« Ce gouvernement ML dispose de quatre autres années pour creuser davantage sa… tombe

Interview : Yvan Martial, Journaliste

… mais avec l’électorat tellement inintelligent qui est le nôtre, nous sommes sûrs que Pravind Jugnauth sera brillamment plébiscité en 2024/25 »

* ‘L’Opposition, surtout parlementaire, le meilleur agent électoral du MSM, rend inutile tout effort gouvernemental pour affaiblir la contestation déjà moribonde’

* ‘Si nos jeunes veulent vraiment se défaire de nos dynasties politiques, de cette politique à papa, ils doivent s’insurger contre cette perversité’

 

Le système politique mauricien a résisté à bien des mouvements de protestations et des vagues de mécontentement, assurant une certaine stabilité sur le plan socio-économique. Toutefois, les tendances autoritaires ont extrêmement augmenté au sein des partis politiques au fil des années, affaiblissant  les gouvernements successifs. Par ailleurs, le refus des leaders de céder la place à d’autres membres de leur parti, qu’ils soient jeunes ou non, jette le discrédit sur l’ensemble de la classe politique et décourage ceux qui souhaiteraient servir la patrie. Yvan Martial pense ce qu’il dit, et nous livre ses impressions avec une franchise presque troublante.

 

Mauritius Times : On célèbre, cette année-ci, l’anniversaire de la naissance de quelques grands hommes qui ont laissé leurs empreintes dans l’Histoire politique du pays (100e anniversaire de Sir Satcam Boolell et celui de Sir Veerasamy Ringadoo, et prochainement le 90e de Sir Gaëtan Duval). Au-delà de leurs empreintes, ce sont aussi des hommes qui (pour paraphraser Gérard Sanspeur) n’ont pas eu « à passer une bonne partie de leur vie à ôter des masques pour en revêtir d’autres ». Quels sentiments ressentez-vous à la relecture du parcours politique et des traces laissés par ces tribuns ?

Yvan Martial : Il faut s’entendre sur les anniversaires de Mauriciens émérites à commémorer et pas seulement ceux de nos anciens politiciens trop hâtivement baptisés «tribuns». Concédons des 10e et 15e anniversaires pour de récents défunts, laissant empreinte tangible. Après quoi, la sagesse recommande de s’en tenir aux anniversaires marquant des quarts de siècles (25e, 50e, 75e).

Si vous insistez pour les 90 berges de Gaëtan Duval, il faudrait ajouter celui de Bai Anerood mais aussi d’Edouard Maunick, d’Amédée Nagapen, de Mgr Adrien Wiehe.

Quid des 120 berges de Seewoosagur Ramgoolam ? Pourquoi s’arrêter aux seuls politiciens ? Il y a tellement d’autres Mauriciens, en ce monde ou ailleurs, et dont la vie est autrement plus passionnée et passionnante, instructive, exemplaire que la leur ?

Qui dit commémoration doit dire public talentueux, voulant et réclamant cette commémoration, comme l’animal assoiffé recherche désespérément la source d’eau vive pouvant étancher sa soif. Pèlerins et dévots, se pressant, annuellement ou plus fréquemment,par dizaines de milliers, autour du tombeau d’un apôtre ou d’un vénérable gourou, pourraient être en quête d’une connaissance plus approfondie de la vie et de l’œuvre du saint qu’ils vénèrent, pour pouvoir mettre plus fidèlement leurs pas dans les siens.

S’il y a un public assez talentueux pour réclamer un surcroît d’instruction donnée par un plus sage qu’eux, le message instructif doit suivre. Avec un public talentueux, nous pouvons tout réussir. Mais sans public talentueux, rien ne vaut la peine d’être entrepris. Que vaut une commémoration quand l’auditoire songe prioritairement à marquer sa présence plutôt que d’être en quête d’un changement pour le mieux de leur façon d’agir socialement ?

Par politesse peut-être excessive, nous préférons taire la face cachée de nos grands hommes, surtout politiciens. Gardons-nous d’ôter certains masques, de peur de rouvrir quelques anciennes blessures mal cicatrisées, des tares soigneusement cachées.

Quand aurons-nous le courage de l’avocat du Diable ? Tout grand homme a descendance que nous essayons de ménager. Courtoisie peut-être excessive…au détriment probablement de la vérité historique. Mais toute vérité n’est peut-être pas bonne à rappeler ? Qui sommes-nous, après tout, pour juger même le dernier des derniers parmi nous ? Souvenons-nous des mauvais larrons (car repentis) qui nous précèderont au paradis…

De quelle relecture de la vie d’autrui que nous, êtres humains tellement limités en de multiples façons, sommes-nous capables ? Heureux sommes-nous si nous pouvons seulement effleurer la vie d’autrui, alors que nous devrions pouvoir la contempler globalement en justice et en vérité, et décider si elle est digne ou non de notre admiration. Ce n’est pas demain que nous pourrons scruter le cœur et les reins des êtres qui nous entourent, qu’ils soient géants ou nains. Laissons cette tâche à un souverain Juge.

