Est-ce un nouveau départ pour le gouvernement ?

Alliance du Changement

Opinion

Il est temps que l’Alliance du Changement aplanisse ses obstacles, retrouve l’esprit du compromis et passe à l’action. Sinon, en 2029, ce sera un autre coup de balai du peuple

Par Prakash Neerohoo

La décision du comité central du MMM, deuxième partenaire de l’Alliance du Changement, de maintenir le parti au sein du gouvernement a été accueillie par un soupir de soulagement par la population. Celle-ci a été tenue en haleine pendant plusieurs semaines avec la menace de démission du vice Premier ministre, ce qui allait être suivi probablement d’un retrait du parti du gouvernement, sur fond des divergences avec le Premier ministre sur bien des dossiers d’actualité.

Cette décision est-elle un répit en attendant d’autres secousses menaçant la stabilité du gouvernement ou présage-t-elle un nouveau départ pour le gouvernement après un an de gouvernance mi-figue mi-raisin ?

Avant d’analyser les causes profondes des divergences, il faut faire un bref historique des alliances politiques qui ont gouverné le pays depuis 1982, avec le MMM comme partenaire, en vue de tirer les enseignements pertinents.

Contexte historique

Dans le passé, aucune alliance impliquant le MMM n’a terminé ou survécu à son mandat de cinq ans, à l’exception de l’alliance MMM-MSM de 2000-2005 qui fut fondée sur un partage du pouvoir (SAJ et Bérenger occupant le poste de PM pour trois ans et deux ans respectivement).

– L’alliance MMM-PSM, élue en 1982 avec 60 sièges, éclata en juin 1983 avec la création du MSM comme un parti dissident du MMM.

– La première alliance MSM-MMM, élue en 1991 avec 57-3 sièges, éclata en 1993 lorsque le MMM passa dans l’opposition et un groupe dissident du MMM créa son propre parti (Renouveau Militant Mauricien) pour rester aux côtés du MSM.

– En 1997, l’alliance Parti travailliste-MMM, arrivée au pouvoir deux ans plus tôt avec 60 sièges, fut rompue avec la révocation de Bérenger comme ministre, et fut suivie du passage du MMM dans l’opposition.

Le troisième gouvernement, élu avec 60 sièges en novembre 2024, celui de l’Alliance du Changement, était au bord de la cassure la semaine dernière en raison des différences qui semblaient irréconciliables entre le leader du PTr et celui du MMM. Beaucoup de gens s’étaient résignés au fatalisme qui veut qu’un gouvernement à la majorité absolue ne dure pas longtemps. Jamais 2 sans 3, avait-on soupiré par cynisme ! Il a fallu, semble-t-il, beaucoup de pressions de part et d’autre, des pourparlers francs entre les deux leaders et surtout des compromis mutuels pour colmater les brèches et sauver le gouvernement.

Concentration des pouvoirs

Un premier enseignement à tirer de cette crise passagère est que le MMM n’est pas un parti qui se contente du rôle de second couteau dans une alliance. Il n’a jamais voulu être un participant passif au sein d’un gouvernement et a toujours essayé de peser de tout son poids dans les prises de décisions.

Lorsqu’il n’est pas satisfait, il claque la porte ou se fait expulser du pouvoir après avoir exprimé une opposition interne. Il veut être partie prenante des décisions cruciales qui affectent l’avenir du pays. Certains observateurs attribuent la crise politique récente à une dyarchie (avec deux capitaines à bord) dans le présent régime donnant lieu à des conflits inévitables entre deux chefs de parti, chacun ayant son agenda.

Or, rien n’est plus faux. Comme Premier ministre suppléant, le leader du MMM n’a pas pris de décision cruciale au nom du gouvernement même s’il a exprimé ses opinions sur certains sujets (Banque centrale, Air Mauritius, réforme électorale, etc.). D’ailleurs, tout observateur objectif est d’accord avec les critiques contre les dérives de certaines organisations publiques.

Il n’y a pas de pouvoir bicéphale dans le gouvernement, mais plutôt une concentration des pouvoirs entre les mains du Premier ministre, fondée sur le cumul de portefeuilles ministériels. Maurice est sans doute le seul pays où un chef de gouvernement s’occupe des finances nationales, des affaires intérieures (police et défense), des communications extérieures (port et aéroport) et d’importants dossiers nationaux (par exemple, la rétrocession des Chagos). Intentionnelle ou pas, cette concentration des pouvoirs a pour résultat de ralentir le processus de décision en subordonnant toutes les décisions importantes à l’approbation du bureau du Premier ministre. Si une seule personne doit tout décider, peu importe sa bonne foi, il se prive d’avis et de conseils différents provenant des partenaires.

Ainsi, pendant six mois, certains corps paraétatiques ou entreprises d’État ont été sans direction parce que toutes les nominations (directeurs et membres du conseil d’administration) sont faites par le bureau du Premier ministre. Il est vrai que dans notre système de gouvernement, le Premier ministre a certaines prérogatives incontestables (par exemple, la nomination du gouverneur de la Banque centrale ou du commissaire de police). Il n’en demeure pas moins que le concept de « Government by Cabinet » dans le modèle parlementaire Westminster exige une certaine collégialité ministérielle pour les grandes décisions. A fortiori, dans une alliance, le parti majoritaire a le devoir de consulter ses partenaires sur les dossiers primordiaux afin d’assurer le consensus. Autrement, les voix dissidentes se feront entendre à l’extérieur.

