Calculs tactiques et erreurs stratégiques

Elections du 7 novembre

Par Prakash Neerohoo

Les résultats des élections du 7 novembre dernier ont démenti tous les sondages officieux (en l’absence de sondage officiel) et les pronostics qui prédisaient une victoire de l’Alliance Nationale (AN) sur l’Alliance Morisien (AM).

Vu que tous les pronostics se sont avérés faux, il faudrait que les politologues, journalistes et autres experts ès prévisions électorales révisent leurs méthodes d’analyse.En 2014, ils furent pris de court par la victoire de l’Alliance Lepep (MSM-PMSD-ML) avec une majorité absolue. En 2019, ils n’ont pas vu venir la victoire de l’AM (MSM-ML-PM) avec une majorité stable (38 contre 22 sièges).

Il est nécessaire de faire une analyse objective des résultats des élections pour comprendre pourquoi l’électorat a voté comme il l’a fait.Cet exercice exige un examen minutieux des variables du calcul politique:

(a) les forces et les faiblesses de la campagne d’un parti donné,

(b) les tactiques et les choix stratégiques du parti,

(c) les thématiques qui étaient au centre de la campagne, et

(d) l’efficacité de certaines candidatures dans les circonscriptions compte tenu des pesanteurs sociologiques.

La tentation serait forte d’imputer la défaite des vaincus à une campagne « négative » des vainqueurs, à leur utilisation abusive de la MBC, à leurs promesses mirobolantes et à leur débauche de dépenses électorales. Tous ces facteurs ont sans doute pesé d’un poids certain dans la balance. Mais il ne suffit pas de blâmer l’adversaire; il faut savoir ce qui a marché et ce qui n’a pas marché du côté du parti perdant. Est-ce que la stratégie du parti, avec les tactiques appropriées, a été efficace ? Voilà la question centrale.

Le leader de l’AM s’est révélé le meilleur stratège politique en venant à bout de son challenger direct. Le MMM n’était jamais une menace pour lui. Des apparences trompeuses ont fait croire au leader de l’AN que le MMM allait bousculer les cartes et s’imposer comme le « kingmaker » du futur gouvernement. Toutes choses étant par ailleurs égales, l’épouvantail brandi est l’erreur stratégique qui fit basculer l’électorat rural dans le camp de l’AM…”


Au départ de la campagne, on était parti pour une lutte à trois entre l’AN, l’AM et le MMM.Après deux semaines, tous les trois protagonistes avaient du vent dans les voiles, à en juger par les foules à leurs meetings. Chacun d’eux rameutait leurs troupes en leur inculquant la confiance dans une victoire éventuelle. Ils rivalisaient de promesses pour s’attirer les électeurs en utilisant dans la surenchère habituelle. Durant la troisième semaine, on a vu une remontée palpable du MMM, pas très loin derrière l’AN qui se positionnait comme le vainqueur ultime de cette joute électorale.

Durant la dernière semaine de campagne, l’AN et l’AM devenaient inquiets de la remontée apparente du MMM, dont une performance honorable mettrait en péril la perspective d’une majorité stable acquise à l’une ou l’autre alliance. Le leader de l’AM devait recentrer la joute électorale comme une bataille entre l’AM et l’AN, affirmant que le MMM n’avait aucune chance de former le gouvernement. Pour sa part, le leader de l’AN est allé plus loin pour brandir l’épouvantail du chef du MMM comme éventuel Premier ministre dans le cadre d’un accord de partage du pouvoir avec le MSM au cas où aucun parti n’obtiendrait de majorité suffisante. Il voulait ainsi rallier les électeurs des circonscriptions 5 à13 dans la fameuse « ceinture hindoue » à sa cause. C’était une erreur stratégique de sa part.

Au lieu de focaliser sur le chef de l’AM comme son adversaire direct, il a entraîné un troisième larron dans l’arène.Placé devant un choix binaire entre le leader de l’AN et celui de l’AM pour se débarrasser de l’épouvantail, l’électorat dans ces circonscriptions spécifiques a opté pour ce dernier, jugé plus « electable » dans les circonstances. C’est le même choix que cet électorat (une majorité silencieuse) avait fait en 2014.

Le leader de l’AM s’est révélé le meilleur stratège politique en venant à bout de son challenger direct. Le MMM n’était jamais une menace pour lui. Des apparences trompeuses ont fait croire au leader de l’AN que le MMM allait bousculer les cartes et s’imposer comme le « kingmaker » du futur gouvernement. Toutes choses étant par ailleurs égales, l’épouvantail brandi est l’erreur stratégique qui fit basculer l’électorat rural dans le camp de l’AM.


* Published in print edition on 15 November 2019

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