Contre L’Amnésie

C’est le public qui rembourse d’une manière ou d’une autre les excès des dirigeants. C’est inadmissible

By Nita Chicooree-Mercier

La fièvre de campagne électorale qui jadis surchauffait les esprits peine à faire monter la température et le niveau d’adrénaline dans un public pris par ses occupations quotidiennes et se souciant davantage à assurer les fins de mois sur son compte bancaire.

Exonérés de ce souci, d’autres s’affairent néanmoins à veiller à ce que leur niveau de vie reste stable. Une classe moyenne aguerrie à déployer tous les moyens pour satisfaire le catalogue de ses besoins.

Au cours des décennies, une certaine maturité politique s’est affirmée malgré l’apparence de docilité vis-à-vis du pouvoir. En l’absence d’une idéologie tranchée qui démarque les partis rivaux, l’esprit partisan tend à décroître et à perdre une adhésion absolue à tel ou tel parti. Ainsi, il existe une certaine clarté quant à l’attente des catégories sociales aussi bien que la volonté des aspirants gouvernants à répondre à leurs besoins.

Un petit rappel de vaccin, néanmoins, pour ne pas oublier que la ‘rivalité’ supposée est éphémère, émaillée d’alliances et de mésalliances, que ce sont les mêmes qui ont déjà fait équipe dans le passé et se sont séparés à tour de rôle au gré de leurs intérêts partisans et rarement moraux. Un jour, ils se passent des guirlandes et, le lendemain, ils se lancent des flèches empoisonnées : une insoutenable légèreté de l’être, un manque de constance, une désinvolture et une frivolité qui nous laissent abasourdis…

La méfiance du public à ne pas monter dans la calèche cassée et à s’engager pour défendre un tel ou un autre est compréhensible. Le risque est grand de se voir éjecter sur le trottoir le jour où les ‘rivaux’ se réconcilient et oublient les promesses faites la veille à leurs mandants.

La manière de gouverner est devenue un critère déterminant dans l’évaluation du bilan d’une équipe gouvernementale à défaut d’une idéologie depuis que tous ont adopté une certaine économie de marché à travers le monde.

La capacité d’équilibrer l’ultralibéral et le social : c’est ce qui peut jouer en faveur de l’équipe sortante actuellement. Salaire minimum, gratuité de l’inscription à l’université, hausse des pensions, remboursement d’impôts, exonération des frais pour les petites entreprises dès 2014, coup de pouce aux uns aux autres, la modernité du tramway malgré les déboires de ce projet depuis des années, Côte d’Or stade flambant neuf, la rénovation d’un Plaza abandonné perçue comme une considération pour la culture, le Citizen Support Unit, un pont entre le public et l’exécutif, un outil efficace pour apporter des solutions rapides.

A la vue de ces millions de roupies déboursées pour alléger le fardeau des uns et rehausser le niveau de vie des autres, opposants et médias crient : Attention à la dette ! Les bénéficiaires regardent devant leur porte.

Mais le style de gouvernance est aussi une question d’éthique et de principe. Depuis des décennies, la classe politique est gangrenée par la corruption, les passe-droits, le strapontin de ministre pour l’enrichissement personnel, privilèges pour la famille, proches et amis, des commissions perçues pour chaque projet d’envergure, le défilé clinquant dans les conseils d’administration, les valises trébuchantes qui disparaissent dans l’arrière-boutique d’un magasin à Londres, une douzaine de valises se faufilant dans le couloir diplomatique un peu plus d’un an, l’immunité diplomatique fait sourire dans le contexte local vu les adeptes des hors-la-loi qui pullulent dans la classe dirigeante.

Une opacité, l’omerta qui nourrit la suspicion et la méfiance. L’avidité sans bornes de certains dirigeants qui estimeraient qu’en plus de leur salaire, ayant triplé depuis quelques années, ils auraient droit à des millions lors d’une attribution d’un contrat à des compagnies privées, que chaque projet qui améliore la vie du public devrait aussi rapporter des millions aux ministres et à leur famille.

