L’échiquier politique dans la tourmente

Le paysage profondément modifié suite au séisme électoral de 2014

Jamais dans notre histoire politique, nous n’avons connu une situation aussi floue, aussi confuse quant au positionnement des partis clamant « former le prochain gouvernement » ou en « faire partie ». Les spasmes violents du séisme électoral de décembre 2014 ont durement secoué les partis concernés, les entraînant dans la tourmente.

Il convient de préciser que la consultation de 2014 s’inscrivait dans un environnement, ici comme ailleurs, dans les démocraties de référence, favorable à la volatilité électorale – le fait de changer de parti politique d’un scrutin à un autre. En effet, de nos jours, les citoyens sont mieux informés, plus vigilants, s’affirment davantage grâce notamment aux réseaux sociaux, et sont plus rationnels dans leur choix.

Et lorsque dans ce contexte interviennent des conditions particulièrement défavorables à un camp, cela conduit à un basculement des votes. En décembre 2014, l’ampleur du transfert des votes était ainsi : la moitié des électeurs du PTr et du MMM avaient choisi l’autre alliance, entraînant inéluctablement ces partis dans la crise.

Pour autant, ces électeurs, étant mobiles par nature, ne sont pas définitivement acquis au camp vainqueur. Ils peuvent encore bouger dépendant de la performance attendue de leur choix d’une part, et de la gestion de crise interne et de la capacité à rebondir s’agissant de leur parti traditionnel, d’autre part.

Ce segment volatile peut aussi se tourner vers une force nouvelle et crédible. Cependant, à 18 mois de la prochaine échéance, on ne note aucune force d’alternance véritablement nouvelle et crédible en mesure de séduire ces nouveaux électeurs ‘rationnels’ que nous avions estimés à 35% de l’ensemble de l’électorat, et davantage si on inclut les abstentionnistes protestataires. Par conséquent, de ce côté-là, les partis traditionnels n’ont pas à s’inquiéter, du moins en ce qui concerne le prochain rendez-vous électoral. Ils ont bien d’autres soucis…

Le MSM en attente du « grand frère »

Pour rappel : Le MSM était arrivé au pouvoir en 2014 grâce à un concours de circonstances éminemment avantageuses, entre autres :

(1) les « erreurs » de campagne de l’Alliance PTr-MMM dont ‘l’over-confidence’ et un accord mal conçu et incompris,
 (2) le facteur « anti-incumbency »,
(3) les promesses de ‘miracle économique’ et de moralisation de la vie publique, deux « jumla – slogans creux selon le jargon politique indien’ et
(4) l’apport significatif d’une dissidence MMM et un PMSD revigoré.

Cette situation exceptionnellement favorable au MSM et ses alliés ne risquent pas de se reproduire, si bien qu’on peut qualifier la consultation de 2014 d’élections « Black Swan ». Le MSM ne peut donc espérer une nouvelle victoire en comptant sur le seul Mouvement Liberater manifestement en déclin. Son absence lors de la partielle No. 18 et les multiples manœuvres pour éviter toute autre partielle confirment ce pessimisme.

Le MSM n’a donc qu’une option : une alliance avec un « gros » partenaire. Il y en a deux : le PTr et le MMM.

Le premier « tant que je suis là », parole du leader travailliste ; c’est inconcevable.

Reste donc le MMM. Cela s’annonce bien compliqué. En effet, étant seul sur « le marché », le ‘bargaining power’ mauve se voit être notablement renforcé, d’autant plus que le MMM, tout comme le PTr d’ailleurs, peut légitimement envisager de briguer seul les suffrages. Sans compter qu’il y a l’épée de Damoclès au-dessus de la tête du Premier ministre en attente du ruling du Privy Council relatif à l’affaire MedPoint.

Le MMM face à son destin

Sans doute après la sévère défaite de 2014, le MMM aurait pu profiter des déboires du gouvernement pour reconquérir son électorat ayant « viré ». Mais l’absence d’une véritable remise en cause, une gestion maladroite de la crise interne, conséquence normale certes de tout débâcle électoral, et un fonctionnement « démocratique » qualifié d’archaïque, ont eu pour effet d’entraver sérieusement une éventuelle remontée. Les dissidences, axées davantage sur le fonctionnement interne — et des postes– que sur un véritable projet de fond, ont certainement aggravé la situation.