* Diriez-vous quand même que, tout bien considéré, l’Histoire retiendra que ce sont ces tribuns, avec d’autres assurément, qui nous lèguent nos institutions et une culture politique, en faisant avancer le pays ?

Espérons que les « autres », auxquels vous faites allusion, complètent avantageusement ces tribuns qui – pour trop de compatriotes et de contemporains, dont, hélas, des journalistes – seraient seulement des politiciens, pour ne pas dire pire.

Retenons donc la culture « politique » à condition de donner à cet art de gérer la ville, la cité, le pays, la communauté, la société, notre population, bref notre Humanité, son sens le plus noble, à savoir de nous mettre continuellement et humblement au service de nos frères et sœurs, avec une option préférentielle pour les moins chanceux d’entre nous.

Le pays avance et progresse, et notre population peut s’en réjouir seulement quand chacun d’entre nous, sans exception aucune, met sa joie et son épanouissement à servir leurs frères et leurs sœurs, surtout ceux qui sont dans le besoin, avec l’amour le plus fraternel qui soit. Nul besoin pour cela d’être politiciens, militants, candidats, élus ou malheureux.

Qui rend systématiquement service aux autres fait avancer le pays, avec le règne de l’amour fraternel dans nos cœurs. Si, de surcroît, nous avons la chance d’être appelés à servir au sein d’une formation politique structurée et crédible, tant mieux.

Mais rappelons-nous que les seuls politiciens qui doivent trouver grâce à nos yeux sont ceux capables d’être, parmi nous, de nouveaux Gandhi, Martin Luther King ou Mandela. Il ne suffit pas que deux jouvencelles en sari orange nous précèdent pour ressembler à Gandhi, tandis que nous collectionnons des biens, peut-être mal acquis, valant des dizaines de millions, que nous dissimulons la face la plus infamante de notre existence et que l’opacité la plus ténébreuse recouvre notre prétendu respect pour la totale transparence.

Gandhi aussi a été crucifié parce qu’il ne voulait pas être un roi temporel distributeur de prébendes mais parce qu’il voulait régenter nos cœurs, en nous invitant à nous débarrasser des pesanteurs matérielles empêchant notre envol vers une destinée – la plus spirituelle, la plus purifiée.

* Faut-il regretter qu’ils n’aient toutefois pas pris le temps et l’initiative d’assurer le renouvellement de la classe politique, ce qui a facilité l’émergence des dynasties au sein de nos grands partis politiques ?

Entendons-nous d’abord sur le sens du terme «classe politique» dont nous pourrions souhaiter le renouvellement. Si «politique» est employé dans son sens le plus noble, autrement dit le service de la communauté humaine nous entourant, son renouvellement dépend de toutes les forces vives d’une population, sans exception aucune, éducation comprise, même si d’aucuns contestent un système éducatif, synonyme d’industrie de leçons dites particulières au service d’un rats’ race derrière des centaines de bourses d’études supérieures de l’Etat ou offertes par des pays amis, dont voleurs et receleurs d’archipel. Si la politique doit ici s’entendre en son sens partisan le plus étriqué, nous ne pouvons qu’appréhender tout renouvellement de sa part, tout en sachant que, à propos des hydres, mille têtes plus effrayantes remplacent toute tête pouvant tomber, même de putréfaction.

Notre histoire partisane nous apprend que nos leaders politiques sont mieux connus et détestés pour leur capacité maligne de faire le vide autour d’eux. Ils font de piètres rassembleurs, même si nous nous efforçons de voir chez un Seewoosagur Ramgoolam une capacité plus grande de repêcher et d’accueillir les fils prodigues ou dégoûtés.

Même dans la politique la plus partisane, sinon militante, il n’y a pas d’autre façon que de vouloir réellement le renouvellement de la classe politique qu’en attirant une certaine jeunesse, en lui offrant une certaine marge de manœuvre assez autonome pour la séduire.

Si une aile jeune pouvait être désignée démocratiquement – autrement dit en totale liberté – ne serait-ce qu’un des neufs candidats d’un parti à nos Législatives, pour chacune de nos régions Nord, Est, Sud, Ouest, Port-Louis, Hautes et Basses Plaines-Wilhems, nous verrions de nouveau nos jeunes se passionner pour la chose publique.

