachage, certes léger, a joué dans l’élimination de Stéphanie Anquetil.

Enfin, la circonscription No. 18 sous les feux des projecteurs en raison de l’affaire Sithanen n’a pas été épargné par le « split vote » de tous les côtés. Xavier Duval arrive en tête de liste avec 56% des suffrages, exprimés soit 4% de mieux qu’en 2005. Kadress Pillay, recueillant 45%, est éliminé et termine à la cinquième place. Le candidat mauve, Kavi Ramano, est élu en deuxième position avec 51%, soit 5 points de plus que Sushil Kushiram, quatrième en 2005.

Cette situation assez particulière s’explique par le vote panaché de tous les côtés dont a bénéficié Xavier Duval pour émerger en tête de liste avec 2000 voix de différence avec Nita Deerpalsing. Le panachage de l’électorat travailliste, en particulier, a joué en défaveur de Kadress Pillay qui n’a pu mordre dans l’électorat tamoul pour apporter une certaine forme de compensation.

 

Les enseignements du scrutin

Plusieurs enseignements peuvent être tirés du scrutin des législatives de 2010 :


1. Paul Bérenger, présenté comme PM, n’a rien changé. Le fait que le leader incontesté du MMM depuis 40 ans se soit présenté comme PM « full-time » une deuxième fois après 1983 doit être souligné. Et salué, car il y a eu trop souvent des arrangements et autres accords à l’israélienne perçus comme des stratagèmes communalistes n’échappant pas à l’effet boomerang. L’accord à l’israélienne — que nous avions dénoncé comme abominable — avait échoué en 2005. Sans accord à l’israélienne, le MMM en 2010 réalise globalement le même score qu’en 2005, soit 43% et même mieux si l’on considère que le MSM lui avait apporté deux points en 2005.

2. Le « swing » musulman de 2005 se maintient dans l’ensemble. Le retour au bercail mauve de cette partie de l’électorat musulman qui avait « swing » en 2005 ne s’est pas produit dans l’ensemble du pays, comme l’espérait le MMM. Même si l’on constate que le MMM émerge en tête des suffrages exprimés au No. 3 et enregistre un léger mieux au No. 2 avec l’élection de Reza Uteem. Mais, à trop vouloir récupérer cet électorat, le MMM court à terme le risque d’un « backlash ». Dans l’ensemble, notamment aux Nos. 8, 10, 13, 15, le « swing » musulman se maintient.

3. Le vote castéiste recule. Les résultats confirment notre observation quant au recul du panachage castéiste. Aucune circonscription n’a été bouleversée par un tel comportement. Ni au No. 5 avec la présence de Dinesh Ramjuttun. Ni au No. 6 avec Madun Dulloo qui enregistre une sévère défaite.

4. Un léger frémissement dans le comportement électoral de la Population générale est à souligner. En effet, le panachage d’ordre communaliste, s’il recule dans l’électorat travailliste notamment aux Nos. 10 et 13 — en grande partie grâce à l’intervention « musclée » de Navin Ramgoolam –, commence à toucher, très légèrement certes, la Population générale (voir notre analyse des résultats aux Nos. 4 et 14). Ceci dit, il convient de ne pas en tirer de grandes conclusions car le vote discipliné de l’électorat mauve a bien fonctionné dans l’ensemble. Au No. 17, le candidat créole Jean Claude Chimon est distancé de près de 6000 voix par Satish Boolell ; au No. 19, le même écart entre Mirella Chauvin et le candidat tamoul du MMM Darma Nagalingum ; au No. 20 plus de 6000 voix séparent le trio gagnant mauve du trio emmené par Maurice Allet et, au No. 1, Veda Balamoody devance le trio Grenade-Chaumière-Turner de plus de 3000 voix.

5. On ne peut parler d’effet Grégoire dès lors que la Population générale dans son ensemble n’a pas attendu le Père Grégoire pour « voter avec son cœur ». On aurait pu supputer sur un quelconque effet de ce type s’il avait appelé à « ne pas oublier la clef qui ouvre la porte du paradis ».

