Les Deux Poids, Deux Mesures de la Justice : Cliniques Privées et Suspects Financiers
Combat contre les crimes financiers
Par Prakash Neerohoo
La semaine dernière la Financial Crimes Commission (FCC) a-t-il épinglé une grosse pointure de la finance à son tableau de chasse? Il s’agit du directeur démissionnaire de Grant Thornton, Sattar Hajee Abdoula (SHA), arrêté par la FCC le 19 novembre sous une charge provisoire de blanchiment de Rs 3,6 millions. Grant Thornton Mauritius, un cabinet-conseil en audit et fiscalité, a annoncé sur son site Web qu’il collaborait avec les autorités concernées à l’enquête sur SHA dans l’intérêt de la transparence et selon les normes professionnelles. Il n’est sans doute pas agréable pour une firme de renom international de voir sa filiale locale au centre d’une controverse par personne interposée.
SHA n’est pas un quidam. Expert-comptable, il était une tête d’affiche de l’ancien gouvernement, et l’un de ceux qui furent appelés à s’occuper de grands dossiers financiers du pays. Il était peut-être plus important que certains ministres élus pour l’exécution de projets ou plans du gouvernement. Il était l’élément incontournable et omniprésent au service du gouvernement de l’époque avec un cahier des charges dans certaines entreprises publiques (Air Mauritius, SBM Ltd). En effet, depuis quelque temps, on se demandait pourquoi, de toutes les personnes proches de l’ancien régime, SHA n’avait pas été convoqué pour donner des explications sur certaines affaires financières qui avaient défrayé la chronique pendant longtemps.
La charge de blanchiment d’argent logée par la FCC sous la Financial Intelligence and Anti-Money Laundering Act (FIAMLA) a trait à un paiement de Rs 3,6 millions que Grant Thornton a reçu de la compagnie Air Mauritius pour des services apparemment non honorés entre 2020 et 2024. Comment ce contrat de service-conseil fut-il alloué alors que le patron de Grant Thornton (SHA) pilotait l’administration judiciaire de la compagnie aérienne durant cette période ?
A ce stade, SHA bénéficie de la présomption d’innocence en attendant son inculpation formelle. Toutefois, on parle d’allégations de malversations financières et la FCC aura du pain sur la planche pour éplucher tous les dossiers concernés, vérifier les paiements versés à Grant Thornton pour services rendus à certaines entreprises publiques (Air Mauritius, SBM, Maubank), examiner la procédure d’allocation de contrats publics, et scruter tout conflit d’intérêts entre la firme d’audit et les sociétés-clientes.
Les dossiers dans lesquels SHA aurait été impliqué revêtent une importance capitale pour le pays dans la perspective d’une gouvernance fondée sur la transparence et l’éthique des affaires.
Démantèlement de la BAI
Son rôle dans le démantèlement du conglomérat BAI, intervenu à la suite d’une décision gouvernementale en 2016, demeure une source de controverse majeure. Mandaté par le Premier ministre d’alors, il a voulu convaincre l’ex-président du conseil d’administration de la BAI de vendre son conglomérat à Rs 1 à l’État pour éviter des ennuis. Il était l’administrateur chargé de restructurer les sociétés du conglomérat BAI après son démantèlement. S’en est suivi le démembrement du groupe avec la vente des avoirs de ses sociétés à vil prix à des tierces parties. Dans la foulée, bien des personnes qui avaient investi leur argent dans des polices d’assurance ou des produits financiers de la BAI ont tout perdu.
Le comble, c’est que SHA était l’un des assesseurs de la commission d’enquête présidée par l’ex-juge Domah pour enquêter sur l’affaire Britam, une société de la BAI qui fut vendue au Kenya à un prix inferieur à la valeur de marché de ses actions. N’y avait-il pas un conflit d’intérêts entre son rôle d’administrateur chargé de restructurer les sociétés du conglomérat BAI après son démantèlement et celui d’assesseur d’une commission d’enquête sur une filiale du groupe ?
Administration judiciaire d’AML
Un autre dossier où SHA a joué un rôle crucial est celui de l’administration judiciaire de la compagnie Air Mauritius Ltd (AML) durant la période du 23 avril 2020 au 30 novembre 2021 (soit 19 mois). Quatre avions d’Air Mauritius furent vendus durant la pandémie de la Covid-19 à des prix très bas (Rs 273 millions au total), causant une perte énorme de Rs 3,4 milliards à la compagnie (voir le tableau 1). Ces chiffres proviennent du rapport des deux administrateurs volontaires déposé le 28 septembre 2021 sous la Insolvency Act 2009.
