Ce qui ne changera pas…

By Nita Chicooree

2019 est bien entamée depuis deux mois et, comme à l’accoutumée, les indignations et autres exclamations outrées seront bientôt ponctuées de ce changement d’année comme une marque absolue d’un progrès qui va de soi.

“Et de dire que nous sommes en 2019!”
“Ce genre de choses en 2019, incroyable!”

Or, rien ne va de soi. Qu’est-ce que le temps après tout ? Un concept artificiel et subjectif dont la réalité matérielle se manifeste par l’aspect physique de la matière, de la nature et des êtres vivants qui peuplent cette belle planète, d’une part, et, d’autre part, l’évolution des connaissances acquises par le cerveau humain depuis des siècles, engendrant en alternance, civilisation et barbarie.

Ici, qu’est-ce qui ne changera pas en 2019 ? Les mentalités et les comportements. Pourquoi ? Parce qu’ils ne changent ni par décret, ni par baguette magique.

Ils s’installent dans les esprits et les cœurs dès lors qu’on leur ouvre la porte, c’est-à-dire, sur invitation, et le drame, c’est qu’ils font corps avec l’être à un tel point qu’ils en prennent possession et refusent de plier bagage et de dégager les lieux lorsque « l’indésirabilité » de leur présence se fait sentir dans le corps défendant.

Et, encore faut-il qu’une véritable prise de conscience précède la volonté de s’en débarrasser. Et si on croit à la durée dans le temps d’une manière de penser et d’agir, à leur espérance de vie, et donc, la cohorte de nuisances qui s’y attèle, il faut s’armer de patience.

Concrètement, ce qui ne changera pas malgré le ciel azur de plein été qui illumine notre environnement quotidien, c’est la brume entourant certains faits obscurs qui n’ont jamais été éclaircis et qui entretiennent un flou permanent… La formule répandue étant un véritable oxymore si l’on admet que la nature de tout art est de lever le voile, de révéler, d’exposer, d’apporter la lumière dans une quête de Beauté et de Vérité.

Crimes, Châtiments et Corruption

Si les auteurs des crimes ordinaires, les gens lambda ayant recours au sabre, au cutter ou au grinder, passent vite aux aveux lors de leur garde à vue, la police a du fil à retordre lorsqu’elle doit enquêter dans les milieux aisés et influents.

  • Qui a tué Vanessa Lagesse il y a plus de 15 ans ?
  • Que savait l’Autrichienne qui s’était vite envolée avec un billet aller-simple par le premier avion ?
  • Le transfert de l’inspecteur Radhooa à la SMF : normal ou louche ? Et son décès à sa descente d’avion en Afrique du Sud ?
  • Et quid de du décès par pendaison en position assise de Anand Kumar Ramdonee en cellule policière ? Le drame familial qui s’ensuivit, le décès de son épouse d’un cancer un an plus tard et ses deux fils orphelins…
  • Qui est responsable de la mort de sept personnes dans l’incendie de l’Amicale en 1999 ? Saura-t-on jamais ?
  • Et la malheureuse Michaela Hart en lune de miel dans un hôtel de luxe?

Le public et les familles des victimes ont le droit légitime de connaitre la vérité. Les autorités ont l’obligation morale de soulager tout un chacun en apportant la vérité. Tout manquement à cette obligation est une faute morale grave.

Et personne ne démissionne ? Où sont les parfaits incompétents ?

Deux poids, deux mesures, pour combien d’années encore ?

  • Silence sur les millions qui se sont évaporés dans la caisse d’Air Mauritius par un PDG qui a dû graisser les pattes de ceux qui l’ont nommé.
  • L’itinéraire des millions dans la caisse NPF de la MCB. Le nouveau bâtiment consacré à l’équipe de l’ICAC, pour quel résultat ? Combien de malfrats ont-ils été pris dans le filet ? Combien coûte l’ICAC aux fonds publics ? Le rapport de la Commission Lam Shang Leen sur le fléau de la drogue qui enrichit les gros bonnets et détruit la jeunesse n’a toujours rien donné de probant.

Le flou total sur la véritable situation de la BAI en 2015 demeure, avec une version officielle dérangeante  à laquelle on avait cru trop vite. Ponzi réel ou coup monté, aurait-on pu sauver la banque Bramer et la compagnie de Monsieur Rawat, fruits de 50 ans de travail ?

Rien n’est clair. Tout est flou. C’est insupportable pour un public de ne jamais connaitre la vérité.

