Covid-19 : ‘On n’a pas suffisamment de recul pour se prononcer sur son taux de mutation. Jusqu’à présent, les mutations rapportées sont mineures’

Interview: Dr Sunil Gunness

‘Il faut uniquement une proportion de 60% de la population qui soit vaccinée pour qu’on puisse parler d’immunité collective’


La Grande Bretagne a démarré sa campagne de vaccination. Puis, l’OMS et l’Alliance pour les vaccins ont planifié les premières livraisons de vaccins dans plusieurs pays. Puisque les autorités n’ont détecté aucun cas local, ni à l’île Maurice, ni à l’île Rodrigues, ni dans les autres îles de la République, alors arrêtons-nous un instant pour poser quelques questions à propos de la Covid-19 et de la complexité de cette pandémie au Dr Gunness, cardiologue bien connu du service public mauricien. Que pouvons-nous attendre d’un vaccin ? Qui doit être vacciné ? Est-il prudent d’ouvrir les frontières de nos îles si les touristes sont tous vaccinés ?


Mauritius Times : La Covid-19 s’est propagée dans 188 pays et a infecté près de 75,5 millions de personnes durant ces dix derniers mois. Maurice toutefois s’en est bien sortie et n’a connu que 10 décès sur les 524 cas enregistrés jusqu’ici. Avec recul, à quoi attribuez-vous cette performance ?

Dr Sunil Gunness : Le succès est de toute évidence attribuable à un ensemble de mesures. La fermeture rapide de nos frontières reste la stratégie phare comme cela a été démontré par les autres îles qui ont adopté la même approche.

Deuxièmement, on doit saluer la discipline des mauriciens qui, tant bien que mal, ont suivi à la lettre les conseils donnés par le ministère de la santé, les ONGs et les médias. Ces derniers ont participé de façon active afin de transmettre les conseils dans un langage simple et accessible à tous. Nos ‘frontliners’ ont également fait du tout bon travail afin de tout mettre en œuvre pour suivre les recommandations de l’Organsation mondiale de la santé. On doit également saluer l’expérience et le professionnalisme de toutes les personnes impliquées dans le ‘contact tracing’ qui a été un succès.

* Notre éloignement géographique des principaux hubs aériens a dû peser grandement sur la capacité du pays à se protéger contre la propagation de la Covid-19 au sein de notre population. Assurer la sécurité et l’ouverture de nos frontières constitue donc un véritable défi pour les autorités. En tant que spécialiste du domaine de la santé, quelles sont vos réflexions sur cette question ?

C’est une question difficile à répondre. Le tout est de trouver le juste équilibre entre l’économie et la santé. Beaucoup de questions restent sans réponse…

  • Combien de temps faudra-t-il pour remettre notre économie sur les rails ?
  • La fermeture prolongée des frontières n’engendrera-t-elle pas plus de chômage et de pauvreté au-delà d’un point de non-retour ?

Par rapport à la santé elle-même, plusieurs questions font surface.

  • Quelle sera l’efficacité des vaccins ?
  • Dans quel délai les vaccins potentiels seront-ils disponibles à Maurice ?

Les réponses à ces différentes questions peuvent nous aiguiller pour prendre une décision, ce qui aura le moins d’impact négatif sur notre économie sans pour autant affecter la santé de la population.

On peut également réfléchir sur l’ouverture « soft » de nos frontières pour les voyageurs déjà vaccinés. On peut imaginer un système où ces voyageurs sont en possession d’une carte de vaccination (comme pour la fièvre jaune, la polio).

Le vrai challenge serait, à ce moment, d’avoir des kits de tests fiables, faciles et reproductibles. Le test optimal serait celui qui permet de distinguer le patient infecté et le patient qui a déjà acquis une immunité contre la Covid-19.

* Différents types de vaccins contre la Covid-19 seront disponibles dans les jours à venir. Mais, au regard de la mutation et la transformation d’une souche de ce virus à une autre, comme cela a été décelé ces derniers jours en Angleterre, pensez-vous que la vaccination s’avèrera quand même un outil efficace pour prévenir cette grave maladie ?

La mutation des virus n’est pas chose nouvelle. Les différents virus ont des taux de mutation différents. Le virus de la grippe, par exemple, mute rapidement tandis que celui du SIDA ne mute quasiment pas. En ce qui concerne la Covid-19, on n’a pas suffisamment de recul pour se prononcer sur son taux de mutation. Jusqu’à présent, les mutations rapportées sont mineures.

Je suis personnellement confiant que le vaccin sera un outil indispensable pour mener cette bataille et que le degré d’efficacité sera variable en fonction des mutations. De toute façon, la philosophie sous-jacente est de donner à notre système immunitaire un aperçu même grossier de ce virus, afin que notre organisme puisse se défendre rapidement lors d’un contact avec une variante de ce dernier.

* Selon une étude de modélisation publiée dans ‘The Lancet Global Health’ en septembre dernier, il parait qu’une personne sur cinq à travers le monde présente un risque accru de Covid-19 grave en cas d’infection, principalement en raison des maladies non transmissibles sous-jacentes, comme les maladies cardio-vasculaires, le diabète, l’hypertension, le cancer, etc. A-t-on noté cette incidence à Maurice ? 

