C’est dans l’air du temps

By Nita Chicooree-Mercier

“13 hres n’est pas l’heure de pointe à l’aéroport et, c’est inquiétant de voir cet immense aéroport, un des plus modernes de la région, aussi vide. Une rentabilité qui piétine en espérant que la classe aisée de la Chine et de l’Inde retrouve Maurice dans son champ de vision dès lors qu’elle envisage une escapade des intempéries et d’autres tensions…” Pic – Gensler

En attendant que la porte du Boeing d’Air Mauritius s’ouvre pour libérer le mince flot de voyageurs, un brin de causette entre quelques passagers.

Pour cette Sino-française, c’est la première visite dans l’île. Le blé, la guerre, le pétrole et la vie chère : c’est le même sujet de conversation entre des milliers des gens à travers le monde.

– Est-ce qu’il y a du blé à Maurice ? s’interroge-t-elle.

Son compagnon, un Franco-mauricien, signale son intention de se lancer dans la culture du blé.

– Ah bon, c’est sérieux ? J’ai cru à une blague vu qu’il s’est laissé aller à quelques plaisanteries pendant le vol.

– Et vous le feriez où ?

– A Maurice. Je suis Mauricien. Et de rajouter avec un sourire : Et je suis pro-Russie.

Eh ben, tenez ! On se croyait isolée, à lire les écrits dans la presse locale. Maurice est abonné à ce chimère de ‘Manifest Destiny’ des Pères fondateurs d’un pays naissant en 1789 qui prétend réaliser ses rêves à coup de bombe et de coup d’etat aux quatre coins du monde.

Tant qu’existe l’esprit d’entreprise et la volonté de relever les défis, il est permis de penser sans naïveté que le pays se relèvera toujours. La guerre ? On n’y peut rien tant que l’Amérique s’autorise à redessiner un monde binaire de ‘nous’ et les ‘autres’ en alimentant son obsession d’ennemi à abattre. La guerre en Syrie remettant la Russie sur le devant de la scène internationale mit un terme à toute tentative de boycott du gaz russe par les alliés occidentaux qui s’acharnèrent à obliger Bachir-al-Assad d’accepter sur le sol syrien le passage d’un oléoduc en provenance du Qatar pour alimenter l’Europe. Assad refusa et paya le prix ainsi que son peuple.

Poutine eut l’audace de rabattre les cartes de la géopolitique en s’acoquinant avec la Turquie, l’Iran et pire cauchemar, avec la puissante Chine. L’Ukraine, une aubaine pour le bloc occidental de coincer la Russie et d’envoyer un message à la Chine par la même occasion. L’Otan à la porte de la Russie ? Pour Poutine, c’est Niet.

Nous voilà tous dans un sacré pétrin.

Le pétrole ? Il y a beaucoup plus de chances d’en trouver un jour à Agalega ou dans le vaste bassin océanique dont dispose Maurice que d’espérer une quelconque amélioration de l’anglais parlé par le commandant de bord d’Air Mauritius, un Crenglish qui désespère autant que celui des honorables membres du Parlement. Si le pétrole surgit de l’océan dans un avenir qui aura opté pour les énergies renouvelables, ce sera raté, tout comme le Metro Express qui est tout sauf express. Un peu tard, mais habitué à ne pas avoir les compétences de ses ambitions, le pays se contentera du moindre gain comme une réussite.

13 hres n’est pas l’heure de pointe à l’aéroport et, c’est inquiétant de voir cet immense aéroport, un des plus modernes de la région, aussi vide. Une rentabilité qui piétine en espérant que la classe aisée de la Chine et de l’Inde retrouve Maurice dans son champ de vision dès lors qu’elle envisage une escapade des intempéries et d’autres tensions.

Les Européens traversent un des pires moments depuis 70 ans et, il y a fort à faire pour séduire les clients importants que représentent l’Angleterre, la France et l’Allemagne où des turbulences sont prévisibles dans un avenir proche.

