Bertrand François Mahé de la Bourdonnais

Naissance d’un homme illustre le 11 février 1699

By Vina Ballgobin

La loi du 21 mai 2001 dite “loi Taubira” reconnaît officiellement la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. A l’île de la Réunion, anciennement île Bourbon, une pétition a circulé, il y a quelques temps, pour l’enlèvement de la statue de Mahé de la Bourdonnais, situé devant la préfecture de Saint-Denis. 1,378 personnes ont signé la pétition car ils considèrent ce Gouverneur des deux îles sœurs au 18e siècle comme un criminel. A l’île Maurice, la majorité des Mauriciens condamnent l’esclavage et la traite négrière. Mais, pour autant, nous reconnaissons aussi les qualités de certains hommes politiques qui ont dirigé le pays. Parmi ceux-ci, il y a Mahé de la Bourdonnais.

Photo – histoiresmauriciennes.com

Le 11 février 1699, à Saint Malo, un nouveau-né fait la joie de ses parents, Jacques Mahé, sieur de la Bourdonnais et Ludivine Servane Tranchant de Prébois. Cet enfant montre très vite son intérêt pour la mer et pour les études. Il fait un premier voyage à l’âge de dix ans. Quatre ans plus tard, il repart sur un vaisseau pour les Indes Orientales et les îles Philippines. Pendant ce voyage, un Jésuite lui enseigne les mathématiques. Il vogue sur les mers de 1716 à 1718. En 1719, il devient lieutenant au service de la Compagnie des Indes.

En 1723, il est sous-lieutenant en Inde où il rédige un ouvrage très utile intitulé Traité de la mâture des vaisseaux. Cette année-là, il se distingue par sa bravoure : il utilise un simple canot pour effectuer la traversée Isle de France-Bourbon et réparer un bâtiment de la Compagnie au lieu de le laisser couler. L’année suivante, il repart pour l’Inde en tant que second capitaine. En route, il étudie la fortification et les tactiques auprès d’un ingénieur, M. Didier.

Arrivé en Inde, il dirige les opérations du siège de Mahé. Sa compétence est remarquée car il débarque victorieux sans perdre aucun de ses hommes. Il se lance dans les affaires commerciales avec l’aide de M. Lenoir, Gouverneur de Pondichéry. Il est si ingénieux dans ce domaine qu’il amasse une fortune en quelques années. Il rentre en France en 1733 et il se marie.

Ce sont M. Orry, contrôleur général des finances, et M. de Fulvy, son frère et commissaire du roi, qui louent ses compétences auprès du Roi. Le 10 novembre 1734, Louis XV décide de nommer Sieur Mahé de la Bourdonnais, de religion catholique, apostolique et romaine, Gouverneur général des Isles de Bourbon et de France. Dans les lettres-patentes, le Roi justifie son choix : Mahé de la Bourdonnais a été un employé fidèle de la Compagnie et il est un excellent entrepreneur de la Marine et du Commerce.

Responsabilités du Gouverneur général des Isles de Bourbon et de France 

  • Mahé de la Bourdonnais a la lourde charge de commander aux habitants des deux îles, aussi bien qu’aux commis et employés de la Compagnie, et à tous les autres Français et étrangers établis ou qui ont l’intention de s’y établir dans le futur.
  • Il est aussi Président aux Conseils Supérieurs y établis. Il doit maintenir la paix sociale, contenir les soldats dans la discipline, gérer le commerce et le trafic de la Compagnie dans les deux îles.
  • De plus, il assume la difficile tâche de rendre la justice, civile et criminelle, conformément aux Edits d’établissement des Conseils dans les deux îles.

Mahé de La Bourdonnais n’est pas grand, il mesure un peu plus de cinq pieds… Il a des sourcils et des yeux noirs, et un peu d’embonpoint. Toutefois, il est vif, spirituel et de bonne humeur. Mais ce qui le caractérise, c’est son humanité. Pendant onze ans, tous les habitants le contactent directement pour régler leurs problèmes à tel point qu’on y répertorie un seul procès à l’Isle de France pour cette période.

Pour certains observateurs, Mahé de la Bourdonnais est un de ces rares génies qui sont capables de réussir des objectifs ambitieux avec de bien maigres ressources. Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), auteur du célèbre ouvrage ‘Paul et Virginie’ (1788), estime que chaque construction de Mahé de la Bourdonnais sur l’île est utile, voire indispensable.

A l’Isle de France, Mahé de la Bourdonnais donne l’exemple : il est un modèle du travailleur exemplaire. Il se lève tous les jours à quatre heures. Il travaille sur les chantiers pendant la journée, que le temps soit ensoleillé ou pluvieux. Puis, le soir, il continue de travailler dans son cabinet jusqu’à fort tard sur les plans de construction, entre autres. Il construit non seulement des charrettes pour transporter des pierres et des bois mais il pense aussi à construire des chemins pour que la circulation soit possible dans les faits.

