Statu Quo Prévisible

Rapport de force politique

Lors de notre intervention dans ces mêmes colonnes (Mauritius Times, 11 mai 2012) sur le rapport de force politique, nous avions abordé le socle électoral plus ou moins stable des principaux partis du pays. Selon nos estimations, le MMM et le PTr tournent autour de 40%, le MSM 2,5%, le PSMD 1,5%, et autres 5% en termes d’adhésion électorale. Des 11% restants, 4% sont plutôt proches du MMM mais hésitants. Les 7% sont ceux qui oscillent entre le PTr et le MSM. Ce qui signifie que le potentiel électoral du PTr et du MSM se situe à 47% et 9,5% respectivement, alors que le potentiel électoral du MMM peut être crédité à 44%. Rien n’indique que ces données ont changé depuis.

Les chiffres mentionnés sont calculés sur la base des suffrages exprimés, en ne faisant pas intervenir l’abstention. Afin d’obtenir un aperçu plus précis et clair des forces en présence, il nous a paru approprié d’effectuer le calcul sur la base de la totalité des électeurs inscrits. On arrive ainsi à une représentation, sur l’ensemble du corps électoral, de 32% au PTr et au MMM, 2% au MSM, 1% au PMSD et 20% d’abstention systémique. Depuis l’analyse du 11 mai 2012, il y a eu plusieurs séquences plutôt défavorables à la majorité parlementaire. Il est possible d’évaluer leur impact sur le rapport de force majorité-opposition en s’appuyant sur les résultats des municipales de décembre 2012 et les sondages DCDM-Politis (L’express).

1)      Les municipales de 2012

Ces municipales nous paraissent intéressantes à plus d’un titre : d’abord elles couvrent 9 circonscriptions urbaines dont plus de la moitié peuvent être qualifiées de marginales ou « swing constituencies » dans un contexte d’élections législatives.

Elles interviennent dans un contexte mouvementé et plutôt bénéfique à l’opposition : la fin ou la mise en veilleuse d’une alliance PTr-MMM et la relance de l’alliance MMM-MSM, alors que certains scandales allégués ont servi de carburant à la campagne municipale du Remake 2000 lancé en pôle position.

Malgré la forte mobilisation des états-majors des deux camps et les circonstances favorables à une importante participation comparable à des législatives urbaines, il y a eu un taux d’abstention très fort que nous qualifierons d’ « anormal » (voir texte encadré). Ce comportement que nous attribuons en grande partie à un abstentionnisme politique, a touché, dans presque la même proportion, le MMM et le PTr. L’apport du MSM et du PMSD, étant dans l’ensemble négligeable, nous retenons uniquement les résultats des deux principales formations.

Leur performance est à l’évidence très moyenne, plombée par la forte abstention politique ou protestataire. Pour le PTr, cela s’explique plus facilement, notamment par l’impact de la campagne articulée autour des « scandales » allégués et un certain désenchantement classique. Le plus surprenant, c’est celle du MMM qui espérait, compte tenu de la conjoncture, conquérir au moins quatre municipalités. Une des raisons les plus plausibles de la performance très moyenne du MMM, c’est le manque d’enthousiasme d’une bonne partie de la base mauve envers une alliance avec le MSM. De plus, certaines modalités prévues par le Remake leur semblent difficiles à accepter, comme l’octroi au MSM de tickets dans les bastions mauves en particulier au niveau des circonscriptions 1 (Grande-Rivière-Nord-Ouest/Port-Louis Ouest), 17 (Curepipe/Midlands), 19 (Stanley/Rose Hill), 20 (Rodrigues).

Ceci étant dit, l’immense majorité de ces abstentionnistes MMM ne resteront pas chez eux lors des prochaines législatives. Le cas échéant, ils porteront leur voix sur le parti mauve, faute de concurrent direct à ce parti. Pour autant, cette situation n’est pas exempte d’inquiétude pour l’état-major du MMM. Si le mécontentement n’est pas évacué d’ici là, une frange, même petite, serait tentée par l’abstention. Ce qui pourrait être dommageable au Remake face à une alliance menée par le PTr dans certaines circonscriptions urbaines serrées. Autre risque, c’est le panachage qui avait déjà commencé à produire des effets préjudiciables au MMM en 2010 – comme au Nos 4 (Port Louis Nord/Montagne Longue) et 14 (Savanne/Rivière Noire).

