Réforme électorale : ” C’est maintenant l’heure de la décision. Elle n’est pas simple”

‘La FPTP a bien servi le pays… Il ne faudrait pas que l’on provoque des conséquences inattendues en cherchant à corriger ses faiblesses’

Interview : Jean Claude de l’Estrac

* ‘Bérenger est un livre ouvert, Ramgoolam est une carpe. Et il s’est peut-être dit que le temps des concessions est terminé’

* ‘Avec une bonne dose de PR, le MMM peut aspirer à se présenter seul à des élections, et éventuellement, si nécessaire, conclure des alliances postélectorales pour accéder au pouvoir’


Dans un climat politique marqué par de fortes incertitudes économiques, des tensions croissantes au sein de l’alliance gouvernementale et le retour en force du débat sur la réforme électorale, Mauritius Times s’est entretenu avec Jean Claude de l’Estrac, observateur averti de la vie politique mauricienne. La décision du Premier ministre de conserver le portefeuille des Finances, les conséquences politiques de choix impopulaires, le bras de fer latent avec Paul Bérenger et les lignes de fracture autour de la représentation proportionnelle et du Best Loser System sont au cœur de cet entretien. Avec lucidité et sans complaisance, Jean Claude de l’Estrac décrypte les rapports de force, les enjeux institutionnels et les risques politiques qui pourraient façonner l’avenir immédiat du pays.


Mauritius Times : Dans un contexte où une crise économique et d’éventuelles mesures d’austérité se profilent à l’horizon, assumer seul la responsabilité de décisions impopulaires, sans les partager avec un allié du gouvernement, cela peut paraître politiquement périlleux. En gardant le ministère des Finances sous sa tutelle, Navin Ramgoolam n’assume-t-il pas seul un coût politique qu’il aurait pu partager ?

Jean Claude de l’Estrac : Absolument ! D’autant plus qu’il a déjà démontré du courage politique quand il avait choisi de proposer lui-même ce qui sera sans doute la mesure la plus impopulaire de son mandat, la réforme de la pension de vieillesse.

Il aurait pu considérer que cela est même juste que son principal partenaire prenne maintenant la responsabilité de la suite d’autant plus qu’elle ne sera pas de tout repos.

Avec Bérenger comme ministre des Finances, je pense que Ramgoolam n’aurait engrangé que des bénéfices politiques. Il lui a manqué une dose de cynisme et une vue à plus long terme. Lui-même, et ceux qui le soutiennent dans cette décision, n’ont vu que la perception de faiblesse du politicien devant les exigences sans fin de Bérenger. Je ne nie pas que cela puisse être une considération, mais quand on le considère sous l’angle cost/benefit, pour parler comme un économiste, je pense qu’il aurait été le grand gagnant. Trop tard.

* Ce refus marque en tout cas un tournant. Face à une fin de non-recevoir sur les Finances, Paul Bérenger se replie sur ce qui a toujours constitué son véritable combat politique : la réforme électorale. Il demeure une question centrale : le Premier ministre est-il réellement prêt à faire des concessions sur un dossier aussi stratégique, alors que le Parti Travailliste n’a historiquement jamais eu intérêt à modifier un système électoral qui lui assure, le plus souvent, une majorité relativement confortable ?

Vous mettez le doigt sur ce qui sera, à ne pas manquer, la prochaine crise gouvernementale, et peut-être, la véritable sortie de Bérenger.

Je pense, comme vous, que les positions du parti Travailliste et du MMM sur cette question extrêmement complexe quand on entre dans les détails, sont, à première vue, irréconciliables.

Il y aura plusieurs conséquences politiques majeures en cas de réforme électorale. Je vais me focaliser sur deux de ces retombées, l’une politique, l’autre ethnique.
Sur le plan politique, l’enjeu est plutôt clair. Le MMM souhaite ardemment une réforme du système électoral qui permettrait de calquer sur l’actuel système de First-Past-The-Post (FPTP), une « dose » de Représentation proportionnelle (PR). Elle propose une dose suffisamment conséquente pour vraiment se rapprocher le plus de l’idéal d’une représentation parlementaire, qui soit autant que possible, le miroir des votes exprimés. Il y a aussi, dans cette proposition, un enjeu non-avoué, nous le verrons.