* * *

La Télévision nationale

Si la MBC a énormément innové en termes de variétés d’émissions fort intéressantes depuis quelques années, la direction semble laisser carte blanche à ceux qui sont responsables du journal télévisé ; ces derniers semblent avoir le droit de traiter l’information comme bon leur semble. Et ceux-là en profitent pour refléter aux infos leur parti pris, leurs préjugés et leurs choix idéologiques. Le sélection et la durée des images méritent le détour. La sélection des événements sur le plan international devrait interpeller la direction.

Parfois, c’est grotesque à en rire. La remise des Oscars montre l’humoriste Elie Seymoun en slip en train de faire le clown sur Réunion 1ere. Quelqu’un à la MBC a jugé bon de censurer ces quelques secondes. Il l’a fait exprès, manifestement. Nourrit-il une hostilité tenace à l’égard des Elie Seymoun de ce monde ? Et on passe sur les événements majeurs qui sont souvent occultés. A l’ère d’internet, serait-il trop demander d’éviter de prendre le public pour des ados attardés ?

L’instrumentalisation sans scrupules de la MBC à des fins de propagande par les pouvoirs en place depuis des décennies, ce serait donc une fatalité contre laquelle le public qui la finance reste impuissant ?

Tout triomphalisme autour des événements récents s’insère dans une campagne pré-électorale sur l’écran où les adversaires ont un temps de parole très inégal. Invites à commenter l’avis favorable émis pour Chagos et Maurice, ce sont toujours les mêmes personnalités du monde politique qui débitent leur opinion. Les universitaires, les historiens, les écrivains et les artistes ne comptent-ils pas ? Il y a une surreprésentation du monde politique dans le journal télévisé : cet excès ne donne-t-il pas  la nausée ?

Saga, épilogue : tout un vocabulaire emprunté au monde du spectacle pour évoquer le rachat par l’Etat de la Clinique MedPoint pour une somme exorbitante. La réalité n’a rien d’un divertissement théâtral. Une telle somme extraite des deniers publics, c’est quand même très grave.

La fuite de l’information concernant la décision du Privy Council ne fait pas honneur à son auteur. Le respect des règles et de la confidentialité, c’est trop demander ? N’est pas British qui veut !

Grotesque également de tout qualifier d’intervention divine, que ce soit  Chagos et une victoire divine, ou le jugement sur Medpoint ! Le bon peuple de la rue est mis à contribution et est sélectionné pour chanter les louanges des dirigeants du jour.

Et, de la bonne main de Dieu, chacun filme dans son décor ethno-religieux. Le cameraman de la MBC-TV, comme celui de l’Empire du Milieu, doit être longuement briefé avant chaque descente dans les rues. Père Laval dans son caveau n’a pas été épargné, le Christ épinglé au mur non plus, les édifices religieux et l’arche de China Town sont bien visibles aussi. Le but est de ratisser large. Une cuillerée d’eau bénite pour attirer les récalcitrants, une cuillerée de sirop parfumé à l’eau de rose pour apaiser les enragés susceptibles, et une bouffée d’opium pour d’autres, et le tour est joué. Un spectacle affligeant quand on connait le dessous de tout cet étalage du phénomène religieux…

Puisque Dieu est sur toutes les lèvres et dans tous les coins de rue, le cameraman de la MBC-TV a de fortes chances de le rencontrer un de ces jours. D’autre part, l’abus de l’écran dépasse les bornes ces jours-ci. Toutes ces litanies d’ordre personnel égrenées en public ne sont d’aucun intérêt pour les téléspectateurs. Faut-il rappeler que le journal télévisé n’est pas l’espace privé de qui que ce soit ?

Hormis le parti d’extrême gauche, les autres sont interchangeables car aucune forte conviction ne les rattache à une ligne de conduite politique quelconque. Traîtres et fiers de l’être, un énième cas de transfuges s’affiche sans honte. A force de retourner leur veste, c’est à se demander s’ils arrivent à se reconnaitre dans le miroir en se réveillant le matin.

Avec des habitudes fortement ancrées dans le passé, le changement n’est pas pour demain. La vérité sur les faits majeurs est une obligation morale, et la dissimuler au peuple est une faute morale très grave. L’infantilisation du peuple n’a que trop duré.

Mais tout porte à croire que les fléaux ont de beaux jours devant eux vu la paralysie et l’immobilisme apparentés des institutions. La parodie d’une justice à plusieurs vitesses ne trompe personne. 2019, 2025, 2030,

Patience, braves gens !


* Published in print edition on 8 March 2019

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