La lourde défaite lors de la partielle au No. 18 n’a pas facilité les choses. Toutefois, le MMM peut se consoler eu égard aux faibles résultats de ses concurrents directs lorgnant son électorat habituel. Le PMSD n’a pu retenir les électeurs mauves qu’il avait séduits en 2014, alors que le Mouvement Patriotique a raté son baptême du feu (au No. 18). La majorité des électeurs de base du MMM se sont plutôt abstenus, ce qui signifie qu’ils y restent attachés tout en réclamant des « clarifications » à tous les niveaux, notamment sur la question d’alliance dont ils ne veulent plus entendre parler.

C’est cette position ferme de sa base électorale qui incite la direction mauve à insister sur sa volonté de se présenter seul lors de la prochaine consultation d’autant plus que le contexte qui se dessine lui est favorable. Le MMM n’aura pas en face une alliance bleu-blanc-rouge. Le MSM qui dispose du prime ministership et l’appareil d’état peut s’avérer être une sérieuse « nuisance value » pour le PTr dans un certain nombre de circonscriptions.

Pour rappel, lors du « three-cornered fight » de 1976, c’était le MMM qui avait souffert de la « nuisance value » du PMSD dans certaines circonscriptions urbaines. Ceci dit, nous maintenons notre conclusion d’analyse (Mauritius Times : 29 avril 2016 et 1 juin 2018) qu’il est plus probable que le MMM brigue seul les prochains suffrages.

Cependant, un MMM fragilisé comme il l’est aujourd’hui, notamment par les dissidences, qui en fin de compte font le jeu du MSM, et les autres querelles internes, peut être tenté par un Remake 2000. Alliance que d’ailleurs souhaitent sous le manteau quelques prétendants du MMM aux tickets ruraux. Reste que la situation d’aujourd’hui n’est pas comparable à celle de 2000 : l’immense majorité des électeurs potentiels du MMM sont hostiles à toute alliance et risquent de bouder les urnes. Ce serait alors plutôt un Remake 2005 en termes de résultats. C’est dire l’embarras dans lequel se trouve le MMM.

Le PTr embêté par la question de « go alone » ou d’« alliance »

Le PTr avait lui aussi subi une sévère défaite en 2014 mais contrairement au MMM, le PTr semble avoir relativement bien géré la crise d’après débâcle. Aucune dissidence notée à ce jour. Et contrairement au MMM qui privilégie ses instances, le PTr – profitant des déboires du pouvoir en place – s’est plutôt tourné vers l’électorat en particulier ceux qui avaient « viré » en 2014.

Selon nos estimations effectuées dans ces mêmes colonnes (MT 22 avril 2016), le MSM représentait à l’issue des législatives de 2014, une force de 25% des inscrits – soit 20% de plus que son socle plancher (hard core). En raison du phénomène de vases communicants entre le PTr et le MSM, cette frange volatile émane très largement de l’électorat travailliste habituel estimé autour de 35% de la totalité des électeurs. A l’issue des dernières législatives, la force travailliste était descendue à 15% selon nos estimations. Pour espérer remporter la prochaine consultation, le PTr doit se hisser à plus de 30% de la totalité des électeurs inscrits.

Incontestablement, le PTr enregistre une certaine remontée, en dépit des affaires en cour concernant le leader travailliste. La victoire à la partielle No. 18 en est une bonne illustration. Certes, le gain en voix par rapport au score de 2014 dans cette circonscription n’est pas énorme — 5% des inscrits –– sachant qu’entre 2010 et 2014, le PTr avait perdu plus de la moitié de ses électeurs. Néanmoins, cette performance relative indique, d’une part, l’enclenchement d’une dynamique et, d’autre part, ce gain provient – selon notre analyse – largement de l’électorat travailliste ayant « viré » en 2014, ce qui démontre que l’opération de reconquête du segment mobile travailliste apparaît être en bonne voie. A noter : l’absence de transfert de vote provenant de l’électorat traditionnel MMM dont l’abstention massive peut expliquer l’arrivée en tête de liste du candidat travailliste dans tous les centres de vote.

La priorité stratégique du PTr reste, par conséquent, la reconquête de son électorat traditionnel ayant migré vers le MSM en 2014. Ce n’est certes pas une tâche de tout repos.

Reste le casse-tête de la question de « go alone » ou d’alliance avec les partis d’appoint. Face à une éventuelle alliance MMM-MSM ou même dans une configuration triangulaire, une alliance du PTr avec le PMSD serait « naturelle » et l’électorat PMSD suivra sans état d’âme. En revanche, s’agissant des partis nés des dissidences MMM, cela s’annonce compliqué. En effet, le potentiel électoral de ces partis se trouvant dans l’électorat MMM qui avait été majoritairement désavoué en 2014 l’alliance du MMM avec le PTr, ces formations auront bien du mal à convaincre.