C’est bien ancré dans la mentalité de la classe politique ? Au fil du temps, cette classe a-t-elle assumé la polyvalence de fonctionnaire officiel et de courtier dans les coulisses ?

C’est le public qui rembourse d’une manière et d’une autre les excès des dirigeants. C’est inadmissible. Et il n’y a pas de véritable prise de conscience à ce sujet au niveau du public.

Où va l’argent du pays? C’est la question que posent des milliers d’étudiants dans les rues de Beyrouth au Liban ces jours-ci. Une question qui commence à donner des sueurs froides à la classe dirigeante dans les capitales en ébullition à travers le monde.

A Maurice, le trou noir de Rs 80 millions d’Air Mauritius n’a-t-il pas rempli les poches de certains… ? Et les Rs 75 millions de la clinique MedPoint réévaluée à la somme astronomique de Rs 140 millions aux frais du public! Une opération financière monstrueuse à ne pas reléguer aux oubliettes.

Qui en a profité ? C’est scandaleux et révoltant !

Les coffres clinquants de dollars neufs, qui en sont les donateurs et dans quelle optique ? Questions sans réponse.

C’est inadmissible.

Les millions octroyés par le groupe BAI à divers partis politiques : à quel usage ?

Les lois qui entravent l’opacité et favorisent la transparence sont renvoyées aux calendes grecques. Ceux que le peuple envoie au Parlement nourrissent une véritable allergie à la transparence. Ce délit pose un véritable problème de santé morale pour le pays.

Le style de gouvernance doit aussi tenir compte du respect des droits et de la dignité des uns et des autres. Ce n’est pas à coup de représailles, de vengeance, de menace de mort, du désir d’humilier les opposants et les simples citoyens, d’expédition punitive et d’usage abusif de la force policière que les élus y arriveront. Et certainement pas en votant une loi précipitamment pour déporter un ressortissant étranger qui n’a rien d’un criminel. Tout comme un Mauricien, il a le droit d’émettre une opinion sur un dirigeant. N’en déplaise à ces susceptibles immatures. Un étranger marié à une Mauricienne, renvoyé chez lui pour satisfaire le caprice d’un dirigeant, c’est quand même très grave !

Mi-démocratie mi-dictature. La tyrannie sournoise. Une démocrature ne correspond pas au modèle idéal souhaité par le public. Une télévision nationale mise au pas des desiderata des gouvernants en muselant le public et étouffant tout désir d’une culture de débat. Ce n’est pas ici qu’on est prêt à assister à une grève du personnel de la télévision publique comme à Alger où ils en ont eu assez de s’agenouiller devant les diktats des dirigeants.

C’est tout à l’honneur de la presse d’avoir enquêté et de faire tomber des têtes. Mais la presse se laisse prendre dans le jeu des ‘rivalités’ entre les principaux partis et essaie de régler les comptes avec l’équipe sortante qui lui a fait subir des déboires de bas étage. Si cette opération de déboulonner un et d’introniser l’autre se répète tous les cinq ans, la presse court le risque de perdre sa crédibilité auprès du public.

Les voix indépendantes et au-dessus des partis sont nécessaires pour un éclairage instructif et constructif : des personnes ayant une liberté de conscience et s’autorisant une liberté de ton et de discours qui encouragent d’autres à en avoir autant et à être visibles et audibles. Ceux qui ne vendent pas leur âme et leur conscience, qui pensent et qui s’expriment librement. Il y va de la santé morale et de l’avenir d’un pays.

Et c’est aussi leur rôle de promouvoir le besoin d’un changement, d’enlever le handicap qui réduit le champ de vision à une focalisation sur les personnes, d’aider à faire un nouveau choix et de donner un nouveau souffle au pays, de raviver la mémoire et de combattre l’amnésie.

C’est d’autant plus nécessaire que l’ambiance carnavalesque colorée d’oriflammes, de tam-tam, et les chants et les louanges des princes aspirant à occuper le trône est susceptible de renvoyer l’éthique, les principes et les idéaux au fond des tiroirs.


* Published in print edition on 25 October 2019

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