Toute alliance est fondée sur un programme commun négocié par les partenaires avant les élections et ce programme a des engagements qu’il faut respecter pour garder sa crédibilité auprès de l’électorat. Certes, la situation économique peut imposer certains rajustements aux promesses faites, mais l’essentiel des réformes promises (réforme électorale, Appointments Committee, Freedom of Information Act, etc.) devrait être accompli aussitôt que possible. On ne peut pas attendre cinq ans. Si un an est trop court pour le faire, il faut que l’intention de la réforme soit inscrite sur l’agenda parmi les priorités. Ce gouvernement partait avec un capital politique important pour améliorer la gouvernance générale, et la majorité absolue de 60 sièges ne lui donnait aucune excuse pour tergiverser.

Bilan après un an

Or que constate-t-on après un an ? On voit une approche cahin-caha sur bien des dossiers cruciaux qui font l’objet de divergences entre les partis. Voyons quelques exemples.

Premièrement, l’ordre public (law and order) ne s’est pas amélioré et il y a une insécurité généralisée dans le pays avec la criminalité en hausse, les accidents fatals quotidiens et la résurgence du trafic de drogue malgré les saisies de drogue. La police n’a pas changé ses méthodes et des récidivistes ou malfaiteurs dangereux sont relâchés après une première arrestation. A telle enseigne que le DPP a attiré l’attention sur les inepties de la police dans un cas de libération sous caution d’une personne responsable d’un accident fatal sous l’effet de la drogue.

Une réforme de la police s’impose plus que jamais. Quant au trafic de drogue, l’agence centrale chargée de s’en occuper cherche toujours sa voie. Elle se fourvoie dans la controverse avec son obstination obsessionnelle contre la dépénalisation du cannabis avant même de faire une étude scientifique.

Deuxièmement, les nominations faites n’ont pas donné les résultats escomptés dans certains cas (Banque centrale, Air Mauritius, MTPA, etc.) et les nominés ont dû démissionner. Il ne suffit pas de nommer des directeurs ou présidents de conseils d’administration selon leurs compétences ou expérience. Encore faut-il des garde-fous contre les abus de pouvoir et les conflits d’intérêt. La pratique de nommer des chefs de service sur une base contractuelle de neuf mois ou un an (exemples : FCC et la police) n’assure pas la permanence nécessaire de ces postes, une condition sine qua non de l’indépendance voulue du titulaire. Plus que jamais, un Appointments Committee est nécessaire pour choisir les meilleurs éléments pour les postes de direction en fonction des compétences avérées, et non pas de quelque affinité partisane.

Troisièmement, la FCC semble être débordée dans le combat contre les crimes financiers avec le nombre croissant d’enquêtes lancées et le manque d’inculpations formelles de suspects. L’affaire du magnat malgache a démontré des insuffisances dans les procédures. Le gouvernement propose une National Crime Agency pour la chapeauter ou la remplacer. Aucune institution n’est efficace si elle n’est pas dotée de cadres performants et indépendants opérant avec des méthodes sûres et inattaquables devant une Cour de justice. De l’ex-ECO (Economic Crime Office) à la FCC en passant par l’ICAC, le pays cherche toujours la formule idéale après 40 ans.

Quatrièmement, les réformes structurelles promises (exemple, la réforme électorale) ou en voie de réalisation (exemple, la réforme de la pension de vieillesse) demandent une meilleure approche fondée sur la consultation avec les parties prenantes, y compris la société civile. La controverse sur le relèvement de l’âge d’éligibilité à la pension de vieillesse démontre un manque de pédagogie communicationnelle. Le Gouvernement a mis la charrue devant les bœufs avec la mise sur pied d’un comité technique chargé d’étudier les options de retraite (après avoir déjà introduit la réforme). Il n’y a pas d’autre solution à la soutenabilité financière de la pension de vieillesse que le ciblage social ou la récupération fiscale de la pension auprès des gens nantis.

Par ailleurs, la réforme électorale peut ne pas être une priorité pour certains, vu la prédominance des problèmes économiques. Toutefois, elle touche au cœur de la démocratie avec son potentiel de rééquilibrer les pouvoirs politiques grâce à l’introduction d’une dose de proportionnelle dans le système électoral. Une réforme électorale juste peut éviter l’impératif de l’alliance pré-électorale qui est devenu un mal du système politique. Le système de FPTP (First Past The Post) oblige les partis de s’engager dans une alliance avant les élections pour maximiser leurs chances d’accéder au pouvoir. Une fois élus, ces partis se découvrent des divergences de vues fondamentales qui mettent à mal le gouvernement. Les partis devraient pouvoir briguer les élections seuls, quitte à faire une coalition après, comme cela se passe ailleurs.

Ce gouvernement, par sa légitimité populaire, est la meilleure chance que le pays a eue pour renverser la vapeur après dix ans de marasme économique, de dérives anti-démocratiques, de fraude et de corruption, et de laisser-aller généralisé dans les institutions. Il n’y a pas d’alternative. La population a beaucoup d’attentes en termes de justice économique et sociale.

L’Alliance du Changement avait promis le changement, voire la rupture avec un système dépassé. Les recettes archi-éculées du néo-libéralisme ne marchent plus. Un nouveau paradigme économique et fiscal est nécessaire pour sortir le pays de l’ornière.

Il est temps que l’Alliance du Changement aplanisse ses obstacles, atténue ses divisions, retrouve l’esprit du compromis et passe à l’action. Sinon, en 2029, ce sera un autre coup de balai du peuple.


Mauritius Times ePaper Friday 21 November 2025

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