« Dans la vie des nations, lorsque le peuple désespère, vient un moment de bascule quand c’est la rue qui prend le relais… »

Interview : Jean-Claude de l’Estrac

* ‘Le MMM des années 80 gagne les élections lorsque Anerood Jugnauth émerge comme le « Premier ministre du changement » face à SSR. L’histoire se répètera’

* ‘L’honneur de Ramgoolam, ce serait de créer les conditions d’un retour au pouvoir du PTr en s’effaçant personnellement ; et Bérenger, faisant de même au MMM’

* ‘Il est imaginable que dans une affaire aussi simple que celle d’une Constituency Clerk, le ministre Sawmynaden n’a pas été capable d’offrir une explication au pays’


Quel est le ‘mood’ dans le pays présentement ? Et quel est le sentiment des Mauriciens sur la détérioration du climat économique et social avec l’actualité de plus en plus dominée par des cas de crimes, de suicides, d’agression, etc., mais aussi sur le plan politique ? Le pays va mal, nous dit Jean-Claude de l’Estrac dans l’interview qui suit, pour ces diverses raisons mais peut-être plus encore par l’absence d’une alternative politique. ‘S’il est vrai qu’il existe aujourd’hui une claire majorité de la population extrêmement critique de ce Gouvernement – ce dont je ne suis pas certain -, elle désespère néanmoins de ne pas trouver, en face, une opposition politique crédible menée par un leader incontestable…’ nous déclare-t-il.


Mauritius Times : Le climat économique dans le pays était déjà déprimant depuis l’année dernière et même bien avant. Il parait que dans le domaine social, ce n’est pas mieux non plus depuis ces quelques temps avec l’actualité de plus en plus dominée par des cas de crimes, de suicides, d’agression, etc., les allégations de corruption impliquant des hommes au pouvoir et leurs proches. Quel est le ‘mood’ dans le pays présentement, selon vous ?

Jean-Claude de l’Estrac : C’est la déprime comme vous le dites ! Le pays va mal pour les raisons que vous évoquez, mais peut-être plus encore par l’absence d’une alternative politique. S’il est vrai qu’il existe aujourd’hui une claire majorité de la population extrêmement critique de ce Gouvernement – ce dont je ne suis pas certain -, elle désespère néanmoins de ne pas trouver, en face, une opposition politique crédible menée par un leader incontestable capable de tenir la dragée haute à un Pravind Jugnauth aujourd’hui puissant.

Pourquoi je dis qu’il n’est pas certain qu’une nette majorité des électeurs se trouvent dans le camp de l’opposition ? C’est que la polarisation ethno-politique est plus vive que jamais. La donne ne changera que lorsqu’un challenger de calibre, émergera, probablement venu du Parti Travailliste, mais soutenu par les autres forces de l’opposition.

Il faut comprendre, une fois pour toutes, que nous avons un système faussement parlementaire. Il est quasi présidentiel, c’est le Premier ministre qui détient tous les pouvoirs. L’opposition est condamnée à en tenir compte, et à présenter à la nation, son « contre Premier ministre-président ». En attendant, toutes ses agitations ne mènent à rien.

* C’est assez incroyable que la question d’alternative se soit posée depuis un certain temps alors que le Gouvernement n’est qu’au tout début de son mandat – sa majorité parlementaire devrait lui permettre de tenir le coup jusqu’à 2024. Qu’en pensez-vous ?

Mais il tiendra le coup sauf circonstances exceptionnelles, et je ne vois pas ce qu’elles pourraient être. Le risque, néanmoins, c’est la détérioration continue du climat social et le chômage grandissant, aggravé par le comportement autocratique de Jugnauth et ses menaces inconvenantes.

Je pense que Jugnauth et ses conseillers ont une lecture binaire du pays. Au fait, ils considèrent qu’il existe deux pays ; ils n’en n’ont cure de l’électorat critique qui demande de la transparence dans la gestion des affaires de l’Etat. Ils s’occupent de choyer l’autre pays, acquis à sa cause et qui n’a pas les mêmes attentes.

* Mais faute d’un sondage crédible, on ne sait pas si c’est plutôt l’élite du pays qui est à la recherche d’une alternative. Pensez-vous que c’est aussi un sentiment qui est partagé à la base ?