Il suffit de se promener pour observer ses œuvres : deux hôpitaux, des magasins, des batteries, des casernes, des fortifications, des arsenaux, des logements pour les officiers,… et aussi des moulins, des aqueducs (entre autres, celui qui transporte l’eau de Petite Rivière à Port-Louis) des ponts, des quais, des canaux, des cure-môles pour nettoyer le port,…

Quand les autres ne savent pas comment s’y prendre ou protestent que « ce n’est pas leur travail de faire ceci ou cela », il relève les manches et se lance lui-même en premier sur le chantier. Graduellement, il rétablit la discipline chez les soldats et contrôle l’insubordination, source de paresse, de laisser-aller et de laisser-faire avant son arrivée.

Il trouve les habitants indolents, voire paresseux, alors que ces derniers se plaignent de la disette… Il leur apprend la culture du riz et du blé. Il les forme à la chasse et à la pêche… Il fait venir des troupeaux de bœufs et de vaches de Madagascar pour satisfaire les besoins des habitants et des navigateurs de passage. Il exploite les ressources de l’île Rodrigues, notamment les tortues. Il commence la plantation avec le coton, le sucre et l’indigo.

Dans les conditions sociopolitiques prévalant au 18e siècle, Mahé de la Bourdonnais participe au commerce des esclaves. Il met un terme au marronnage en créant une maréchaussée et en armant des noirs fidèles. Et, bien entendu, il réunit une main-d’œuvre servile à sa disposition pour entreprendre tous les travaux dans les deux îles. Pour lui, il s’agit de satisfaire un besoin alimentaire de base à tout être humain vivant et travaillant sur les îles. Alors, pour les esclaves, il expérimente la culture du maïs et du manioc. Il fait passer une ordonnance pour que chaque habitant plante du manioc dans 500 pieds carrés de terrain par tête d’esclave à son service.

Ses talents sont reconnus car il ne propose jamais de projet extravagant, farfelu ou fantaisiste. Ses projets sont simples, peu coûteux, répondent à un besoin pressant et sont exécutables avec les moyens du bord. Il a « une vision » claire et nette de la direction dans laquelle il voudrait porter les deux îles. Il prévoit ce dont celles-ci auraient besoin dans le futur pour faciliter les affaires ou la vie sur place. Ainsi, à l’île Bourbon, il construit un pont volant pour charger et décharger les navires lorsque la mer est impraticable et les vagues sont grosses ou scélérates.

A l’Isle de France, il prévoit un endroit qui sert de retraite aux transporteurs en cas de raz-de-marée. Il y installe un chantier de construction où les colons radoubent et réparent les navires. Ensuite, il se lance dans la construction. Ses vaisseaux tels que La Créole et Le Nécessaire (150 tonneaux), L’Utile (250 tonneaux), L’Insulaire (350 tonneaux, 24 canons) jouissent d’une réputation égale à ceux fabriqués en France, en Bretagne, à Lorient. Remarquons les noms que cet homme d’une rectitude morale irréprochable donne aux bâtiments car il aurait pu choisir de les nommer Mahé de La Bourdonnais 1, Mahé de La Bourdonnais 2, Mahé de La Bourdonnais 3 …

Bien entendu, en tant que Gouverneur, et donc, chef de la sécurité maritime et terrestre, Mahé de La Bourdonnais a la responsabilité morale et le devoir de contrôle de ces îles et des alentours : il est hors de question que l’Isle de France soit une passoire pour n’importe qui, n’importe quand, à n’importe quel point géographique entourant l’île… Par conséquent, il construit des découvertes pour repérer des navires en mer à une distance d’environ six kilomètres.

Mahé de La Bourdonnais pense même à une fortification pour protéger femmes et enfants, et aussi animaux et munitions, en cas de guerre. (Le Réduit sera construit en 1749 par son successeur, Barthelemy David…) Il place aussi des postes d’observation dans les îles voisines et son champ de vision s’étend jusqu’aux Seychelles. Sous ses ordres, le capitaine de l’Elisabeth, prend possession de cet archipel en 1742.

L’Isle de France avant l’arrivée du Gouverneur : une terre de débauche et de corruption

Pendant qu’un homme honnête travaille, que font ses détracteurs et tous ceux qui avaient l’habitude, avant son arrivée, de passer du bon temps sous couvert que rien n’était possible en des lieux si éloignés de tout ?