Oui, on a observé la même tendance chez nous. Les études ont démontré que ce sont essentiellement les pays avec une population où il y a plus de personnes âgées qui ont été plus affectés.

Il est vrai que la prévalence des pathologies non transmissibles à Maurice nous rend vulnérables mais je dois ajouter que notre population est relativement plus jeune, ce qui nous donne un léger avantage.

* Par ailleurs, on affirme que ‘a healthy nation is a wealthy nation,’ quoique que l’inverse n’est pas toujours vrai. Quelles sont vos réflexions sur nos services de santé publique en 2020 que ce soit par rapport à son financement, les logistiques, etc. ?

Je dois dire que nos services de santé se portent plutôt bien surtout dans le domaine de la cardiologie et la chirurgie cardiaque. A ce jour, nous avons différentes unités de cardiologie dans les quatre coins de l’île qui sont bien équipées avec des Unités de Soins Intensifs. Nous avons également quatre ou cinq spécialistes attachés aux unités de soins avec tous les médicaments nécessaires pour le bon fonctionnement du service.

Nous pratiquons un nombre croissant d’angiographies, d’angioplasties et de chirurgies cardiaques quotidiennement avec des cas qui sont de plus en plus complexes. Le succès est attribuable à la bonne communication entre les divers intervenants, ce qui nous permet de prendre des décisions collégiales pour le bien du patient.

Cet engouement se voit également dans le privé où certaines institutions sont maintenant dotées des avancées technologiques qui leur permettent de faire des angiographies, angioplasties de même que la chirurgie cardiaque quotidiennement.

Le ministère de la Santé avec la caravane de la santé, et les ONGs s’investissent énormément dans le dépistage des maladies non-transmissibles, ce qui porte ses fruits. L’association « Heart Foundation » et « la Route du Cœur » font un travail remarquable afin de se rapprocher des mauriciens et de répondre à leurs questions en utilisant des termes simples.

Malgré tous ces efforts, on est déçu de constater qu’une proportion de la population ne suit pas les recommandations et nous observons une incidence toujours élevée du diabète, d’hypertension artérielle, d’obésité et de la malbouffe ainsi que du tabagisme.

* On aura noté que davantage de Mauriciens se tournent vers les services de santé fournis par les entreprises privées et dont les coûts sont assumés ou remboursés par l’assurance-maladie, ce qui n’est pas à la portée d’un grand nombre de nos citoyens. Or, les études ont démontré que les grandes différences de revenu ont des conséquences néfastes sur la santé publique dans la plupart des pays, ce qui ne fait que creuser les inégalités en matière de santé. Est-ce une question qui interpelle les professionnels de la santé ?

 

La coexistence de l’activité médicale dans les secteurs public et privé est une pratique courante dans différents pays. Je pense que la parfaite symbiose de ces deux secteurs ne peut qu’être bénéfique à la population.

Avec l’avènement des assurances médicales à Maurice, l’activité du secteur privé augmentera, ce qui aidera à désencombrer les hôpitaux publics. La diminution d’afflux de patients dans les hôpitaux va permettre à nos médecins de prodiguer de meilleurs soins à leurs patients.

Ainsi, on observera une amélioration de la qualité de soins de santé accessible à tous indépendamment de leur niveau de revenu.

* Pour revenir à la Covid-19, certaines voix se sont élevées pour demander si nous allons servir de cobayes du fait que les vaccins ont été conçus trop vite. Qu’en pensez-vous ? 

C’est vrai que beaucoup de gens ne font pas confiance aux différents types de vaccins disponibles sur le marché. Cependant, c’est une réalité qui ne m’étonne pas. De tout temps, il y a eu des pours et des contres des programmes de vaccination, et c’est également le cas pour le vaccin de la grippe même en 2020.

En ce qui concerne la Covid-19, c’est bon de savoir qu’il faut uniquement une proportion de 60% de la population qui soit vaccinée pour qu’on puisse parler d’immunité collective.

* Finalement, est-ce que la pandémie va s’arrêter et la vie reprendra enfin son cours normal si on parvient à faire vacciner un nombre important de personnes à travers le monde?

Les stratégies pour mettre fin à cette pandémie seront multifactorielles.

Premièrement, on aura besoin d’une bonne campagne de vaccination. Ensuite, on misera fort sur l’utilisation de médicaments à titre prophylactique comme l’Ivermectine (un antiparasitaire dont l’activité antivirale semble prometteuse) comme ont suggéré les équipes australiennes depuis le mois de mars.

On espère que les différentes équipes dans les différents pays vont venir de l’avant avec des thérapies plus encourageantes les unes que les autres. L’importance des gestes barrières de même que l’hygiène des mains ne sera jamais assez soulignée.

Je pense que ce sera cet ensemble de différentes stratégies qui permettra de mettre fin à cette pandémie. Ceci prélude bien évidemment à un changement comportemental qui fera partie de notre nouvelle « norme ».


* Published in print edition on 22 December 2020

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