D.E.V

Le mystérieux délire  

— D.E.V.  

Les divagations de ces derniers jours sur les « mystères » sont tellement énormes qu’elles commencent à nous agacer sérieusement. Voyons ces « analyses », qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’odieusement subjectives, censées expliquer les derniers événements. Pourquoi Navin Ramgoolam a conclu une alliance avec le MSM plutôt qu’avec le MMM ? Réponse du perplexe patron de l’express : Paul Bérenger, je cite, « aurait été un sacré gêneur pour le Ramgoolam tyrannique » qui « entend s’entourer de faibles » (l’express du 4 avril). Je vous fais grâce de ces tonnes de louanges qu’il déversait sur le même Ramgoolam avant la concrétisation de l’alliance AS-MSM qui semble tellement déranger qu’on est en droit de se demander si c’est bien innocent tout ça.

Le même Express le dimanche suivant donne une autre explication (which is which ?), de l’Alliance AS-MSM. Et là, accrochez-vous, je cite, « L’Inde, dans l’ombre, a tiré les ficelles de cette alliance », « la diplomatie indienne a vécu le projet Jin-Fei comme un affront » etc., etc. Où est-ce qu’ils vont chercher tout ça ? Ces insinuations odieuses sont inacceptables et dangereuses.

Et pourtant, nous l’avions déjà expliqué de long en large ; toute cette histoire relève d’une simplicité absolue. Il s’agit au fond de la part du premier intéressé d’une décision politique stricto sensu avec comme enjeu la conservation ou la perte du pouvoir. Tout simplement. Compte tenu de l’expérience catastrophique de 2000, le leader travailliste n’avait pas particulièrement envie de se retrouver face à une nouvelle alliance MMM-MSM. Ce principe était acquis dès le lendemain des législatives de 2005. Empêcher une nouvelle alliance MMM-MSM signifie forcément une alliance du PTr soit avec le MSM soit avec le MMM.

Il avait semblé au départ que l’option MSM était plus intéressante. D’abord parce qu’il sortait très affaibli des élections de 2005 avec des représentants élus grâce à l’électorat mauve avec de surcroît son leader défait. Cette orientation sera facilitée par la suite par les bisbilles MMM-MSM marquées par le débauchage de Ashock Jugnauth, un affront personnel ressenti par SAJ, leader de fait du MSM. Et lorsque SAJ accepta de rester au Réduit, on pouvait en déduire que l’alliance AS-MSM était conclue et les modalités raisonnables pour les partenaires définies. Mais l’affaire allait se compliquer au lendemain de la victoire de Pravind Jugnauth qui reprit la main, relança une nouvelle négociation et plaça la barre très haute avec une vingtaine de tickets et le ministère des Finances.

Navin Ramgoolam commença alors à « koz kozé » avec le MMM, pourparlers qui sont allés très loin. Pourquoi cela a coincé ? Comme nous l’avions déjà dit, il y a eu un certain nombre d’exigences du MMM que Navin Ramgoolam ne pouvait accepter, dont le poste de n° 2, des personnalités travaillistes et du PMSD à écarter, ce qui rappelle les exigences de 2000 et l’exclusion du PMSD.

L’argument concernant le poste de VPM constitutionnel, numéro deux d’un éventuel gouvernement PTr-MMM, que Navin Ramgoolam n’entendait pas céder, a été confirmé par Rashid Beebeejaun en personne lors d’une réunion politique le 14 avril dernier. Quant à la mise à l’écart de Xavier Duval, le PM vient de confirmer que Paul Bérenger se disait prêt à accepter Xavier Duval mais sans le PMSD et sans Rama Valayden – ce qui revient au même car on voit mal Xavier Duval accepter ce deal.

Et à compter de l’échec des négociations PTr-MMM et la rumeur persistante selon laquelle SAJ et Bérenger préparaient un nouvel accord Medpoint, ça va aller très vite. Pravind Jugnauth se prévalant d’une offre alléchante du MMM, soit un 50/50 en tickets et le prime ministership, se retrouva en position de force. Et Navin Ramgoolam ne voulant pas prendre le risque de se retrouver soit en face d’une nouvelle alliance de dernière minute type 2000 ou dans une lutte à trois, ne pouvait ne pas accepter les demandes de Pravind Jugnauth. Si Navin Ramgoolam ne voulait absolument pas prendre le risque de perdre les élections, Pravind Jugnauth lui ne voulait pas céder sur ses exigences notamment le ministère des Finances et se tenait prêt à toute éventualité. Même perdre. Pour mieux sauter. En effet, une défaite de Navin Ramgoolam à ce stade pourrait à terme se traduire par son effacement durable de la scène politique.