Accordons les mêmes faveurs à toute aile féminine et, du coup, voilà notre classe politique se féminisant par enchantement. Mais notre leader politique qui accepterait pareille délégation de ses pouvoirs (qu’il pense peut-être de droit divin) n’est probablement pas encore né.

Voilà pourquoi le renouvellement de notre classe partisane se résume misérablement par l’accueil de nouveaux venus, peut-être mieux nés que leurs devanciers tellement décevants. Avec pareille stratégie, notre démocratie ne peut que régresser.

* Pensez-vous que ces «dynasties politiques » soient une mauvaise chose pour le pays et bloqueront-elles tout projet de démocratisation de nos partis politiques ?

Je m’interroge en vain…J’ignore toujours si nos dynasties politiques résultent d’une stratégie népotiste de leur leader ou s’il s’agit du résultat d’une politique tellement autoritaire qu’elle incite le peu qui reste à demeurer familialement fidèle au Grand Manitou, jamais plus Pater Familias.

Des intellectuels, aussi paumés que moi, peuvent abhorrer les dynasties politiques mais que peuvent-ils faire face à ces hordes de partisans parfois rémunérés, plus amarrés encore à nos chefs dynastiques quand d’accommodantes caméras de télévision filment leurs débordements débridés…

Comment ne pas comprendre alors nos chaumières frémissant à l’idée de pouvoir se rallier à nos familles politiques pivotant si bien autour d’un unique gond mais paraissant tellement indéracinable ?

Elles oublient alors le coup de balai du 11 juin1982, le batté-bef du 17 décembre 1995, le Macarena démodé du 11 septembre 2000, les vagissements d’une Seconde République mort-née du10 décembre 2014…La faute à notre mémoire-passoire sur laquelle mise avantageusement nos leaders politiques, en quête de réélection, sinon de retour au pouvoir…

Quant à la démocratisation de nos partis politiques, elle s’éloigne à tire d’aile, puissamment aidée par cette familiarité grandissante avec nos partis-dynasties politiques. Toujours cette question du bon acte de naissance, devant décourager même nos patriotes les plus endurcis. Les élections internes de nos partis politiques sont aussi rares que nos élections régionales… Constamment renvoyées pour des raisons que peuvent connaître uniquement nos leaders-Pater Familias. Peu d’élus désormais parce que de moins en moins appelés… La famille politique se suffit à elle-même…

* Quels sentiments vous inspire la situation actuelle et la nouvelle génération politique ? Ce que nous voyons aujourd’hui sur le plan politique vous fait-il regretter le passé ?

La nouvelle génération politique n’existe que si elle dispose d’attaches familiales suffisamment solides, voire castéistes. Pour les autres jeunes, cela n’est que manze pistasse guette cinéma. Et comme on nous inflige d’affreux navets des années 1983 et suivantes, nous comprenons mieux l’attirance juvénile pour des paradis artificiels…

Regretter le passé ne sert à rien même pour moi : bientôt, je ne pourrai plus lire Tintin…Si nos jeunes veulent vraiment se défaire de nos dynasties politiques, de cette politique à papa, ils doivent s’insurger contre cette perversité. Notre jeunesse devra d’abord se défaire de tout ce qui l’anesthésie et l’oblige à prendre les vessies de nos leaders politiques pour des lanternes illuminatrices. Il faudrait un sursaut des cœurs militants semblables à celui des années de braise.

Pas d’Hosannah sans Sursum Corda préalable…Et en guise d’Ite missa est, disons que les carottes sont peut-être déjà cuites…

* A quatre ans des prochaines élections, on parle déjà de « gouvernement d’alternance », d’«alternative crédible, solide, qui provoquera le départ de Pravind Jugnauth », comme proposé par Paul Bérenger. Est-ce prématuré, selon vous ?

Revoilà le Paul Bérenger que nous avons toujours connu…L’éternel insatisfait, démantibulant hâtivement ce qu’il vient laborieusement de parachever…Celui qui, porté en triomphe par des militants enthousiastes, le conduisant aux portes de l’Hôtel du Gouvernement, leur réclame un tour supplémentaire, pour ensuite retrouver closes ces portes qui lui étaient pourtant entrouvertes ; et à travers lesquelles il lui suffisait de s’infiltrer pour s’y installer durablement.