Je viens de vous le dire, il faut rester circonspect.

Les réseaux sociaux et les médias ne reflètent qu’un courant de l’électorat. Que ce courant, alimenté par toutes les « fautes » du Gouvernement, gagne en puissance ne fait pas de doute. Mais, paradoxalement, plus ce courant manifeste sa force, plus il mobilise son vis-à-vis.

Je le répète : l’opposition ne modifiera ce rapport de force malsain que s’il présente au pays un candidat au poste de Premier ministre qui ne fera pas regretter Pravind Jugnauth. Et je n’imagine pas un homme d’affaires venu de nulle part…

Rappelez-vous : le MMM des années 80 gagne les élections lorsque Anerood Jugnauth émerge comme le « Premier ministre du changement » face à Sir Seewoosagur Ramgoolam. L’histoire se répètera.

* Quelle opinion faites-vous de ce regroupement des partis de l’opposition – le PTr, le MMM et le PMSD – connu à ce stade comme ‘L’Entente’, mais qui n’arrive pas à s’entendre sur les prochaines élections municipales et sur la question de leadership de ce regroupement ?

C’est tout le sujet, et la vraie raison de leurs difficultés réside dans l’incapacité à régler cette question de leadership, largement bloquée par la posture de l’ancien Premier ministre.

Navin Ramgoolam n’accepte pas encore de céder le leadership alors que ses partenaires de l’Entente sont convaincus qu’il est aujourd’hui une force du passé. C’est le dilemme que l’opposition doit régler, et le plus tôt le mieux pour elle.

* Au fait, on sait que Navin Ramgoolam ne s’intéressera à une ‘Entente’ PTr-MMM-PMSD que s’il la dirige. Toutefois, un fait intéressant à noter, c’est l’intérêt que porte le MSM, en particulier les Jugnauth, pour que Ramgoolam soit à tout prix le leader de cette ‘Entente’. Ramgoolam devrait se réjouir de ce soutien inespéré des Jugnauth, non ?

C’est un baiser de Judas. Les Jugnauth rêvent d’avoir Ramgoolam en face d’eux aux prochaines élections parce qu’ils estiment qu’il est le maillon faible de l’alliance de l’opposition.

Objectivement, eu égard à ses défaites successives, Ramgoolam est aujourd’hui, personnellement très affaibli. Mais son parti peut rapidement reprendre des couleurs.

L’honneur de Ramgoolam, ce serait de créer les conditions d’un retour au pouvoir de son parti en s’effaçant personnellement ; et Bérenger, faisant de même au MMM, voilà le MSM privé de ses épouvantails préférés !

* Tout cela fait que ‘L’Entente PTr-MMM-PMSD’ aura donc un long chemin à parcourir avant qu’elle puisse obtenir le soutien populaire. Est-il difficile à ce stade de prévoir jusqu’où elle ira ?

Difficile à dire, compte tenu des incertitudes sur la question de leadership. Sur papier, elle devrait être boostée par un bon résultat aux élections municipales.

Mais, là encore, je crains l’effet boomerang. Si l’alliance apparaît comme une puissante force urbaine, l’électorat rural se rebiffera, manipulé par les stratèges ethno-électoraux.

* En attendant, la pression s’accentue sur le Gouvernement, mais ses dirigeants projettent l’impression d’être impassibles alors même que l’enquête judiciaire dans l’affaire Sopramanien Kistnen et ce qui ressort des interrogatoires de divers témoins ainsi que dans l’autre affaire de ‘Constituency Clerk’ lèvent le voile sur des pratiques inadmissibles. Quelle lecture faites-vous de cette situation qui se corse de plus en plus pour le Gouvernement ?

C’est la bouteille à encre. Anerood Jugnauth n’a pas tort de nous rappeler qu’il faut attendre la fin d’une enquête avant de condamner qui que ce soit. C’est sage. Et puis, je n’aime pas cette justice de théâtre.

Mais le hic, ce n’est pas ce que fait le Gouvernement, sauf quand il s’agit des « dimounn » du Premier ministre. Tout le mal vient de là : une politique de deux poids deux mesures et une absence de transparence.