Sur le principe, il n’y a pas de divergence, encore que dans le ‘Consultation Paper’ présenté par le Premier ministre en 2014, il prend la précaution de dire que sur la question de système électoral « there never will be total agreement ».

Tous les partis politiques, à un moment ou à un autre, ont été victimes de l’actuel système qui ne leur assure pas toujours une juste représentation parlementaire en adéquation avec les suffrages exprimés. Souvent la disproportion a été grossière. Présentement, c’est l’alliance menée par le MSM aux dernières législatives qui en fait les frais. Elle a obtenu 27% des voix, elle n’a que 3% de représentation parlementaire, et encore cela, grâce au Best Loser System. Il y a eu pire : avec un peu plus de 50% des suffrages, le MMM a obtenu 100% des sièges en 1982 et pratiquement le même type de résultat en 1995.

La difficulté surgit quand on commence à chiffrer l’importance de cette « dose » et le modèle électoral de désignation des élus de la PR. Tout en se disant favorable à l’introduction de la Représentation proportionnelle, le parti Travailliste, depuis sir Seewoosagur, se méfie d’une réforme qui pourrait ébranler la position électoralement dominante qu’il occupe dans la constitution des majorités gouvernementales.

Je serai très surpris que Navin Ramgoolam et ses conseillers électoraux acceptent la proposition MMM de 20 sièges supplémentaires même si ce nombre corrige à peine la disproportionnalité entre les suffrages et la représentation parlementaire. A vrai dire, il faudrait au moins 30 sièges de PR pour vraiment corriger le déséquilibre. Le Premier ministre pourrait être tenté de proposer une dose symbolique, inacceptable pour le MMM.

Le MMM, de son côté, a toutes les raisons vouloir une dose significative de PR. Outre l’objectif déclaré de correction des inégalités parlementaires induites par le FPTP, Bérenger vise à soustraire son parti de la tyrannie des alliances préélectorales quasi obligatoire dans le système actuel. Avec une bonne dose de PR, le MMM peut aspirer à se présenter seul à des élections, et éventuellement, si nécessaire, conclure des alliances postélectorales pour accéder au pouvoir.

* Vous dites qu’il y a également une question ethnique. De quoi s’agit-il ?

Elle est de grande importance et découle de notre Constitution. La réforme électorale ne pourrait pas se faire à l’encontre des dispositions de notre Constitution. Or, la Constitution reconnait l’existence de communautés — ethniques et religieuses — et exigent leur juste représentation. Elle va même jusqu’à une définition mathématique de ces communautés.

Que deviendrait le Best Loser System qui est un moyen d’obtenir une plus juste représentation des communautés à l’Assemblée nationale et à laquelle des communautés minoritaires sont émotionnellement attachées même si, en vérité, sa fonction est plutôt symbolique ? La majorité des élus des communautés, dites minoritaires, siègent à l’Assemblée nationale parce qu’ils ont été élus et non pas par le biais du BLS.

Il faudrait d’abord tordre le cou à la thèse étriquée selon laquelle l’appartenance à une communauté est antinomique à la citoyenneté nationale. Au fait, je me pose la question de savoir si l’abolition du BLS qui est réclamée pour promouvoir, dit-on, un mauricianisme dépouillé d’ethnicité, ne risque pas, au contraire, de susciter des réactions communales, ce qui serait contraire à l’objectif visé.