Apitoyons-nous plutôt sur ce chef né mais irrémédiablement allergique au Pouvoir- hélas ! synonyme de mesures impopulaires, de poêlon brûlant, de l’impérieuse nécessité d’utiliser chaque seconde d’un mandat forcément limité, pour concrétiser toutes les promesses électorales, même si cela doit empêcher une réélection parfois légitime et méritée, en dépit de l’ingratitude électorale. Tout le monde n’est pas Emmanuel Macron, futur perdant de la prochaine Présidentielle française, dit-on…

Répétons-nous…L’attente des prochaines Législatives (au mieux 2024) doit être remplie prioritairement par la consolidation des bases populaires d’un parti, circonscription par circonscription, village par village, faubourg par faubourg, revitalisation des moindres cellules, raffermissement des structures à la fois démocratiques et hiérarchiques du parti, la mise à l’épreuve d’ambitieux voulant rivaliser avec les serviteurs les plus efficaces, les plus performants du parti, pour être jugés dignes, au Jour J, à l’heure H, de défendre de manière optimale les couleurs du parti.

Oui à nos partis politiques, préparant prioritairement mais séparément nos prochaines mais hypothétiques élections villageoises et municipales. Pas de coze cozé avant l’année électorale décisive (2024), pouvant même être une année financière (2024/25). Gouvernement d’alternance ou alternative crédible et solide ou alliance électorale : c’est kif-kif. Cela endort surtout l’enthousiasme des jeunes militants…

A quoi bon militer si, par-dessus nos têtes, TOUT se décide déjà, y compris la distribution des tickets électoraux et même d’hypothétiques maroquins ministériels. Comprenons que nous ne sommes pas de la bonne famille… Nous n’avons pas le bon acte de naissance… Alors à quoi bon militer… Hôtel du Gouvernement et cabinet doivent se fendre la pêche.

* Voyez-vous la contestation, de ces derniers temps, en mesure de provoquer le départ du Gouvernement ? Les manifestants de rue et les actions syndicales, comme l’histoire politique du pays nous l’a démontré, même au plus fort de l’opposition militante contre le gouvernement de SSR dans les années 70, n’avaient pu réussir cela…

Contestations et autres plaisirs solitaires, manifestations de rue, actions syndicales (mais quand elles sont plus efficaces que neuf militants brandissant des pancartes épistolaires, au lieu de slogans, devant l’Hôtel du Gouvernement, avec l’aimable autorisation du Commissaire de Police), tout cela est dilo lors feille sonze… Pas plus d’effet qu’une calotte cardinalice donnée à qui se goinfre de panadols grégoriens…C’est du passe di beurre après le soufflet.

La devise du Gouvernement ML-MSM est : « J’y suis, j’y reste »…Venez me déloger si vous en êtes capables…Nous ne pouvons pas mieux manifester notre impotence face au Gouvernement que nous venons de plébisciter…Frauduleusement, selon certains, ne pouvant même pas s’entendre sur une stratégie juridique… Croyez-moi…L’hilarité va croissant à l’Hôtel du Gouvernement, comme au cabinet…

* Dans ce cas, l’attente sera longue, puisque le Gouvernement dispose de quatre années pour se refaire une santé politique et remonter la pente… sauf si l’économie flanche ou que les pétitions électorales changent la donne. N’est-ce pas ?

Erreur sur toute la ligne… Ce Gouvernement ML dispose de quatre autres années pour creuser davantage sa…tombe. Notre économie, devant aller de récession en récession, hâtera encore sa descente aux enfers. Mais avec l’électorat tellement « inintelligent » qui est le nôtre, nous sommes sûrs et certains que Pravind Kumar Jugnauth sera brillamment plébiscité en 2024/25…De nouveau, sans opposition ou presque…

* Le Gouvernement, sachant bien qu’il n’y a, dans les circonstances actuelles, aucun moyen constitutionnel de le déloger, pourrait aussi choisir de « bide its time » en espérant que la contestation s’affaiblira avec le temps. Qu’en pensez-vous ?

L’Opposition, surtout parlementaire, le meilleur agent électoral du MSM, rend inutile tout effort gouvernemental pour affaiblir la contestation déjà moribonde sur le plan politique et électoral. L’opposition, tous partis confondus, hormis Résistans ek Alternativ, creuse sa tombe encore plus vite que le ML-MSM. La victoire reviendra au fossoyeur le…moins efficace…

Ne nous faisons aucune illusion…Nous avons le Gouvernement et l’opposition surtout parlementaire que nous méritons amplement…Ne pleurons pas sur les pantins désarticulés se démenant devant nous, sur la scène politique. Pleurons plutôt sur nous, tout juste bons à nous contenter de ce macatia rassis et gluant, si vous permettez la comparaison pour la gouvernance et aussi pour l’opposition…


* Published in print edition on 9 October 2020

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