Il est imaginable que dans une affaire aussi simple que celle d’une Constituency Clerk, le ministre Sawmynaden n’a pas été capable d’offrir une explication au pays.

* Les avocats de Mme Kistnen ont ouvertement parlé d’une « mafia » qui serait responsable du meurtre de l’ancien activiste du MSM, Soopramanien Kistnen, et concernant les autres décès qui ont suivi, il y aurait, selon eux, un lien avec les procurements lors de la pandémie en 2020. Qu’en pensez-vous ?

Je suis désemparé. J’ai beaucoup de mal à admettre que nos dirigeants pourraient être trempés dans des affaires aussi sordides. Mais la défiance à l’égard des gouvernants est telle dans le pays, aujourd’hui, que beaucoup de Mauriciens pensent que nos dirigeants sont des mafieux.

Je ne le crois pas, mais ils s’adonnent à un affairisme débridé, ils pratiquent un clientélisme outrancier, ils refusent la transparence, ils sont entourés de corrompus et de corrupteurs. Ils auront beaucoup de mal à redorer leur blason.

* A l’heure où nous parlons, le ministre Yogida Sawmynaden est toujours en poste, ce qui signifie qu’il bénéficie toujours du soutien du Premier ministre. D’ailleurs, l’ancien ministre-mentor a été repêché pour nous rappeler la présomption d’innocence à laquelle le ministre Sawmynaden a droit… alors qu’Ivan Collendavelloo fut lâché pour bien moins que cela. Qu’est ce qui va se passer dans les prochains jours, selon vous ?

C’est ça ! Deux poids deux mesures. A moins qu’il s’agisse de deux compères…

* Ramgoolam, qui a aussi parlé d’une « mafia » qui dirigerait le pays, a déclaré lors d’une conférence de presse récemment que « les jours de l’actuel gouvernement sont comptés » et qu’il est « impossible qu’il aille plus loin ». Est-ce envisageable alors que le Gouvernement, fort de sa majorité parlementaire, tienne le coup, que Sawmynaden tombe ou soit lâché ?

Je ne crois absolument pas que les jours du Gouvernement sont comptés. Sa majorité parlementaire paraît inébranlable. Il n’y a pas un soupçon de contestation en son sein.

Mais le Premier ministre, dans son propre intérêt, devrait être plus attentif à ce qui se dit dans le pays. Le moins qu’il devrait faire, c’est de répliquer la même démarche qu’il a eu avec Ivan Collendavelloo, suite à une accusation non-prouvée alors que Collendavelloo était son adjoint, un ministre de poids, un allié électoral.

Personne ne comprend ce qui empêche le Premier ministre de convoquer Sawmynaden, de lui demander de se retirer le temps d’éclaircir toutes les zones d’ombres qui l’entoure. S’il ne le fait pas, le problème n’est plus Sawmynaden, c’est Jugnauth lui-même qui pose problème.

* D’aucuns pensent toutefois que c’est le judiciaire seul qui, en fin de compte, sera en mesure d’éclaircir la situation – avec les décisions qu’il sera éventuellement appelé à prendre par rapport aux pétitions électorales et d’autres affaires qui pourraient être logées dans les mois à venir. Votre opinion ?

Tout n’est pas perdu. Nous restons une démocratie vivante. Toutes les affaires dont on parle sont connues du grand public parce que nous avons une presse écrite libre. Les critiques les plus acerbes contre le Premier ministre et ses ministres sont publiées. Des accusations d’une extrême gravité sont proférées parfois sans preuve. Mais c’est ainsi dans une démocratie.

C’est Mitterrand, je crois, qui disait que la liberté de la presse présente des inconvénients mais moins que l’absence de liberté. Nous avons la liberté d’expression, du moins partiellement, parce que la télévision, media de masse, est toujours verrouillé par l’Etat. Nous avons un judiciaire perçu comme indépendant. La preuve, c’est le nombre d’affaires instruites par les opposants.

Mais, parfois, dans la vie des nations, lorsque le peuple désespère, vient un moment de bascule quand c’est la rue qui prend le relais…


* Published in print edition on 22 January 2021

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