La question de l’identité et des appartenances est aujourd’hui considérée comme un enjeu majeur de nos sociétés qui sont devenues presque toutes multiethniques. L’identité a été et reste la cause de tant de guerres, de haine, de violence partout dans le monde. Le communaliste que l’on veut combattre n’est pas celui qui est simplement attaché à son identité mais celui qui instrumentalise son appartenance communautaire contre l’intérêt des autres. Il peut le devenir aussi quand il a le sentiment que son identité n’est pas respectée. Depuis Amine Malouff, on sait que les identités meurtries pourraient devenir meurtrières.

Le gouvernement devra bien mesurer le risque qu’il y aurait à introduire un système qui donnerait le sentiment aux communautés minoritaires qu’elles ne seront pas adéquatement représentées. Ce sentiment existe déjà dans certains milieux. Ce n’est pas le seul fait du système électoral mais la représentation au Parlement et au conseil des ministres est un symbole fort.

Pour traiter objectivement de la question, il faudrait commencer par éliminer les contradictions hypocrites du système actuel. On prétend vouloir nous assurer, comme l’exige la Constitution, le strict respect, presque mathématique, des rapports de force ethniques mais nous n’avons plus de statistiques précises pour mesurer le poids de chaque communauté depuis 1972.

Ce n’est pas une tare de constater l’existence des communautés et de respecter leur droit à la différence. C’est même une exigence de notre Constitution. Je suis frappé par la définition que certains sociologues donnent de la nation américaine multiethnique, présentée comme « la communauté des communautés ».

Autre épineuse question : selon quels critères, dans quel ordre, et par qui les candidats figurant sur la liste de la Représentation proportionnelle seront-ils établis ? La dernière chose serait que les chefs de parti puissent s’arroger ce droit. C’est faire d’eux, plus encore qu’aujourd’hui, des propriétaires de parti.

* Mais la demande de « temps supplémentaire », formulée par Navin Ramgoolam pour statuer sur la question de la réforme électorale, pourrait alimenter des soupçons dans le camp du MMM. Techniquement, elle peut s’apparenter à une manœuvre dilatoire visant à étirer les discussions jusqu’à la fin de la consultation prévue le 30 janvier, sans jamais déposer de projet de loi concret. Une façon, peut-être, d’user la patience de son partenaire sans prendre d’engagement irréversible ?

C’est une hypothèse.

La fin de la consultation n’est pas la fin de l’histoire. Je ne crois pas d’ailleurs que cette énième consultation nous dira plus que ce que nous savons déjà. Depuis les rapports de Banwell, Trustam-Eve, de Smith, Carcassonne, Sachs, Collendavelloo et Sithanen, nous savons tout des forces et des faiblesses de notre système. La Commission Sachs, par exemple, avait reçu 70 mémorandums écrits.

C’est maintenant l’heure de la décision. Elle n’est pas simple. La FPTP a bien servi le pays, en lui donnant à chaque fois des majorités gouvernementales fonctionnelles. Il ne faudrait pas que l’on provoque des conséquences inattendues en cherchant à corriger ses faiblesses.

* Si le Premier ministre estime que Paul Bérenger a déjà, intérieurement, acté son départ, il pourrait aussi juger inutile de consentir une concession majeure pour maintenir une alliance qu’il sait fragile, voire condamnée à moyen terme. Qu’en pensez-vous ?

Jusqu’à maintenant, les médias et l’opinion en général se sont préoccupés de savoir ce que fera Bérenger. Je crois qu’à partir de maintenant il faudra surtout analyser les mouvements de Ramgoolam.

Ce ne sera pas facile, Bérenger est un livre ouvert, Ramgoolam est une carpe. Et il s’est peut-être dit que le temps des concessions est terminé.

* Fort de son expérience politique, Paul Bérenger doit également savoir que les chances d’une réforme électorale en profondeur sont faibles. Ainsi, tout en affirmant l’urgence de cette réforme, il en anticipe l’échec, ce qui lui permet de préparer le discours selon lequel son camp aurait tout tenté, rejetant la responsabilité du blocage sur les autres — s’offrant ainsi une porte de sortie crédible. Qu’en pensez-vous ?