S’agissant des abstentionnistes travaillistes lors de ces municipales, une large majorité d’entre eux voteront l’alliance que dirige leur parti. Cependant une fraction pourrait être attirée par l’offre politique directe que propose le MSM. Comme nous l’avions déjà analysé, c’est sur la concrétisation en vote effectif du potentiel électoral que représente la fraction qui oscille entre le PTr et le MSM que tout va se jouer lors des prochaines législatives sous réserve de confrontation Alliance travailliste-Remake. En fin de compte, force est de constater que cette concrétisation ne s’est pas produite comme le démontrent les municipales de 2010. Il n’y a pas eu de « shift » d’une partie de l’électorat qui a voté travailliste en 2005 et 2010 vers le MSM.

Les deux principales formations (PTr et MMM) ont, à l’évidence, subi un sérieux recul. Dès lors qu’on ne peut comparer la performance lors des municipales de 2012 avec celle des municipales de 2005 ou 2000 (voir texte encadré), nous retenons la comparaison avec les performances législatives de 2000, 2005 et 2010 dans les circonscriptions urbaines couvertes par les municipales. Si on prend comme base de calcul les suffrages exprimés, on n’aperçoit pas de recul. Par contre, si on effectue le calcul sur les électeurs inscrits, la régression est manifeste. Au final, l’écart entre le PTr et le MMM demeure stable.

Ce qui nous semble plus pertinent comme observation politique, c’est le comportement de la fraction volatile du PTr, ce segment décisif lors des prochaines législatives, sous réserve d’une bataille Remake-Alliance menée par le PTr. Malgré la conjoncture difficile pour la majorité gouvernementale, il n’y pas eu aucun déplacement d’allégeance du PTr au MSM lors de ces municipales.

D’autres séquences défavorables au pouvoir et fortement médiatisées vont suivre les municipales : l’affaire concernant une activiste travailliste, l’affaire MITD, l’interrogatoire «under warning» d’une durée de 16 heures dans les locaux du CCID du leader du MSM, Pravind Jugnauth, dans l’affaire MedPoint, la montée en puissance de la campagne du Remake pour le 1er mai, la charge émotive entourant la révélation de l’état de santé de Paul Bérenger, etc. Tout ceci était de nature à avoir un impact sur l’opinion publique dans un sens favorable à l’opposition, sachant que la communication de la majorité au pouvoir en matière de gestion de crise a été loin d’être performante.

C’est dans ces conditions-là qu’a été réalisée de janvier à mars 2013 l’enquête d’opinion politique DCDM-L’express. Nous retenons, pour notre étude sur l’évolution du rapport des forces politiques, la partie du sondage consacrée à la proximité partisane.

2) Le sondage DCDM-Politis (L’express) — I

Les conclusions de cette enquête sur la cote d’affinités avec les formations politiques apparaissent surprenantes au regard de l’écart entre le PTr (35 % : moyenne de 3 mois – janvier à mars 2013) et le MMM (18%). A première vue, certes.

Pour différentes raisons que nous avions déjà évoquées dans ces mêmes colonnes, les sondages politiques sont très difficiles à mener à Maurice. Entre autres : des critères de segmentation nombreux et compliqués, un climat politique clivant marqué par le clientélisme, la taille du pays « où tout se sait », une faible « dicibilité » (la facilité à dire son choix partisan), etc. De sorte que la « photographie instantanée »,issue du sondage politique à Maurice, est souvent « floue », et lorsqu’elle n’est pas rendue «nette », elle peut effectivement amener à des interprétations désastreuses… comme en 2000 en particulier.

La « photographie » du sondage de l’express — tout au moins sur la cote d’affinités aux partis — est manifestement floue. Le sondage révèle une cote de proximité avec le MMM de 18%, alors qu’en se référant au « souvenir du vote » technique, inspiré du redressement des données, nous la situons autour de 32% sur l’ensemble du corps électoral. L’écart entre la cote d’affinités établie par le sondage et le socle électoral étant trop important, soit 14%, il y a lieu, pour une interprétation plus crédible, d’y apporter une certaine correction.