A la fin, Navin Ramgoolam a choisi de ne pas briguer seul les suffrages dans le schéma de 2000 ou 2005, suicidaire au demeurant, et a opté pour une alliance. Deuxième casse-tête : il y avait d’un côté le MMM qui réclamait la place de Beebeejaun qui contrôle un électorat charnière – un électorat qui avait fait basculer le pouvoir en 2005. Le MMM ne voulait pas non plus du PMSD dont le PTr aurait besoin en cas de départ – prévisible — du MMM d’un éventuel gouvernement rouge-mauve. Et de l’autre côté la relégation de Rama Sithanen. Navin Ramgoolam a donc choisi l’alliance avec le MSM probablement plus facile à gérer mais en sacrifiant Rama Sithanen. Emotionnellement c’est peut-être dur à avaler mais politiquement cela tient. En un mot, Navin Ramgoolam s’en fiche d’avoir des faibles ou des forts autour de lui. « It’s all about winning, damn it ! ». Et cette histoire abracadabrante sur les ficelles de l’Inde. Vaut mieux en rire !

Pourquoi Rama Sithanen est « out » ? La réponse est dans ce qui vient d’être dit. Et on ne peut être plus clair et plus simple. Pourquoi chercher une réponse compliquée à une question simple ? Et pourtant le patron de l’express découvre la « traîtrise et l’ingratitude de Navin Ramgoolam » et donne la même explication, la même rengaine à savoir « Ramgoolam ne peut supporter ce ministre trop brillant, cette intelligence si vive, cet esprit trop indépendant » (sic) (l’express, 12 avril 10). On est en droit de se demander où il va chercher tout ça. Comme d’ailleurs certains qui vont dans le sens complètement inverse en chargeant de manière profondément détestable et injuste Rama Sithanen de tous les péchés du monde pour expliquer son évincement ! Alors que Navin Ramgoolam ne cesse de le répéter qu’il n’a absolument rien à reprocher à son Grand Argentier. Bien au contraire. Et il faut être complètement idiot pour ne pas admettre que le bilan de Rama Sithanen comme ministre des Finances a été globalement positif. Quand vont-ils enfin comprendre que cette décision est strictement politique liée à la question centrale : conserver ou perdre le pouvoir ?

Rama Sithanen, probablement l’homme politique le plus écouté de Navin Ramgoolam, a confirmé ce que nous écrivions, à savoir qu’il était lui-même totalement contre l’idée d’aller seul aux élections. C’était donc soit le MMM soit le MSM. Bien avant les négociations, tout le monde savait que Pravind Jugnauth voulait absolument le ministère des Finances. Il est vrai que Rama Sithanen misait sur une alliance avec le MMM. Mais hélas ! cela ne s’est pas fait pour les raisons que nous avions évoquées. Il aurait dû dès lors, je pense, accepter la logique du processus, s’incliner et proposer une autre responsabilité importante, un grand ministère stratégique impliquant la justice sociale par exemple. Sachant que ce qui compte à un moment donné, c’est de gagner. Une fois c’est fait, tout peut s’arranger, et la solution devient beaucoup plus facile à trouver. Rama Sithanen a certainement commis une maladresse politique en ayant recours à une démonstration de force qui n’arrangeait pas le PM dans sa démarche pour trouver une solution négociée.

En fin de compte, ce qui est tout de même incroyable dans toute cette histoire c’est la vitesse avec laquelle certains commentateurs versatiles à géométrie variable changent du jour au lendemain et sont capables de dire tout et son contraire avec une égale assurance. C’est ainsi que le « talentueux », « rassembleur », « moderniste » Navin Ramgoolam est, en l’espace de quelques heures, devenu un pestiféré. Parce qu’il a pris, c’est pourtant son job, une décision politique d’une importance vitale pour sa survie. C’est peut-être cela le vrai « mystère ».

D.E.V.

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