Maurice, pays le plus paisible d’Afrique, est un atout majeur dans une stratégie de marketing auprès des Européens inquiets de la tournure d’une guerre qui pourrait faire craindre le pire.

Une Américaine résidant dans le nord le confirme. Elle a fait l’expérience de quelques pays d’Afrique et c’est à Maurice qu’elle retrouve la diversité ethnique, culturelle et culinaire de sa Californie natale. Mariée à un ressortissant d’Afrique du Sud, avec sa girlfriend à vrai dire, elle compte bien séjourner ici le plus longtemps possible. Grand bien lui en fasse.

– Ici dans les îles, on ne risque rien, non ? se demande la Sino-française ? Son compagnon hausse les épaules.

– Eh ben, non, non. Les bombes nucléaires, ce sera plutôt pour Paris et Londres.

Je renchéris : Il y en a qui se répandent sur quelques kilomètres seulement, paraît-il, pour limiter les dégâts. A dosage varié, les Russes ont pensé à tout.

On en rit. A la porte de l’avion, on est hors sol, suspendu dans un espace sans ancrage, libéré et insouciant en quelque sorte.

– Vous êtes politicienne, journaliste ? me demande ce compatriote, dernières paroles d’une conversation de circonstance.

– Oh que non ! La politique, plus qu’une carrière, c’est une vocation et aussi, une grande aventure qui est fondamentalement noble. Le journalisme, presse ou télévisuel, c’est souvent du prêt-à-penser dicté par la ligne éditoriale.

Heureux sont ceux pour lesquels la liberté d’esprit prime sur tout.

Aussi vide que l’aéroport sont les rues commerçantes de Port-Louis. Magasins cherchent clients, pourrait-on lire sur le visage des vendeurs qui guettent l’entrée de leur commerce. A la rue Desforges, les magasins regorgent de beaux tissus, coton, soie, cretonne, viscose, popeline, voile, un véritable plaisir. Les clients potentiels ont déserté les boutiques, le superflu n’étant plus une priorité. Quelques touristes français dégustent le dhal puri en flânant dans la rue.

Cherté de la vie ? Les signes qui ne trompent pas. Dans les villages, comme dans la capitale, les files d’attente devant les échoppes de plats-à-emporter ont disparu. Les ventilateurs tournent à fond dans ce restaurant à la rue La Corderie (un des rares noms de rue qui déroge à la règle de conserver le souvenir des personnages du 18ème et 19ème siècles), où il est plus aisé de déposer les sacs et de se restaurer.

Trois ou quatre cuillerées de riz vous suffisent lorsque vous n’en consommez que de temps à autre, une montagne de riz dans ce plat de briyani peu parfumé aux épices en poudre est un moyen sûr de surcharger l’estomac pendant deux jours. Ce qui n’a pas l’air de gêner les jeunes cadres en cravate et d’autres, en trois pièces, perchées sur talons à aiguille, cheveux teintés à la mode, et tous avec le smartphone indispensable posé à côté de l’assiette, bavardant gaiement ou dégustant leur plat en solitaire.

Au vu d’une quarantaine de barquettes à emporter posées sur une table dans un coin du restaurant, on se dit que le mauvais goût ne se discute pas et que c’est même la chose la plus partagée parmi les friqués en costard qui auront toujours du blé à dépenser.

Les traine-savates du quartier ont été obligés de se trouver une occupation, ce qui est une bonne chose quand on sait qu’ils ont la fâcheuse habitude de vivre aux crochets de la pension mensuelle de leurs parents âgés. Les compagnons de beuverie en-bas-la-boutique se font plus discrets.

Comme partout dans le monde les conversations tourneront encore autour de la vie chère, du pétrole, de la guerre et la nécessité de se serrer la ceinture. Pour 20% de la population des sociétés plutôt prospères à travers le monde aussi bien qu’à Maurice, les aléas de l’économie sont imperméables comme l’eau sur la brède songe.

Grand bien leur en fasse.


Mauritius Times ePaper Friday 24 June 2022

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