Le PMSD redescendu sur terre

Le PMSD avait réalisé un score intéressant en 2014 et avait attiré, selon nos estimations, près d’un quart de l’électorat MMM de 2010. Les déboires du gouvernement auquel il avait participé et la défaite à la partielle au No. 18 l’ont fragilisé sérieusement. N’ayant pu conserver les électeurs mauves l’ayant choisi en 2014, le PMSD est redescendu à son niveau habituel. Il possède toutefois un hard core somme toute minime – autour de 4% du corps électoral – mais suffisant pour pouvoir prétendre être un parti charnière dans un éventuel jeu d’alliances.

Le PMSD jouit du reste d’une assise intéressante dans certaines circonscriptions grâce à quelques personnalités et possède quelques poches de Duvalistes nostalgiques ici et là. Cependant, redevenu un parti d’appoint, il ne peut s’en sortir qu’en s’accrochant à une puissante locomotive. D’éventuelles négociations d’alliance s’annoncent donc compliquées pour ce parti.

Les dissidents MMM dans l’impasse

Le MMM, depuis sa création, a connu une multitude de dissidences, du MMMSP de Dev Virahsawmy en passant par le RMM (Renouveau Militant Mauricien) de Jean-Claude de l’Estrac, Prem Nababsing et consorts – dissidences qui ont toutes disparu de la scène politique. A l’exception notable du MSM. Il faut dire que ce parti avait bénéficié d’une circonstance particulièrement favorable : le prime ministership qu’il détenait lors de sa création avait largement contribué à l’ériger en partenaire privilégié dans le cadre du jeu d’alliances successives. Aucun autre parti né d’une dissidence n’a bénéficié de cet énorme avantage ‘premier ministériel’ de départ. Les nouvelles dissidences non plus. On peut aussi se demander si les vagues successives de dissidences ne vont pas finir par banaliser ce phénomène.

Par conséquent, leur chance de survie sur le plan de la représentation parlementaire réside dans une alliance avec un « grand » parti. A condition que ces nouveaux partis le Mouvement patriotique et la Plateforme de Renouveau du MMM — aient un apport électoral propre puisé dans le réservoir de leur formation d’origine.

Clairement, il n’y a plus que deux « grands » partis, le PTr et le MMM, le MSM étant écarté pour des raisons évoquées plus haut. Sauf réconciliation « historique », un retour au bercail des dissidents MMM apparaît peu probable.

Reste donc le PTr, sous réserve que ce dernier renonce à son intention d’affronter seul l’électorat. Cette possibilité pose toutefois problème au PTr eu égard à la difficulté des dissidents MMM d’être suivis par la base électorale MMM hostile à toute alliance comme décrite précédemment. Le faible score enregistré par la candidate MP, malgré sa forte personnalité, lors de la partielle au No. 18 en est une parfaite démonstration.

On peut cependant imaginer une sorte de rassemblement sous la bannière travailliste de quelques dissidents MMM ayant une assise propre — un hard core personnel –– dans certaines circonscriptions (Nos. 14 et 1 notamment) où le potentiel électoral travailliste est minoritaire.

Pour résumer, nous voilà en face d’une situation extrêmement indécise et confuse, un véritable sac de nœuds comme indiqué ci-dessous.

(1) Un MSM qui ne peut compter que sur le MMM pour espérer conserver le pouvoir.

(2) Un MMM fragilisé par des dissidences, qui serait tenté par un Remake 2000 selon ses termes, mais dont la base électorale est massivement hostile à toute alliance alors que le contexte électoral d’un ‘three-cornered fight’ lui est ‘historiquement’ favorable.

(3) Un PTr qui doit retrouver ses électeurs qui ont ‘viré’ au MSM du Premier ministre, pour prétendre à la reconquête du pouvoir. De plus sa stratégie définitive – seul ou alliance avec des petits partis — dépend du rapport des forces en présence, actuellement bien incertain.

(4) Un PMSD fragilisé.

(5) Des dissidents MMM condamnés à rechercher une alliance avec une grosse locomotive, mais dont le potentiel électoral se trouve dans le réservoir MMM viscéralement allergique à toute alliance.

(6) Pour couronner le tout : les « affaires » en cours des deux sérieux prétendants au graal premier ministériel dont le dénouement pourrait bouleverser profondément le paysage politique.

En définitive, compte-tenu de la tourmente dans laquelle est plongé l’échiquier politique, il est pratiquement impossible de prévoir à ce stade les contours définitifs du paysage politique dans la perspective des prochaines législatives.

 

O.R.A.C.
(Opinion Research Analysis Consult)

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