Parole confisquée

Carnet Hebdo

Par Nita Chicooree-Mercier

Le public des pays où les institutions modernes permettent une pléthore de plateformes — où la culture du débat est épaulée par des personnalités faisant preuve d’une réflexion approfondie — ne peut qu’atteindre une certaine maturité dans sa manière d’aborder les discours dominants. Cet espace de débat a le mérite d’exister nonobstant le contexte actuel de polarisation extrême et de tensions accrues dans bien des pays, où les idéologies antagonistes sont toujours prêtes à la riposte pour défendre ou minimiser les dérapages de leur camp. Tantôt le débat est constructif, tantôt c’est un spectacle lamentable qui s’offre au regard du public.

Si, d’aventure, les autorités se laissent tenter par la désinformation ou le désir de diluer des vérités dérangeantes, des voix s’élèvent pour rétablir les faits sans parti pris. De même, si les médias s’alignent sur la “politique de l’autruche” des autorités aux manettes, d’autres n’hésitent pas à prendre le contre-pied pour révéler ce qui est dissimulé. C’est le public qui sort gagnant d’une expression libre, assumée par des figures faisant autorité dans certains domaines et par d’autres qui se font un devoir de servir la plus haute autorité : la Vérité.

À l’inverse, les institutions modernes d’autres pays peuvent laisser croire qu’un espace de parole existe bel et bien, et qu’il incombe aux personnes désireuses de l’occuper de se manifester. En réalité, c’est un trompe-l’œil qui prétend donner un micro au public — comme à Hyde Park à Londres, où il n’est nul besoin d’autorisation pour s’adresser aux passants — mais qui s’empresse de couper le son dans le dos de l’orateur. De ce fait, sa parole devient inaudible et reste confinée dans un monologue qui tourne en rond, comme un prisonnier dans l’espace étroit de sa cellule.

Lorsque la loi interdit aux universitaires dignes de ce nom de s’engager en politique (avec la possibilité de retrouver leur poste au moment opportun), c’est l’éventail des cerveaux au service de la gouvernance du pays qui se referme. Leur prise de parole dans l’espace médiatique est sous surveillance, passée au crible quand les circonstances les obligent à sortir de leur réserve. Le fonctionnariat devient, alors, une profession où la parole libre est sacrifiée. L’anonymat d’une intervention écrite sur les médias en ligne reste une issue possible pour ceux qui refusent d’être réduits au silence. Le couperet des représailles, prêt à s’abattre sur les plus zélés, ne tarde pas à pointer le bout de son nez dès que la critique franchit une ligne qui incommode les autorités. Les personnalités de la société civile engagées dans le secteur privé, elles, se gardent bien de tout propos virulent, affichant une réserve prudente pour ne pas susciter l’ire des dirigeants.

Ce rôle de « juge et arbitre » n’est pas le monopole de la classe politique dirigeante. L’élite économique et les principaux acteurs médiatiques savent user de leur pouvoir de sanction et de censure contre quiconque se permet une critique malvenue à leur encontre ou, dans le second cas, leur fait ombrage. La susceptibilité à fleur de peau et les egos surdimensionnés ont une propension à réagir au quart de tour.

Laisser à une clique le privilège de tenir des discours à toute une population crée un climat malsain où le même son de cloche résonne à répétition. Une télévision d’État accaparée par quelques membres de la classe dirigeante se permet des écarts de langage, une critique gratuite des opposants resservie ad nauseam et, comble de tout, une lecture tordue des événements qui secouent la scène internationale. Rémunérée par les deniers publics, cette instance est instrumentalisée sans vergogne sans qu’aucune contradiction ne soit possible. Ainsi, le public est contraint d’écouter, impuissant, les inepties débitées par les uns et les autres. Ce n’est pas sérieux !Cette mainmise sur l’opinion prend une tournure plus complexe encore dans un contexte particulier où certains médias se comportent comme des activistes politiques et servent de “cinquième colonne” à une alliance cherchant à conquérir le pouvoir. Ces derniers se retrouvent, une fois la liesse de la victoire passée, dans une position délicate pour arrondir les angles et assurer la pérennité des nouveaux élus. Il est temps de comprendre que les perdants d’une élection et leurs sympathisants ne deviennent pas les parias de la société du jour au lendemain. Il est immature et puéril de leur accorder si peu de considération. Les traiter systématiquement de “chatwas” relève de la mauvaise foi. Du jour au lendemain, un journaliste débutant se voit octroyer le titre de “grand journaliste” par ses fans ; il lui a suffi de crier sur les “princes déchus” et, sous le couvert de l’anonymat des réseaux sociaux, d’enjoindre ses contradicteurs de ne pas “lever la tête”. Ce genre d’injonction est monnaie courante dans les vraies dictatures.

En l’absence d’une plateforme médiatique structurée qui pourrait faire entendre des paroles sensées, le public se contente de quelques voix disparates sur TikTok. Un internaute y fit figure de penseur d’un jour en tenant des propos machistes conseillant de “ne pas écouter la parole des femmes” en novembre 2024. Une autre “tiktokeuse”, désenchantée par la suppression d’aides sociales, traite les gouvernants de tous les noms d’oiseaux… La parole publique traitant de sujets sérieux n’est pas destinée à amuser la galerie ! Quelques voix s’imposent néanmoins en présentant un discours structuré et cohérent.

Pourtant, même au sein des médias traditionnels, télévision et presse naviguent entre silence et discrétion dans le traitement des événements majeurs sur la scène internationale. Tout est fait pour ne pas heurter les sensibilités de ce “peuple-enfant”. C’est grotesque. Comment le public doit-il percevoir cette autocensure de ceux qui ont pour mission d’informer ? Cette volonté de “protéger” l’audimat se traduit souvent par une réécriture de l’histoire : le thème de l’esclavage, ces jours-ci, offre une vision partielle de la traite négrière, dont l’origine et le commerce fructueux se trouvaient également hors de l’Europe. Les textes caviardés dans la presse ne font pas avancer le discours intellectuel.

Mais la vérité et les faits ne peuvent être étouffés indéfiniment par les décideurs, car ils appartiennent au peuple. C’est ainsi que lorsque la censure devient insupportable, un écrivain émerge et fait revivre l’histoire occultée. Quitte à attirer la foudre des dirigeants et à partir en exil. C’est ce que fit l’écrivain Kamel Daoud dans son livre Houris, qui remporta le prix Goncourt en 2024 — un récit intense de barbarie et de souffrance.

Pourquoi certains systèmes politiques traitent-ils les citoyens comme des enfants attardés à qui il vaudrait mieux cacher la vérité ? On gagnerait à y réfléchir sérieusement.


Mauritius Times ePaper Friday 10 April 2026

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