Pourquoi ces avions furent-ils vendus à rabais ? Encourir une perte sur la vente des avoirs n’est pas anormal dans les affaires en raison de leur vétusté ou leur obsolescence, mais encourir une perte de 92,72 % de leur valeur comptable nette (Net Book Value – NBV) est démesurément anormal. En cas de liquidation d’une société, certains avoirs peuvent être vendus à des prix inferieurs à la valeur comptable nette afin d’obtenir une valeur récupérable minimale aux fins de distribution aux actionnaires. Mais dans le cas d’une société sous administration judiciaire avec pour but d’assurer la continuité de l’exploitation de l’entreprise, vendre des avoirs à des prix très bas relève d’un acte désespéré, à moins qu’il y ait un autre mobile.

Pour leur travail, les deux administrateurs volontaires (SHA et Arvind Gokhool) ont touché Rs 141 millions alors que des employés furent licenciés ou mis sous retraite volontaire. Est-ce que cette somme était raisonnable compte tenu des services rendus par les administrateurs et du plan de redressement proposé ?
Rs 287 millions d’honoraires
Au Parlement, le 6 mai 2025, en réponse à une question parlementaire, le Premier ministre a révélé que SHA, comme directeur général de Grant Thornton, a perçu environ Rs 287,2 millions de la part d’entités publiques entre 2015 et novembre 2024, directement ou via des sociétés où il détient un intérêt. Cette somme se répartit comme suit:
– Rs 37,3 millions en honoraires comme président du conseil d’administration de SBM Holdings de 2020 à 2024 ;
– Rs 21 millions pour des services d’insolvabilité fournis à MauBank, une banque d’État, pour 13 compagnies ;
– Rs 141 millions pour l’administration judiciaire d’Air Mauritius et Rs 5 millions pour Airmate Ltd ;
– Rs 2,2 millions d’honoraires pour sa participation à la commission d’enquête sur Britam ;
– Rs 79,6 millions versées à Grant Thornton par des organismes publics, dont Rs 28 millions par SBM Ltd.
Présidence de la SBM
SHA a été président de SBM Holdings Ltd et de plusieurs de ses filiales entre 2021 et 2024. Au cours des années, cette banque a radié des prêts irrécouvrables parce qu’ils avaient été accordés à des capitalistes de proximité sans garantie suffisante. Avant 2020, la SBM avait encouru des pertes de Rs 7,6 milliards en trois ans à la suite de la radiation des prêts irrécouvrables. La SBM est comptable de ses actions envers son actionnaire majoritaire, l’État, et il est primordial qu’elle opère dans un cadre de gestion des risques qui soit pointu et performant.
Silver Bank
Le 13 février 2024, la Banque de Maurice (BOM) plaçait la Silver Bank, une banque commerciale, sous tutelle (conservatorship) et choisissait Arvind Gokhool comme conservateur agissant au nom de Grant Thorton. Depuis, la Silver Bank a payé Rs 54 millions au conservateur, dont Rs 40,6 millions à Grant Thornton. Le conservateur a reçu Rs 3,5 millions par mois en 2024. Depuis avril 2025, il touche Rs 300 000 par mois grâce à une décision prise par l’ancien deuxième gouverneur adjoint de la BOM, Gerard Sanspeur, qui avait réduit le montant d’honoraires afin d’économiser Rs 3 millions par mois. La hiérarchie supérieure à la BOM n’avait pas pensé prendre cette action auparavant. Pourquoi ?
La Silver Bank a accordé des prêts toxiques de Rs 7 milliards à des sociétés étrangères et locales alors que l’État a perdu des centaines de millions de roupies en dépôts à travers ses organismes (ministères et corps paraétatiques) qui y avaient investi leur argent. La Banque centrale a permis à cette banque d’opérer dans des conditions troublantes. La direction de la BOM de novembre 2024 à septembre 2025 a tenté de démêler l’écheveau, avec peu de résultats à ce jour.
Cliniques privées
Récemment, une tendance récurrente a été observée concernant des individus suspectés de délits divers. Ces personnes déclarent un malaise ou une affection médicale le jour même où elles sont convoquées pour un interrogatoire par la FCC.
Ce signalement d’un état de santé précaire mène souvent à un transfert vers une clinique privée, ce qui, dans les faits, leur permet d’éviter une période de détention provisoire en cellule.
Des informations non confirmées suggèrent que, dans certains cas, ces suspects auraient pris des dispositions pour réserver une chambre au sein d’une clinique, et ce, avant même de se présenter à l’interrogatoire.
Un nombre important de professionnels de la santé semble être disponible pour prendre en charge ces individus. Leur rôle est d’assurer les soins nécessaires et, par la suite, de délivrer des certificats médicaux attestant de l’incapacité du patient à passer la nuit en détention.
Il est évident que ce serait là un luxe qui n’est pas à la portée des toute personne arrêtée pour des infractions de droit commun, ce qui transmet – sans aucun doute – l’impression d’une justice à deux vitesses dans le pays. Les cliniques privées auraient-elles trouvé un filon rentable dans les soins prodigués aux suspects de délits financiers ? N’est-il pas temps pour le gouvernement de réguler ce secteur afin d’assurer que la déontologie professionnelle soit respectée ?
Mauritius Times ePaper Friday 28 November 2025
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