6. Bilan et programmes des deux camps n’ont pas pesé lourd. Le bilan, nous l’avions déjà écrit ici même, n’a pas la même signification qu’ailleurs sauf s’il est vraiment mauvais. Un exemple serait celui de SAJ, écrasé lors des législatives de 1995 alors qu’il avait un bilan élogieux. Rama Sithanen en sait quelque chose. Ceci explique pourquoi l’affaire Sithanen en 2010 ne pouvait avoir d’effet, même si Rama Sithanen a un bon bilan à titre personnel. Le programme, s’il n’est pas différent d’un autre de manière très probante, ne peut peser lourd. Au fond, bilan et programme sont broyés par l’ambiance, la fête et le folklore de la campagne électorale où l’émotion prend largement le dessus jusqu’au secret de l’isoloir. Maurice n’est définitivement pas la France.

7. La crédibilité des sondages électoraux d’agences étrangères a souffert — comme d’habitude. Nous avions, ici même, émis d’énormes réserves sur ces sondages en rappelant comment, en 2000, le PTr s’est fait avoir par les sondages qui confondent France et Maurice et qui confondent régime présidentiel et régime parlementaire avec ses spécificités culturelles mauriciennes où le tout se joue à partir de la circonscription. Les sondages de 2005 avaient également conduit le pouvoir d’alors à prendre de mauvaises décisions dans la préparation de sa campagne électorale. Souvenez-vous : les sondages commandés par l’express et commentés dans le sens du poil par les politologues divers et variés. Cela avait commencé par un 35-25 en faveur du MMM-MSM, qui a duré un bon bout de temps avant de finir à la veille du scrutin par le « 35-25 either side », le comble du ridicule en matière d’analyse.

En 2010, les sondages de l’agence LH2 sur les intentions de vote donnaient l’Alliance de l’Avenir très largement gagnante face au MMM quel que soit le cas de figure. Au regard des résultats qui donnent une légère progression de l’Alliance de l’Avenir par rapport à l’Alliance Sociale de 2005, la stabilité du MMM qui se retrouve avec 43% des suffrages obtenus — soit le même score qu’en 2005 mais cette fois-ci sans le MSM (même avec ses 2-3 points) –, les joutes plus ou moins serrées dans un certain nombre de circonscriptions, la formule 50/50 et le PMship au MSM, la prévisible entrée en scène de SAJ, nous maintenons que dans ces conditions l’Alliance Sociale partait battue. Dans une prochaine analyse, nous exposerons les résultats catastrophiques de l’Alliance sociale face au MMM-MSM ou dans une three-cornered fight. Navin Ramgoolam l’a échappé belle.

Les erreurs des sondages électoraux que nous observions depuis la catastrophe du PTr en 2000 posent un sérieux problème en termes de « monitoring » et d’encadrement de ces enquêtes sur les intentions de vote dans notre pays. Car ces sondages, ici comme ailleurs, participent à la prise de décision notamment lorsqu’ils influencent les journalistes, les politologues et surtout les proches du décideur.

8. L’apport du MSM dans la victoire de l’Alliance de l’Avenir même minime n’est pas négligeable. En effet, on peut estimer que ce parti a contribué au basculement des Nos. 4 et 16 dans le camp de l’Alliance de l’Avenir, et a joué un rôle important pour annihiler les effets du panachage dans certaines circonscriptions. Mais il faut surtout souligner que précisément dans ce cas de figure : 1 plus 1, cela ne fait pas 2 en politique. Il faut voir ce que cela aurait donné si le MSM avait accepté la proposition du MMM ou même s’il se trouvait dans une lutte à trois compte tenu de sa « nuisance value ».

9. La stratégie « ramasse tout » du MMM n’a pas fonctionné. Ashock Jugnauth, Madun Dulloo, Dinesh Ramjuttun, Vishnu Lutchmeenaraidoo sont battus.

10. Le nouveau rapport de forces à l’intérieur de la majorité parlementaire garantit la stabilité politique. Le PTr y est largement majoritaire avec 29 élus, alors que le MSM et le PMSD ont respectivement 12 et 4 élus. Cette répartition qui rappelle à deux ou trois élus près la situation de 1983 et 1987, n’est pas de nature à affecter l’autorité du PM qui en aura bien besoin face aux défis qui s’annoncent.

Add a Comment

Your email address will not be published.