L’explication se trouve chez ceux qui ne se prononcent pour aucun parti ou pas du tout, soit autour de 40%, selon le sondage. Parmi il y a 20% qu’on peut assimiler au taux d’abstentionnisme systémique constaté lors des législatives. Il en reste donc 20%. Parmi il y a ceux qui ont confirmé leur mécontentement tel qu’ils l’ont exprimé lors des municipales. La grande majorité, toutefois, a une préférence partisane mais ne veulent pas l’exprimer ouvertement. Le taux de « dicibilité » étant plus faible chez les partisans de l’opposition, on peut dire que la fraction la plus importante de ceux qui ne se sont pas prononcé se trouve dans le camp MMM. Ainsi en redressant les données et en prenant en compte la marge d’erreur, on peut retrouver la véritable côte d’affinités du MMM qu’on situe autour de 32 %.

S’agissant du PTr, la côte de proximité que le sondage fixe à 35% nous apparaît juste. Si on tient compte de la marge d’erreur, ce chiffre se rapproche de notre évaluation du socle électoral fort du PTr (32%).Ce sondage confirme ainsi que malgré l’offensive du MSM s’appuyant sur les « affaires » affectant la majorité gouvernementale pour capter la frange volatile du PTr, on ne dénote pas de transfert d’allégeance entre ces deux formations.

3) Sondage DCDM-Politis II

Fin mars jusqu’à juin, d’autres événements fâcheux pour la majorité gouvernementale surviennent : les inondations, l’accident de Sorèze, l’affaire Varma. C’est dans ce contexte que le deuxième baromètre politique a été effectué par DCDM-Politis (l’express).

Les séquences défavorables au camp gouvernemental n’ont, à l’évidence, pas eu d’impact sur le rapport de force. Après correction des données, nous estimons que le MMM et le PTr restent scotchés autour de 32% du corps électoral (ou 40% des suffrages exprimables). Malgré la conjoncture très favorable au Remake 2000, le socle électoral du PTr reste stable.

Le MSM n’arrive pas, plus d’un an après la relance du Remake et malgré une conjoncture favorable à l’opposition, à mordre de manière convaincante sur la frange qu’on peut qualifier de volatile de l’électorat ayant voté travailliste en 2005 et 2010. Pour plusieurs raisons, notamment : SAJ n’a plus le même charisme qu’autrefois, la difficulté pour Pravind Jugnauth d’assurer la relève, le doute sur la crédibilité du MSM sur les « affaires » dont MedPoint, l’absence de propositions concrètes du MSM touchant la vie quotidienne de ces électeurs.

En définitive, malgré les circonstances défavorables au PTr de mai 2012 à juin 2013, le rapport de force entre le Remake 2000 et l’Alliance menée par le PTr, dans une perspective de rendez-vous législatif, n’a pas évolué. Lors des prochaines législatives, faute de concurrent direct, le MMM retrouvera la grande majorité de son potentiel électoral. Toutefois une abstention protestataire, aussi minime soit-elle, peut s’avérer préjudiciable au MMM.

Quant au PTr, son socle électoral lui restera fidèle quoi qu’il arrive. La grande question, c’est le comportement de ces 6-7% d’électeurs oscillant entre le PTr et le MSM, qui vont probablement se décider à la veille des législatives dans une configuration Remake v/s Alliance travailliste. Et ce n’est pas gagné d’avance ni pour le PTr qui a intérêt à prendre au sérieux la menace, ni pour le MSM qui, à l’évidence, a beaucoup de mal à convaincre.

Evolution du rapport de  force
dans les circonscriptions municipales

Résultats sur la base des inscrits

Législatives
(circonscriptions municipales)

Municipales

2000
(%)

2005
(%)

2010
(%)

2012
(%)

MMM

39

37

36

21

PTr

27

34

33

19

Abstention

22

22

25

55

Résultats sur les suffrages exprimés

Législatives
(circonscriptions municipales)

Municipales

2000
(%)

2005
(%)

2010
(%)

2012
(%)

MMM

50

47

48

47

PTr

35

44

44

42

D.E.V.

(Opinion Research Analysis Consult)


* Published in print edition on 12 July  2013

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