Bérenger estime qu’il existe déjà un consensus entre les Travaillistes et le MMM sur la base de leur accord électoral de 2014, notamment sur la dose de Proportionnelle (une liste de 20 candidats et un seuil d’éligibilité de 10 %). Il semble que les Travaillistes n’en fassent pas la même lecture.

Quoi qu’il en soit, je postule depuis longtemps que Bérenger partira ; la seule question reste de savoir quand, et sur quel désaccord ou prétexte. Politiquement, il ne pouvait pas partir simplement parce que le Premier ministre ne lui a pas donné le poste de ministre des Finances. Il attendra une occasion plus justifiable : la réforme électorale, s’il n’obtient pas satisfaction.

Pour Ramgoolam, compte tenu de l’allergie atavique des Travaillistes à la représentation proportionnelle, il y aura peut-être des dividendes à engranger.

* Bérenger doit sans doute aussi savoir que s’obstiner dans une alliance, sans obtenir la réforme électorale, finirait par affaiblir le MMM. À terme, cela pourrait même gâcher le terrain pour la relève et nuire à la transition vers la nouvelle génération, incarnée par Joanna Bérenger et les autres jeunes du parti…

Effectivement. Sauf qu’il aura à bien analyser le rapport de force dans les différentes instances de son parti. Je pense qu’il cherchera à éviter une énième fracture du MMM.

De ce que l’on sait, les instances du MMM, majoritairement, sauf peut-être l’Assemblée des délégués qu’il ne tardera pas à convoquer, sont hostiles à un retour dans l’opposition.

* Il se trouve que la situation économique reste préoccupante. Les conséquences d’une éventuelle politique d’austérité, si elle se confirme, pourraient fragiliser davantage l’alliance PTr-MMM. Cette alliance est-elle suffisamment solide pour y résister ?

Il est certain que la situation risque de se dégrader dans les mois qui viennent. Il y a deux risques immédiats : les mauvaises notes de la Financial Action Task Force (FATF) sur notre secteur financier et parallèlement par Moody’s sur l’économie en général dans un climat de stagnation et de gouvernance molle.

C’est pourquoi il serait désastreux que l’on vienne à ajouter une crise politique à un environnement économique fragile. Certaines de nos entreprises sont au bord de la faillite, il faut craindre des licenciements.

* En tout cas, les signes de fragilisation sont déjà visibles. Les désaccords semblent désormais se gérer par des tête-à-tête informels — la dernière a duré 30 minutes — ou, pire encore, par des conférences de presse. Pour beaucoup d’observateurs, l’alliance apparaît- politiquement « cliniquement morte », même si elle n’a pas encore été officiellement débranchée. Partagez-vous cette impression ?

L’Alliance ce n’est pas certain, un départ de Bérenger c’est probable, comme je vous l’ai dit. Mais en tout état de cause, ce sera un séisme politique, le pays n’a pas besoin de ça.

* En fin de compte, sommes-nous une fois de plus témoins d’un éternel recommencement, à l’instar de ce qui s’est produit au lendemain des grandes victoires électorales de ces alliances unissant le PTr ou le MSM au MMM, et qui portent en elles les germes de leur propre destruction ?

Encore et toujours… la guerre des égos. J’ai vu ça dix fois. Rien ne changera tant que nous n’aurons pas des hommes d’État à la place de politiciens.

Peut-être bien aussi que si l’on parvient à réaliser une réforme électorale, qui dans sa finalité pourrait mettre fin à l’obligation d’alliances préélectorales, l’on entrera dans une nouvelle phase de coalitions post électorales quand la situation l’exigera.

A priori, les coalitions ont plus de chance de durer que des alliances qui ne le sont pas en réalité parce qu’elles ne sont faites que pour gagner des élections. Les alliances sont faites pour gagner les élections, les coalitions sont nécessaires pour gouverner.


Mauritius Times ePaper Friday 16 January 2026

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