  • Certains habitants se plaignent : Trop de travail ! Trop d’heures de labeur ! Il y a, chez certains, un esprit de calomnie qui dépasse tout entendement : il s’agit de dévier l’attention du Gouverneur et de l’occuper à régler des problèmes « bas de gamme » inventés par eux-mêmes au lieu de se concentrer sur des projets novateurs, intéressants et « nobles ».
  • Certains ingénieurs racontent qu’il est trop agaçant, trop pointilleux, trop harceleur,… Il faut savoir que ces mêmes protestataires prennent trois ans pour exécuter ce que Mahé de la Bourdonnais exécute en trois mois avec les mêmes ressources humaines et matérielles…
  • Certains capitaines de vaisseaux sont jaloux de lui. Ils refusent de lui obéir sur place. Quand ils rentrent en France, ils mentent effrontément pour le dénigrer. Ils racontent que le Gouverneur ne leur donne pas suffisamment de vivres alors que les certificats portant leur signature (en possession de Mahé de la Bourdonnais) prouvent qu’ils ont reçu toutes les provisions demandées… Deux capitaines corrompus, Capitaine Boission et Capitaine Lagarde, sont connus pour leur trafic illégal d’environ 800 tortues de l’île Rodrigues à l’île Bourbon tandis qu’ils refusent d’en donner à La Bourdonnais pour soigner les malades…
  • Certains jouissant de postes importants dans l’île avant son arrivée tentent de le débaucher. Ils lui indiquent les moyens de voler la Compagnie et de s’enrichir personnellement. Comme Mahé de La Bourdonnais refuse de tomber aussi bas et piétiner sa propre dignité, il augmente le nombre de ses ennemis. Des lettres sont régulièrement envoyées à la Compagnie des Indes où il est accusé de fraude et de corruption.

Mais la force de Mahé de la Bourdonnais, c’est d’avoir le courage d’écouter ces calomnies tous les jours, d’y faire face sans broncher tout en continuant son œuvre de construction – utile et nécessaire au développement d’un espace insulaire. Il sait que toute erreur de sa part serait fatale. Il serait obligé de garder le silence et la politique de laisser-aller et de laisser-faire aurait repris de plus belle !

Plus d’une fois, Mahé de la Bourdonnais est blessé au plus profond de son être mais il ne capitule jamais devant la corruption, l’esprit de décadence et l’âme en décrépitude de ses détracteurs. Il demeure digne et déférent. Il propose à la Compagnie de le destituer de ses fonctions si elle a des soupçons à propos de son travail.

Pour conclure

322 ans se sont écoulés depuis la naissance de Mahé de la Bourdonnais. Voilà un homme qui a dû lutter jusqu’à la fin de sa vie contre la méchanceté et la corruption des esprits disgracieux, ne vivant que pour se noyer avec délectation et aveuglement dans la gourmandise des biens matériels et la luxure, et nourrissant la paresse, l’envie et l’orgueil à satiété. Mahé de la Bourdonnais a lutté jour après jour contre l’anarchie et la ténacité des corrompus pour nous donner cette île qui est notre patrie aujourd’hui.

Si la liste de notre patrimoine matériel est longue, voilà un homme qui se distingue par sa culture du travail qu’il traduit dans ses croyances, son attitude et son comportement. Ce n’est pas un Gouverneur égoïste qui met en place des stratégies les unes plus honteuses que les autres pour s’enrichir à titre personnel en volant ce qui ne lui appartient pas. Non ! Il travaille certainement pour l’entreprise qui l’a embauché, mais sa vision, en tant qu’individu détenant un poste d’autorité, dépasse largement ce cadre étriqué. Il met l’amélioration du bien commun et le bien-être de la population dont il a la charge en avant-plan. Il se distingue en faisant honneur à sa patrie à lui, la France.

Contrairement aux idées reçues véhiculées par certains Mauriciens d’ici ou de la diaspora – car ils ne connaissent pas l’Histoire de leur pays – la corruption existe depuis bien longtemps à l’île Maurice, que ce soit à l’époque des Hollandais ou à l’époque des Français. Lisez les mémoires de Mahé de la Bourdonnais, lisez ce que les autres ont dit sur lui, et vous comprendrez que cet homme bon, discret, humble, honnête et loyal envers la Compagnie des Indes finit ses jours en prison. Il est jeté à la Bastille le 6 mars 1748 à cause du fiel de certains jaloux corrompus. Heureusement, il a aussi des défenseurs et il a droit à un procès trois ans après son emprisonnement. Il est acquitté et lavé de tout soupçon. Mais le bâtisseur de l’île Maurice meurt fatigué de toutes ces épreuves le 10 novembre 1753.

Les autorités éducatives mauriciennes font-elles suffisamment d’efforts pour faire connaître, et surtout, pour transmettre les valeurs qui transcendent l’espace et le temps, incarnées par cet homme exemplaire? Permettez-moi de poser cette question dans un contexte où l’Histoire n’est toujours pas une matière à part entière en milieu scolaire, où les historiens sont une espèce de voie de disparition avec la suppression totale du programme BA (Joint Hons) Humanities du milieu universitaire !


* Published in print edition on 12 February 2021

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